Articles récents

No. 348– Un désir de vie

8 octobre 2026

« UNE CHANCE que les femmes tombent enceintes », me lançait une collègue, sourire en coin, à l’annonce du départ en congé de maternité de notre rédactrice en chef, Catherine Bergeron. « Elles génèrent de l’emploi ! », ironisait-elle. Une boutade toute simple, lancée au détour d’une conversation qui a eu lieu il y a déjà plusieurs mois, et pourtant, malgré son apparente légèreté, le sens de ces paroles refuse de me quitter. Encore à ce jour, je ne peux m’empêcher de ressasser ce qu’elles dévoilent, bien malgré elles.

D’abord, en recadrant l’acte de donner naissance sous un angle économique, elles rappellent qu’une absence professionnelle génère du mouvement de personnel. De ce fait, comme de nombreuses théoriciennes féministes l’ont noté, la valeur du temps que doit investir une mère en dehors du marché professionnel est toujours redistribuée : ce qui cesse momentanément d’être son temps de travail devient le salaire de quelqu’un d’autre. Une femme doit donc renoncer à la valeur de ce temps pour accéder à la maternité, et si je suis payé pour écrire ces mots aujourd’hui, c’est bien grâce au départ de Catherine.

Cette idée de redistribution se nuance au contact d’un livre1 que j’affectionne particulièrement, où l’autrice Sarah Sharma étudie les régimes temporels régissant nos espaces de vie. En bref, elle nous invite à voir le temps non pas comme une ressource strictement individuelle, mais plutôt comme une ressource relationnelle. Le temps est organisé par des rapports de pouvoir et par des dépendances souvent invisibles. Si l’on gagne du temps, c’est que d’autres ont investi le leur à notre avantage, et vice versa. Suivant cette logique, un congé de maternité est une rupture temporelle et le choix du mot n’est pas banal. Donner naissance rompt avec la logique marchande, d’une façon que cette dernière ne peut véritablement comprendre. Catherine l’anticipait déjà dans son mot de rédaction du numéro précédent ; donner naissance nous propulse vers une conception atemporelle du monde. Ce n’est pas seulement un temps marqué par la lenteur, mais plutôt carrément figé, dénué du métronome habituel qui le garde en mouvement. Les mois suivant la naissance d’un·e enfant sont un espace temporel foncièrement anarchiste, où le rythme circadien du bébé prime sur toute autre logique. Aussi bien dire qu’on y vit sur une autre planète et — c’est là que réside mon argumentaire — faire le choix de rompre avec notre quotidien pour s’y exiler est une décision très punk. Aussi éreintant soit-il, notre rythme de vie occidental génère de la valeur — pécuniaire, sociale, culturelle ou politique. Vivre en marge du cycle qui régit nos sociétés, ne serait-ce que pour une courte durée, est donc un geste fort évocateur.

Ainsi, c’est précisément cette conception d’une temporalité différente, en dehors de celle que nous avons construite collectivement, qui a guidé le travail de nos auteur·trice·s dans ce numéro. D’abord, Les héritiers de Serge-Olivier Rondeau documente les aléas d’une colonie de goélands vivant aux abords du plus grand dépotoir du Canada. Cette œuvre sensorielle illustre une temporalité animale qui a su s’adapter à la nôtre. Le quotidien de ces oiseaux, voire même le système qui régit leurs interactions, se module en réaction à leur environnement. De ce fait, en prenant pour personnage une espèce aviaire généralement qualifiée de nuisible, le documentaire exige inévitablement que nous ajustions notre posture vis-à-vis de cette espèce hautement résiliente ; là où résilience ne rime qu’avec désir de vivre. Violence du corps de l’autre de Denis Côté évoque le penchant contraire, soit le désir de mort. À travers Mira, qui accompagne des inconnu·e·s ayant choisi une forme obscure d’aide médicale à mourir, le film explore une temporalité radicalement différente, où ces rencontres hors du monde contraignent la protagoniste à reconsidérer son propre rapport à la vie. L’insuffisance rénale que subissait Côté au moment d’écrire ce scénario, sans en être le sujet, en teinte inévitablement notre lecture. Enfin, avec Pauline Julien : femme pays, l’entretien qu’Anaïs Barbeau-Lavalette nous accorde nous permet de ramener l’angle féministe et identitaire à cette réflexion temporelle, où la mémoire devient à son tour un espace de résistance à la linéarité. En choisissant de raconter la vie de Pauline Julien par fragments plutôt que chronologiquement, Barbeau-Lavalette refuse le temps biographique traditionnel, celui qui voudrait ordonner une existence en étapes successives et bien définies. Le film préfère les éclats : la femme, la mère, l’amante, l’artiste, la militante existent simultanément, comme autant de temporalités qui se superposent. Ça mérite d’être réitéré : c’est très punk tout ça.

JASON TODD — RÉDACTEUR EN CHEF INTÉRIMAIRE

[1] Sarah Sharma, In the Meantime: Temporality and Cultural Politics, Durham (NC), Duke University Press, 2014, 208 p.

No. 347 – Habiter le temps, un autre temps

4 juillet 2026

QUAND J’AI CHOISI de mettre Jardin d’enfants (2026), le nouveau documentaire du cinéaste Jean-François Caissy et quatrième opus de sa pentalogie des étapes de la vie, en couverture de ce numéro, j’ai pensé à vous parler d’éducation. Cela faisait déjà plusieurs mois que j’avais vu le film et il en restait en moi un désir de réfléchir à notre manière de guider, de structurer, de donner forme. Des bribes du film me revenaient comme un chaos qui se maîtrisait lentement, scène après scène, saison après saison. Mon esprit, aimant naturellement davantage le calme que le drame, s’en réjouissait.

Aujourd’hui, les mois ont passé, ma bedaine a grossi, et cet enfant, en couverture, tout barbouillé de sauce et de vermicelles, avalant le contenu de son grand bol au point de s’en couvrir entièrement le visage, me fait profondément sourire. Il porte en lui une légèreté et une liberté qui lui font habiter le monde autrement, des qualités qu’il perdra bientôt et que nous avons, nous, adultes, depuis longtemps perdues. Non, l’envie de mettre ma tête dans mon prochain gâteau d’anniversaire ne me prend pas. C’est plutôt cette capacité à avaler la vie à grande bouche en faisant fi du désordre et des débordements subséquents qui, elle, m’interpelle. La cuillère, qu’il tient dans la main et dont il connaît vraisemblablement l’utilité, est simplement inefficace. L’envie de dévorer est devenue plus forte que l’attente ; le plaisir, plus important que le décorum.

Rarement nous laissons-nous, adultes, le droit de briser les règles de bienséance. Peut-être parfois le faisons-nous sous le couvert d’un certain état d’ébriété et avec plus ou moins de regrets le lendemain. Mais il est clair que ces digressions, nous les désirons encore et que, aujourd’hui, nous les consommons quotidiennement. Nos réseaux sociaux et nos téléphones hyperconnectés, qui accumulent les scènes, les moments et les images où l’excès et le plaisir sont rois, semblent refléter nos besoins de jeu, de débordement et de liberté, voire y répondre parfaitement. Les folies qui osent déroger à l’ordre établi, qui brisent la banalité du quotidien, donnant l’impression d’une liberté infinie, y sont constamment captées et partagées ; elles y défilent l’une à la suite de l’autre sous notre rétine pendant que notre pouce glisse, machinalement, de bas en haut. Dans un flux continu, elles sont vues et créent à leur tour un nouveau chaos. Or, ce chaos n’est pas essentiellement le même. En comparaison à celui né d’une relation immédiate au monde, le chaos connecté est, lui, inévitablement abstrait, impossible à transformer en expérience. Sans pause, s’accélérant constamment, il nous garde dans l’anticipation et la réaction. C’est un chaos du perpétuel désir. Si les besoins derrière notre attachement à ces plateformes et à leur contenu sont réels et valables (nous divertir, nous détendre, nous occuper, nous éviter le vide), leurs capacités à nous garder en état d’agitation, à nous rendre anxieux·ieuses et à nous épuiser le sont elles aussi. Tous les chaos ne se valent pas.

Apprendre à utiliser une cuillère est inévitable et nécessaire. Cela nous apprend les limites et les conséquences, le contrôle de soi, les codes sociaux propres à notre milieu et le vivre-ensemble. Cela nous apprend à nous contenir, à anticiper, à éviter l’erreur et à bien performer. Mais à quel moment et de quelle façon ce processus d’apprentissage dévie-t-il pour nous pousser plutôt à craindre le regard des autres sur notre menton dégoulinant de nouilles ? À quel moment le jeu et l’expérimentation deviennent-ils des occasions de nous comparer aux autres, deviennent-ils une marchandise à consommer et une source d’anxiété et d’épuisement ?

Avec son temps ralenti et patient, son temps qui refuse la vitesse algorithmique hypermoderne, l’œuvre de Caissy laisse, elle, advenir. Elle accueille le silence et redonne le temps à l’expérience ; elle regarde et met en scène le chaos avec une distance bienveillante.

En signant ce mot de la rédaction, je signe aussi mon départ en congé de maternité. Avec des cuillères et des petites nouilles plein la tête, j’aborde ce congé comme une occasion de faire l’expérience de la vie dans un autre rapport au temps. De sortir temporairement du bruit et d’habiter le réel plutôt que le flux.

CATHERINE BERGERON — RÉDACTRICE EN CHEF

No. 346 – Au crépuscule

16 avril 2026

LE PRÉSENT BOUILLONNE, s’enflamme, menace de s’effondrer. Les nouvelles jouent avec la vérité, tournent 24 h sur 24 et sonnent plus accablantes, dramatiques et effrayantes les unes que les autres. La réalité semble trop lourde de sens pour arriver à prendre du recul, pour penser ou parler d’autre chose, pour parler de cinéma.

Ce qui se passe présentement, en ce début de mois de mars 2026, ne pourrait mieux dialoguer et ne pourrait mieux donner une raison d’être au sujet et aux questionnements explorés dans le film en couverture et dans les textes de ce numéro. La guerre, l’horreur, le drame, la terreur, la destruction. Mais c’est comme si ces deux mondes — celui du cinéma, de l’écriture, et celui de la réalité et ses actualités — n’étaient pas dans la même temporalité. Comme s’ils n’avaient pas la même épaisseur. Deux temps comme deux émotions. Un temps présent de l’urgence, de l’anxiété, de l’incompréhension, de l’incertitude et de l’inaction. Un temps passé qui appelle le respect, la sobriété et qui semble, par sa distance, nous aider à mieux le comprendre et nous inviter à méditer sur son impact et ses traces. Est-ce impossible de parler au présent, de comprendre l’immédiat ?

Dans la préface de ses Principes de la philosophie du droit, Hegel étale sa vision de cette discipline intellectuelle. Il avance que la philosophie, cette « pensée du monde », « apparaît seulement lorsque la réalité a accompli et terminé son processus de formation » ; « ce n’est [dit-il] qu’au début du crépuscule que la chouette de Minerve prend son envol (1) ». Comme une malédiction ou une bénédiction, ou en tout cas comme une condition, la sagesse ne peut naître, pour lui, que du passage du temps, que de notre distance avec ce qui a été et ce qui a eu lieu. Il ajoute : « [L]a philosophie vient toujours trop tard (1). » Ainsi, Hegel exprime les limites de la pensée critique et théorique, pour toujours inapte à anticiper et à enseigner ce que la réalité devrait être, pour toujours damnée à regarder en arrière. On peut parler du présent, oui ; « fils [et filles] de [notre] temps (1) », on ne peut faire autrement. Mais nous sommes peut-être maudit·e·s à ne pas pouvoir en tracer les raisons et le sens, à ne pas pouvoir connaître et mesurer l’immédiat dans toute sa complexité.

Que peut l’écriture critique, alors ? Sommes-nous même capables de jugement quant à l’art qui en émerge ? Et le cinéma, que peut-il dire sur le temps présent ? Cet acte du regard en arrière, proposé par Hegel, n’est pas le premier à avoir émergé de l’Histoire. Il y a plus de 2 000 ans, le mythe grec d’Orphée et Eurydice parlait déjà de ce regard en arrière, le reliant non pas directement à la pensée, mais plutôt à l’art. Tragique et passionnel, ce mythe raconte l’histoire d’Orphée, poète, qui descend aux Enfers dans le but de ramener sa belle Eurydice, mordue par un serpent et décédée le jour de leur mariage. Grâce à sa douce musique, il arrive à calmer et à convaincre Hadès, le dieu des Enfers, de lui rendre son Eurydice. Hadès accepte, mais à une seule condition : il ne doit en aucun cas regarder sa belle, qui marche derrière lui, avant d’atteindre le royaume des vivants. Alors qu’il arrive au seuil du portail des deux mondes, Orphée se retourne, incapable de s’en empêcher, et perd son amour à jamais.

À travers ce mythe, il est possible de considérer l’artiste comme celui ou celle qui est, lui aussi, elle aussi, condamné·e à se retourner, à douter, à regarder en arrière et voir ce qui a été. Mais sous le prisme hégélien, cette damnation pourrait toutefois être envisagée comme un pas vers la sagesse. Le passé, ramené au présent par l’artiste, arrive peut-être à offrir des clés pour percevoir le présent tel qu’il est. Creuser, fouiller le passé pour mieux regarder cet immédiat que nous ne pouvons comprendre entièrement. Un regard en arrière, grâce à l’art, l’écriture et la pensée, non pas pour nous éloigner du présent, mais pour le rendre visible. Non pas pour le fuir, mais pour le regarder en face.

CATHERINE BERGERON — RÉDACTRICE EN CHEF

Note
(1) Toutes les citations proviennent du même ouvrage : Hegel, G.W.F., « Préface », Principes de la philosophie du droit, Paris : Gallimard, 1940, p. 45/45/43.

2026 © SÉQUENCES - La revue de cinéma - Tous droits réservés.