En couverture

Eyes Wide Shut

17 juin 2011

AU CREUX DE L’INTIME

La Cinémathèque française présente une exposition sur Stanley Kubrick; pour l’occasion, les Cahiers du cinéma et les Inrocks lui consacrent des dossiers; le festival de Cannes projette une copie restaurée d’A Clockwork Orange : il semblerait que cette année le cinéma a décidé de rendre hommage à l’un de ses maîtres, qui nous a quittés il y a douze ans en nous laissant comme testament l’un de ses plus beaux chefs-d’œuvre.

>> Sylvain Lavallée

Dans la filmographie de Kubrick, Eyes Wide Shut apparaît comme une œuvre aussi hétéroclite que nécessaire : chez un cinéaste réputé pour sa froideur et son intellectualisme, se tourner ainsi vers le désir et l’irrationnel a de quoi étonner, comme si en fin de carrière Kubrick avait décidé de prouver qu’il pouvait traiter de ce qu’on lui avait toujours reproché de manquer, c’est-à-dire d’émotion, mettant en scène l’intime comme auparavant il avait filmé l’aube de l’humanité, avec la même ampleur et le même souffle épique. Contrairement à ses films précédents, des leçons de cinéma sur le genre (l’horreur et Shining, le film de guerre et Full Metal Jacket, le film historique et Barry Lyndon, etc.), il est impossible d’associer un genre précis à Eyes Wide Shut : en s’adressant à la volatilité des sentiments, Kubrick ne pouvait qu’opter pour une forme tout aussi mouvante, flottant entre le drame psychologique et le suspense onirique, le film se maintenant toujours dans l’incertitude d’un entre-deux pour mieux se plonger dans le fantasme et l’inconscient, mettant ainsi à nu ce qui restait souterrain dans les œuvres précédentes.

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Ten

L’entrée au numérique

Dans la filmographie d’Abbas Kiarostami, Ten (2002) occupe une place particulière. Par sa structure d’abord, un compte à rebours en dix chapitres. Par ses images ensuite, dont la quasi-totalité est tournée à l’intérieur d’une automobile. Par son propos enfin, une réflexion sur la place des femmes.

>> Jérôme Delgado

Ten est le premier film numérique de Kiarostami. Non pas le premier tourné à l’aide de caméras de cette technologie: l’épilogue dans Le Goût de la cerise, 1997, et le documentaire ABC Africa, 2001, découlent de captations numériques. S’il faut considérer Ten comme sa véritable première incursion dans la culture digitale, c’est que Kiarostami a sciemment travaillé en fonction d’elle. L’outil s’adapte ainsi mieux au cinéma qu’il prône, certes de fiction, mais imbriqué dans le réel. La caméra numérique rapproche le cinéaste de son sujet comme jamais.

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Mala noche

Une Amérique gaie en marche

Il aura fallu attendre le nouveau millénaire pour que le premier long métrage de Gus Van Sant, Mala Noche, soit diffusé en dehors des circuits festivaliers. Quinze ans plus tôt, à l’époque des balbutiements de la théorie queer, la sortie de ce film avait pourtant causé un séisme dans l’univers cinématographique gai. Au sein de son long métrage, Gus Van Sant confectionne une imagerie nouvelle qui viendra influencer le cinéma queer des années 90.

>> Julie Demers

Générique d’ouverture : Portland, Oregon, dans les quartiers mal famés. Walt, jeune et costaud, s’accoude sur le comptoir d’une petite épicerie. Il regarde Johnny Alonzo, immigrant mexicain illégal fraîchement débarqué à Portland. Une musique country résonne, et Walt se met à penser : « Il fait battre mon cœur. Tout ce que je veux, c’est le caresser, le prendre dans mes bras ». Un autre homme s’exclame alors sans le moindre mépris : « Walt aime les hommes. »

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L’expérience du deuil

>> Sylvain Lavallée

Comment aborder adéquatement The Tree of Life, le dernier film de Terrence Malick? Par l’émotion, je crois, qui prime dans son cinéma, la réflexion émergeant grâce à elle, au travers d’elle. Étrange, dira-ton, puisque depuis Badlands, ce que l’on reproche principalement à Malick, c’est de pratiquer un cinéma froid et distant. Un peu difficile de blâmer autrui pour ne pas ressentir la même chose que soi, mais qu’à cela ne tienne, je suis prêt à arracher sa badge de cinéphile à quiconque reste impassible devant un film de Malick; autant désavouer le cinéma. Son œuvre repose sur l’émotion, sur la sensation, l’atmosphère, l’expérience, enfin, peu importe le terme, il suffit de dire qu’elle s’adresse avant tout aux sens. Sans l’émotion, tout s’efface, et, coïncidence, ceux qui se plaignent de la froideur de son cinéma sont aussi ceux qui le déclarent incompréhensible (des exemples : ici , ici ou ici) Pour certains, qu’une partie du film demeure hermétique ne semble pas poser problème; pour d’autres, c’est impardonnable. Je ne sais pas ce que je préfère : celui qui dit franchement que le film l’a emmerdé et qu’il n’a rien compris, ou celui qui admire de loin, qui dit avoir aimé le film, mais qui n’ose pas s’engager envers celui-ci.

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Pi

16 juin 2011

Entre structure et chaos

Embrasser la forme plutôt que le fond. User – abuser même – de gros plans, du grand angle, de l’électro beat et du montage effréné. Filmer les acteurs en contre-plongée, la caméra installée directement sur leur corps. Multiplier les hallucinations, les métaphores visuelles, les sons stridents et toute forme d’excès. Cette approche stylistique pourrait être considérée aujourd’hui comme clichée, si ce n’est comme un exercice cinématographique collégial : en 1998, il s’agissait d’une petite révolution.

>> Julie Demers

En réalisant Pi, Aronofsky faisait naître son premier long métrage avec très peu de moyens. Sans producteur ni maison à hypothéquer, le jeune cinéaste avait emprunté 100 $ à ses amis et leur avait promis que 150 $ leur reviendraient si la sortie du film pouvait suffire à rembourser ses frais. Aucun d’entre eux ne se doutait bien sûr qu’une œuvre sur l’obsession mathématique – qualifiée de « passionnant devoir d’école » par Positif – encaisserait trois millions de dollars américains et remporterait le prix de la mise en scène à Sundance en 1998. Enfant terrible des studios, Aronofsky multiplie depuis le temps les projets ambitieux et sait enjamber avec adresse les dangers que seuls les grands réalisateurs savent contourner. Ce front et cette ardeur lui ont valu plusieurs critiques acerbes ; en tous les cas, pourtant, Aronofsky en est sorti indemne.

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Semaine du 17 au 23 juin 2011

LE FILM DE LA SEMAINE …

THE TREE OF LIFE (L’Arbre de la vie)
ESSAI POÉTIQUE | États-Unis 2010 – Durée : 139 minutes – Réal. : Terrence Malick – Int. : Brad Pitt, Jessica Chastain, Sean Penn, Zach Irsik – Dist. : Séville | Horaires / Versions / Classement: AMC Cineplex DivertissementCinéma Parallèle (dès le 24 juin) – Cinéma du Parc (dès le 1er juillet)

Résumé
Un homme d’âge mûr se remémore son enfance, au Texas, durant les années 1950. Le souvenir de son parcours initiatique lui fait apprécier les merveilles de l’univers et lui redonne espoir dans le cycle de la vie.

En quelques mots
Terrence Malick, sur lequel Séquences a publié un grand dossier dans  le dernier numéro, construit ici son film le plus ample sur le chiffre trois : complexe d’Oedipe entre le fils aîné O’Brien et ses parents,  les trois fils dans cette vision du monde où s’imbriquent de manière le plus souvent fluide les trois âges de la formation de l’univers dans une vision transcendentaliste soutenue par une musique spirituelle  où se pose la question au centre du livre de Job qui est citée en exergue. Brad Pitt et Jessica Chastain ainsi que les trois garçons incarnent avec intensité et un naturel désarmant cette famille.  Un homme joué par Sean Penn se remémore donc certains moments de sa jeunesse dans une petite vile du Texas alors qu’il connaît une crise de couple dans  la métropole d’Houston. Architecte, il vit dans un environnement de verre et de béton et c’est seulement à la fin lorsqu’il se promène dans la nature circonscrite du centre-ville qu’il atteint une certaine sérénité face au deuil qui le taraude. Le cinéaste insère des souvenirs dans des rêves et inversement. Ainsi Malick joue peut-être sur l’homophonie de « tree » et « three », le nom arbre et le chiffre trois, pour échafauder cette vision du monde des racines aux ailes, cosmogonie  pas complètement réussie mais qui nous change des produits à numéros qui sortent le plus souvent sur nos écrans.  >> Luc Chaput

AUTRES SORTIES EN SALLE … Suite

L’œuvre de TERRENCE MALICK au Cinéma du Parc

En près de 40 ans de carrière, seulement 5 longs métrages à son actif. Pour la simple raison qu’avant de tourner, ses films passent par une longue période de gestation car ils sont tous le produit d’un imaginaire brillant. C’est ce qui explique également la grandeur de l’œuvre de Terrence Malick.

Dès le 24 juin, le Cinéma du Parc nous donne l’occasion de nous plonger dans son univers cinématographique. Un voyage sidéral des plus inusités d’une force visuelle et dramatique extraordinaire. À ne pas manquer sous aucun prétexte.

Les films, Days of Heaven, Badlands, The Thin Red Line, The New World et dès le 1er juillet, The Tree of Life seront tous présentés en 35 mm.

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