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Rêves de papier

25 janvier 2020

Mot de la rédaction – No 321

1998. Dans la file d’attente de l’épicerie Sobeys de Paspébiac, je parcours en diagonale le dernier TV Hebdo, à la recherche de la section cinéma. J’ai 14 ans.

« Ah, je peux pas croire qu’ils ont aimé ça ! Pis maudit que c’est mal écrit ! »

Déjà, gorgé de cette impétuosité propre à l’adolescence, je rêvais d’être critique de cinéma. Des sorties en salle et des nouveautés VHS couvertes par cette publication aujourd’hui à peine utile (se donne-t-on encore la peine de l’imprimer ?), quelques pépites indénichables en terre gaspésienne frustraient mon intempérante cinéphilie. Ces « films d’auteur » (à chuchoter avec révérence), ceux de Lynch et d’Almodóvar, de Wong Kar-wai et de Jarmusch, il m’était pratiquement impossible de les voir. J’ai dû faire mon éducation cinématographique ailleurs, grâce à Super écran, au club vidéo de Paspébiac qu’on appelait tous affectueusement Chez Claude (la plus grande sélection de films de Sylvester Stallone dans l’est du Québec) et au Cinéma Royal de New Carlisle, où j’ai vu Teenage Mutant Ninja Turles III, Hard Target avec Jean-Claude Van Damme et Ace Ventura: When Nature Calls. Comme on dit, on fait ce qu’on peut avec ce qu’on a.

Je suis reconnaissant de ces racines populaires. Elles me permettent aujourd’hui de considérer à valeurs égales un documentaire de Wang Bing et Kingpin des frères Farrelly. Quoiqu’en disent les irascibles pourfendeurs de la Marvel Cinematic Universe et autres franchises à la Fast and Furious, le cinéma est aux yeux de la majorité qu’un pur divertissement. À nous de leur prouver qu’il peut être ça et bien plus.

Nous voilà 20 plus tard, alors qu’on me confie le poste de rédacteur en chef de la revue Séquences. De l’angoisse initiale, celle de diriger la troisième plus vieille publication francophone de cinéma encore en activité, une excitation s’est mise à poindre en moi, celle de pouvoir satisfaire en toute liberté cette passion des vues et des mots. Celle aussi de toucher à l’imprimé, que je préférerai toujours au contenu en ligne. Aucun absolutisme : l’instantanéité d’Internet possède des avantages que je n’ai pas à énumérer ici. Tout de même, comment ne pas apprécier la savante mise en page du New Yorker, permettant de plier chaque exemplaire en deux, puis en quatre, pour le lire à son aise debout dans un autobus ? Comment bouder ce plaisir de parcourir chaque nouveau numéro de Liberté, confectionné avec un soin esthétique inégalé dans le milieu du magazine au Québec ?

Aux lectrices et lecteurs assidus de Séquences, soyez sans crainte. Cette rigueur à laquelle vous avez été habituée demeurera. Mais quelques changements sont à prévoir dans les mois à venir. D’emblée, nous voulons remettre la lumière sur le cinéma québécois, comme en atteste notre couverture consacrée au sidérant The Twentieth Century de Matthew Rankin et nos critiques de huit films produits récemment ici. Nous tenterons également de rendre cet objet précieux que vous tenez dans vos mains plus attrayant à l’œil. D’ici là, je vous invite à nous redécouvrir et à constater par vous-même l’enthousiasme qui nous anime.

J’en profite pour adresser de chaleureux remerciements à toute l’équipe de rédaction de la revue. Sans leur dévouement, la confection in extremis de ce présent numéro m’aurait causé de nombreux maux de tête et quelques cheveux gris.

En espérant de tout cœur vous donner le goût de nous suivre dans les mois et les années à venir,

JASON BÉLIVEAU
RÉDACTEUR EN CHEF

Top Québec 2019 – Jason Béliveau

5 janvier 2020

Mentions : Mad Dog and The Butcher – Les derniers vilains, The Twentieth Century

5. Les barbares de La Malbaie (Vincent Biron)
Un drame sportif atypique déboulonnant le mythe du bro debilitus, d’un humour gris comme les routes enneigées qui mèneront le joueur de hockey déchu Yves Tanguay (surprenant Philippe-Audrey Larue-St-Jacques) de La Malbaie dans Charlevoix à Thunder Bay en Ontario pour un tournoi supposément salvateur. Le réalisateur Vincent Biron et les scénaristes Eric K. Boulianne, Marc-Antoine Rioux et Alexandre Auger se sont autant inspirés d’un Rocky que d’un certain cinéma indépendant américain (Alexander Payne, Andrew Bujalski) pour nous livrer cette œuvre ne reniant pas le grand public, osant même plutôt l’amener courageusement en terrains inconnus.

4. Antigone (Sophie Deraspe)
Un film fou, enragé, avec en son centre la jeune comédienne Nahéma Ricci-Sahabi, livrant une performance digne de Renée Falconneti, prenant sur elle le poids d’un monde insensé, jusqu’au démantèlement complet de son être. Sophie Deraspe confirme son statut de cinéaste imprévisible, de haut vol, mélangeant ici la tragédie grecque et le drame social, jouant dans les zones floues séparant documentaire et fiction avec une aisance confondante.

3. La femme de mon frère (Monia Chokri)
Vif, drôle, intelligent, maniéré (dans le bon sens du terme) : plusieurs qualificatifs conviennent à La femme de mon frère. Les initié-es savaient déjà que Chokri possède un incroyable talent de scénariste et de réalisatrice (son court métrage Quelqu’un d’extraordinaire); les autres ont découvert une signature précise et inimitable, en continuité avec le meilleur d’un cinéma québécois généralement pastiché sans grande saveur. Ici, les hommages (et les répliques) enchantent et laissent entrevoir une longue et fructueuse carrière qui ne fait que commencer.

2. Carnaval (Alexandre Lavigne)
L’anomalie de la liste, un premier film du jeune comédien Alexandre Lavigne (Prank), tourné à peu de frais, toujours à la recherche d’un distributeur, pigeant dans les codes du cinéma lo-fi (voire amateur) des années 90 pour traiter de nostalgie, non pas dans un rapport culturel ou référentiel (ce qui aurait été facile et attendu), mais plutôt pour parler du temps qui passe et de notre capacité à guérir d’une tragédie personnelle. La distribution (Julie Leclerc et Gabriel Szabo en tête) émerveille (vous allez rire et pleurer, promis) et la réalisation parvient à subjuguer avec des bouts de ficelle. À cet effet, une scène où est détournée une pièce d’Alanis Morissette demeure, dans sa simplicité, l’un des moments les plus bouleversants de notre cinéma cette année.

1. Kuessipan (Myriam Verreault)
Un film à la fois de son époque et immémorial, documentaire de fiction, récit d’apprentissage, prise de parole de voix qu’il fait du bien d’entendre. Il aura fallu dix ans à Myriam Verreault pour répondre à son fabuleux À l’ouest de pluton. Ici, le même souci de documentariste d’aller saisir l’expérience humaine dans ses inflexions les plus subtiles, ce qui n’empêche pas de grands mouvements dramatiques, dans cette histoire de deux jeunes Innues de la Côte-Nord aux trajectoires opposées. Sharon Fontaine-Ishpatao et Yamie Grégoire nous ont donné des personnages complexes auxquels il serait difficile de ne pas s’identifier, malgré la distance qui pourrait nous séparer de leur expérience. Le meilleur film québécois d’une année, accordons-le, encore une fois exceptionnelle.

Top 2019 – Maxime Labrecque

4 janvier 2020

Little Women (Greta Gerwig)
Nul besoin de connaître l’original, car le film de Gerwig s’autosuffit largement. Il s’agit d’une œuvre où la linéarité traditionnelle du récit s’égare au profit d’un montage qui repose sur des liens émotionnels et non de cause à effet. On plonge en pleine confiance dans cet univers qu’on souhaiterait ne jamais quitter.

Mad Dog Labine (Jonathan Beaulieu Cyr et Renaud Lessard)
Pour leur premier long métrage, les réalisateurs ont osé le mélange des genres en proposant un docufiction hautement savoureux, au cœur du Pontiac. Le talent des deux jeunes comédiennes contribue au succès de ce film qui commente avec humour et profondeur la vie dans une région parfois oubliée du Québec.

Booksmart (Olivia Wilde)
Pour son premier long métrage, Olivia Wilde propose une comédie réflexive à la fois irrévérencieuse et authentique qui joue avec les codes des films pour ados de manière assumée et renouvelée. Une comédie brillante qui regorge de trouvailles audacieuses et de dialogues mordants.

Honeyland (Tamara Kotevska et Ljubomir Stefanov)
Quel documentaire fascinant ! Le film dépasse la simple étude de cas pour proposer un microcosme de la société. Le portrait qui est dressé de cette femme forte est absolument marquant et touchant. Il s’agit, hors de tout doute, d’un exemple de résilience hors du commun, présenté dans une œuvre à la fois intime et grandiose

The Twentieth Century (Matthew Rankin)
Pour ce premier long métrage, Rankin s’amuse à gentiment subvertir l’épopée des plus brillants exploits et les fleurons glorieux de l’hymne national. Chez le réalisateur manitobain, chaque scène devient un tableau enivrant qui frappe l’imaginaire. Car au-delà du sujet, c’est véritablement son style qui se démarque, de même que son humour.

Parasite (Bong Joon-ho)
Même si le fait d’inclure la Palme d’or dans son palmarès peut sembler convenu, ici c’est amplement mérité. Une œuvre menée de main de maître; une histoire enlevante de laquelle on ne décroche jamais ; un commentaire acerbe sur les classes sociales; un titre qui veut tout dire.

Marriage Story (Noah Baumbach)
Se montrant digne de sa douce moitié, Noah Baumbach propose une œuvre à la hauteur de son talent pour dépeindre les relations familiales troubles. La courbe dramatique ne sombre pas dans la mièvrerie ou dans la facilité; au contraire, le film capte avec justesse les émotions contradictoires et parfois erratiques qui résultent d’un divorce.

Portrait de la jeune fille en feu (Céline Sciamma)
Je ne pensais pas un jour revivre l’intensité de La leçon de piano, mais le film de Céline Sciamma conjugue d’une manière tout aussi forte l’attirance, l’art et la puissance de la mer. Une œuvre vigoureuse et tendre tout à la fois, qui laisse des images marquantes dans l’esprit du spectateur.

Douleur et Gloire (Pedro Almodóvar)
Cette oeuvre met en scène un personnage qui a apparemment tout, mais qui souffre terriblement jusqu’à ce que la création le ramène à la vie. Portée à bout de bras par Antonio Banderas en pleine forme, Douleur et Gloire demeure une œuvre profondément honnête, voire réflexive, qui ne cherche pas le scandale, mais qui trouve réconfort dans la douceur.

Note : Je n’ai pas encore vu Uncut Gems, Les misérables, Atlantique et A Hidden Life. Mention spéciale à La femme de mon frère, The Irishman, Ad Astra et à Midsommar.

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