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No 328 – Se passer de commentaires

27 septembre 2021

Illustration : Mathieu Labrecque

En guise de couperet, difficile d’imaginer phrase plus équivoque :

« Le jury a questionné la place de l’humour dans le thème de la quête identitaire d’un personnage métissé [sic]. »

Cette remarque, cryptique s’il en est, a été adressée récemment à Nicolas Krief, coscénariste de Jusqu’au déclin et réalisateur des courts métrages Skynet et Opération Carcajou, en réponse à projet de court métrage déposé au Conseil des arts et des lettres du Québec. Krief, né d’un père tunisien et d’une mère québécoise (donc métis, faut-il bêtement le souligner), l’a partagée publiquement en ligne, se contentant d’y ajouter un succinct « Y a encore du chemin à faire les potes, beaucoup de chemin ».

Notez que le jury n’a pas mis en doute l’humour en soi (est-ce drôle ?), mais la place de l’humour (peut-on/doit-on en rire ?) dans la quête identitaire d’un personnage métis. Le terme est galvaudé, mais il faut se prêter à d’étonnantes circonvolutions mentales pour ne pas considérer comme problématique cette position qui — et je cite à nouveau Krief, cette fois-ci dans une conversation que nous avons eue en privé — « invalide la démarche de l’auteur et se trouve à l’opposé des mesures que devraient entreprendre les institutions de financement qui veulent diversifier notre cinéma. Le danger avec un tel commentaire, c’est qu’il peut décourager, par exemple, une ou un cinéaste de la diversité de soumettre à nouveau son projet, ou même de poursuivre sa carrière artistique. » Cette question mériterait à elle seule tout un texte, mais je ne me sens pas assez outillé pour la développer adéquatement. Elle illustre tout de même dans le particulier un sac de nœuds que tous les cinéastes québécois devront tôt ou tard se coltiner : le retour des comités d’évaluation sur leurs projets de film.

Sans aucune prétention statistique, j’ai sondé il y a quelques semaines mon entourage dans le milieu : « Quelles sont les remarques les plus absurdes que vous avez reçues de la part de la SODEC, du CALQ, de Téléfilm Canada, par rapport à un scénario déposé ? » En quelques minutes, j’étais enseveli sous des dizaines de témoignages. Quelques critiques rapportées me sont apparues anodines, dans certains cas défendables. La majorité m’a rendu perplexe. Une ou deux m’ont carrément mise en colère. Par acquit de conscience, je n’en partagerai aucune ici, mais leur accumulation m’a rapidement démontré l’absurdité bureaucratique qui sous-tend toute évaluation d’œuvres artistiques (le cœur) par des entreprises dites culturelles (les poches).

L’opposition est facile : les pauvres créateurs incompris d’un côté, les méchants fonctionnaires de l’autre. Mais comment ne pas être le moindrement en colère de voir un scénario sur lequel on a planché durant des mois prendre le dalot pour des raisons en apparence insensées ? Vous me direz que si leur scénario avait été accepté, jamais ces artistes ils ne se plaindraient. Ce n’est pas faux. Et quel cinéaste établi n’a pas des tiroirs qui débordent de films avortés ? Stanley Kubrick n’a-t-il jamais pu tourner sa biographie rêvée de Napoléon ? Au Québec, Robert Morin vient de publier aux éditions Somme toute un recueil de trois scénarios tablettés (Scénarios refusés, notre recension en p. 50). Au moment de la mort en août dernier de Rock Demers, Radio-Canada nous rappelait dans sa notice nécrologique que le plus grand regret du créateur des Contes pour tous a été de ne pouvoir mettre à terme, à la fin de sa vie, un projet de film mettant en vedette un personnage autochtone. La SODEC avait refusé de le financer.

Il demeure facile de lancer des pierres sur des cibles qui ne peuvent se défendre, de juger a posteriori de « mauvaises » décisions, de sermonner des comités d’avoir dormi, par exemple, sur un talent comme celui de Myriam Verreault, qui a dû attendre dix ans après À l’ouest de Pluton pour enfin réaliser Kuessipan. Fermez les yeux un instant. Imaginez-vous dans les bottines de celleux qui siègent sur ces comités maudits, de ces jurés qui doivent lire attentivement, trier, soupeser, juger, trancher. Épineux, non ? J’irais même jusqu’à avancer qu’il n’y a pas de poste plus ingrat dans toute notre industrie. Cette autorité césarienne qui, sur un dix sous, peut assurer ou mettre fin à la carrière d’un cinéaste, peu doivent l’accueillir sans être conscients de son poids, des responsabilités qu’elle incombe.

Aucun système n’est parfait. Pour cela, il faudrait financer tout le monde sans distinction. Instaurer un système par ordre alphabétique, un tirage au sort. Une chasse aux œufs de Pâques, tiens. Quoique, nous ne sommes déjà plus très loin de la réalité. Mais admettre les failles inhérentes à la présente façon de procéder ne signifie pas pour autant accepter sans broncher les aberrations comme celle qu’a dû essuyer Nicolas Krief, nonobstant les qualités intrinsèques de son projet de film.

Dans ces cas, mieux vaut encore se passer de commentaires.

JASON BÉLIVEAU — RÉDACTEUR EN CHEF

Maria Chapdelaine

24 septembre 2021

Adaptation territoriale

Daniel Racine

Avant tout chose, il y a un désir. Celui d’un cinéaste qui portait en lui un roman retraçant un pan de l’histoire de son coin de pays, le lac Saint-Jean. Digéré depuis longtemps par Sébastien Pilote, le texte de Maria Chapdelaine, écrit par le Français Louis Hémon, fait écho au vécu territorial et au ressenti du réalisateur, à mille lieues d’un film de commande. Bien au contraire, il y a une réelle envie de revenir aux sources, à l’essence même du roman, mais aussi le choix judicieux de favoriser une approche artisanale, dans son sens le plus noble, par Pilote et son équipe. Cette adaptation au cinéma du classique littéraire, la quatrième à ce jour, n’est rien de moins qu’un des plus beaux films québécois de l’histoire de notre cinéma.

Si vous avez encore en tête quelques fragments de la version cinématographique ou télévisuelle du Maria Chapdelaine de Gilles Carle, vous découvrirez une tout autre démarche par le cinéaste du Vendeur (oublions les deux autres adaptations précédentes des Français Julien Duvivier et Marc Allégret, coincées dans les carcans de leur époque). Revenant à la simplicité du récit, à la nature des personnages (l’adolescente Sara Montpetit, qui incarne Maria, ayant l’âge de son héroïne, bien loin de Carole Laure, qui était dans la trentaine) et, surtout, à la compréhension de la faune et de la flore environnantes, Sébastien Pilote ne déroge pas de l’idée de vouloir rendre enfin justice à cette puissante histoire familiale et communautaire.

Composant son film en une série de chapitres, comme si nous enchaînions en salle plusieurs épisodes avec des protagonistes coutumiers, Sébastien Pilote prend le temps de nous présenter chaque personnage, des membres de la famille Chapdelaine aux multiples prétendants de la jeune femme, en plus des voisins que la forêt cache. Et pour que nous puissions pleinement nous approprier en images et en sons la terre que ces belles âmes défrichent à la sueur de leur front, Sébastien Pilote cartographie les environs avec un talent d’arpenteur, montrant les avancées récentes et l’ampleur du labeur à venir.

Pour capter tant la beauté du geste de déraciner une souche que les couchers de soleil sur cette clairière de nature humaine où vivent les Chapdelaine, le cinéaste s’appuie sur sa complicité avec le directeur photo Michel La Veaux. Si ce magicien de la lumière nous avait déjà grandement impressionnés par la compréhension des paysages qu’il filmait dans Le démantèlement, Michel La Veaux confirme avec Maria Chapdelaine qu’il fait désormais partie des grands, aux côtés de ses mentors Michel Brault et Jean-Claude Labrecque. Digne d’un peintre naturaliste, il a une maîtrise du regard posé sur ce qui l’entoure, s’assurant de nous offrir la plus belle représentation de ce dont il est le témoin privilégié. Comme spectateurs, nous sommes éblouis par toutes les nuances qui illuminent nos yeux, absorbant la magnificence de ces forêts et de ces cours d’eau, de la richesse des émotions qui naissent sur tous ces visages. En préférant être hissé sur une grue à des dizaines de mètres de hauteur, avec tous les dangers que cela comporte, plutôt que d’utiliser un drone générique pour effectuer son travail sans pouvoir en garantir les qualités esthétiques, Michel La Veaux prouve qu’il fait bien son métier et pour les bonnes raisons.

Ce savoir-faire artisanal, plusieurs autres collaborateurs de Sébastien Pilote le démontrent dans cette œuvre. Des costumes de Francesca Chamberland, qui épousent bien la personnalité de chacun, à la rigoureuse direction artistique de Jean Babin, chaque métier semble avoir compris parfaitement les souhaits du réalisateur. Il en va de même de Philippe Brault; le compositeur a su souligner juste assez certaines scènes, maîtrisant avec aisance l’intensité de ses accompagnements sonores.

Et il y a aussi toute l’équipe de comédiens, que Sébastien Pilote a dirigés adroitement, chacune et chacun jouant la même partition, valorisant le travail d’équipe plutôt que la compétition. En arrêtant son choix sur la jeune Sara Montpetit, Sébastien Pilote a vu juste. Pour un premier rôle au cinéma, celle que nous pourrons voir l’an prochain dans Chien blanc d’Anaïs Barbeau-Lavalette et Falcon Lake de Charlotte Le Bon est une force tranquille, capable d’être à la fois physique et possédant une riche intériorité. Avec son faciès angélique et son fier caractère, Montpetit n’est pas sans nous rappeler Geneviève Bujold à ses débuts, celle qui a éventuellement interprété Élisabeth dans le Kamouraska de Claude Jutra, autre classique de chez nous sur les possibles amours d’une jeune femme. Sébastien Ricard continue sur sa belle lancée, campant un Samuel Chapdelaine exigeant, mais bienveillant. Hélène Florent le seconde bien à la tête de ce clan, créant une Laura Chapdelaine droite et souriante, ne s’en laissant pas imposer par les rigueurs de sa réalité, et ne se gênant pas pour partager tout haut ses états d’âme. Les trois prétendants affichent avec retenue leurs différents étendards : c’est Émile Schneider qui porte en lui les élans d’un François Paradis vite attachant; Antoine Olivier Pilon, discret et vaillant, nous montre un Eutrope Gagnon serein et présent; et Robert Naylor, le malhabile et riche Lorenzo Surprenant, a bien compris les prétentions de son personnage. Encore une fois, Martin Dubreuil excelle dans tous les plans où son Edwige Légaré se trouve, entre l’effort du gars des bois et la farce rassembleuse bien racontée autour du feu.

Sébastien Pilote, si bien entouré, a construit une magnifique fresque humaine et vivante. Après son Maria Chapdelaine, gageons que plus jamais personne ne voudra adapter le roman de Louis Hémon, tellement sa compréhension par le cinéaste originaire de Saint-Ambroise est totale. Les images de Michel La Veaux nous resteront en tête longtemps, tout comme les flammes brunes du regard perçant de Sara Montpetit. Pour pleinement l’apprécier, c’est certainement sur grand écran qu’il vous faut découvrir ce film plein d’amour et de résilience, ce dont nous avons bien besoin à notre époque où les désirs n’ont plus le temps d’attendre le prochain printemps.

No 327 – Le secret des dieux

7 juillet 2021

Twin Peaks: The Return

Dans les dernières semaines, j’ai entendu mon lot d’histoires qu’on m’a sommé de ne pas ébruiter. Parfois des ragots, dans certains cas des rumeurs sans grande importance, souvent des témoignages consternants de la bouche de principaux témoins ou concernés. Assez pour se lancer gaiement dans l’écriture d’un petit Livre noir du cinéma québécois. Vous me direz que c’est comme ça dans tous les milieux. Il y a l’histoire officielle, celle des communiqués de presse et des réseaux sociaux, puis celle officieuse, faite de teintes grises et de détails croustillants, qui circule de façon aléatoire, selon le principe du téléphone arabe, au point qu’il peut être tout autant risqué de s’y fier lorsqu’elle parvient à ses oreilles. L’être humain adore colporter des histoires et être le dépositaire de secrets bien gardés ! Ne mentez pas, vous aussi avez déjà ressenti ce petit frisson lorsque sont prononcés ces mots en apparence naïfs : « Garde ça pour toi, mais j’ai entendu dire que… »

Aucun scoop digne d’Échos vedettes ne vous sera ici dévoilé. Ce n’est ni le lieu ni l’endroit. En toute franchise, la plupart du temps je préférerais ne pas être mis au courant de ce qui se trame dans les coulisses de l’industrie et n’avoir qu’à me concentrer sur le contenu des films à couvrir, à décortiquer et à mettre en lumière. Les critiques ont-ils à se mêler de ce genre d’intrigues ? Ce qui revient à poser cette sempiternelle question : à quel point peuvent-ils fricoter en toute impunité avec cinéastes, programmateurs et comédiens ? Pauline Kael, c’est bien connu, soupait volontiers avec les cinéastes qu’elle appréciait et défendait. D’un autre côté et plus près d’ici, Robert Lévesque soutient que, dans ce métier ingrat, il faut être « l’allié de personne ». Où trancher ? Et il est particulièrement difficile, vu la taille du Québec, de ne pas moindrement « se fréquenter ». D’autant plus que le critique doit plus que jamais diversifier son porte-folio. Ceux qui gagnent ainsi leur vie ne sont pas légion; on peut sûrement les compter sur les doigts d’une main et ils travaillent dans deux ou trois médias de masse. Autrement, il faut s’organiser, en devenant programmateurs, enseignants, directeurs de festival, scénaristes, éditeurs, animateurs de cinéclubs. Le critique est partout et, qu’il le veuille ou non, finit toujours par tout savoir.

Alors, il fait quoi avec ce qu’il sait, le critique ? Surtout lorsqu’il détient des informations qu’il considère comme d’intérêt public ? Des informations qui touchent des organismes et festivals subventionnés ? Savoir sans agir reviendrait-il à cautionner des largesses, des manquements à l’éthique ? Je connais plusieurs critiques qui préfèrent garder profil bas et se concentrer sur les films, faisant fi de leurs tenants et aboutissants. Et ils ne sont pas à blâmer, leur travail étant déjà assez compliqué comme ça ! Mais force est d’admettre que nous sommes parfois bien envoûtés devant les images qui dansent sur nos écrans, au point d’oublier qu’il n’y pas que les films qui sont tissés d’illusions.

JASON BÉLIVEAU
RÉDACTEUR EN CHEF

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