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Niagara

15 septembre 2022

Folie familiales

Guillaume Potvin

Niagara est d’abord et avant tout une histoire de famille : trois frères doivent se rassembler à l’occasion de la mort subite de leur père. Une prémisse de road movie simple et efficace, mais drôlement quelconque; au moins quatre autres films québécois des trois dernières années partagent celle-ci (Réservoir, Merci pour tout, Au revoir le bonheur et Nouveau-Québec). Mais Niagara est certainement le seul d’entre eux dans lequel le patriarche en question est mort d’un ice bucket challenge qui a mal tourné.

Bien que ce type de références désuètes puisse s’avérer irritant pour certains (les blagues sur l’açaï auront l’âge d’entrer au secondaire cet automne), Guillaume Lambert parvient quand même à tirer son épingle du jeu en misant sur les idiosyncrasies discordantes de ses personnages, à commencer par le trio fraternel central. D’abord, Alain (François Pérusse, dans son premier un rôle principal au cinéma), un raté de première classe, entraîneur de taekwondo sur qui la malchance s’acharne ; puis, Léo-Louis (interprété par Éric Bernier), le névrosé irritable, incarnation même de l’ascension sociale ; et enfin, Victor-Hugo (joué par Guy Jodoin, le seul des trois comédiens absent du film précédent du réalisateur), le frère resté le plus près de leur père Léopold (Marcel Sabourin), perpétuant les valeurs de simplicité volontaire de la vie agricole. De toute évidence, ces retrouvailles ne seront pas sans friction car la séparation géographique des frères n’est rien comparé à l’écart émotionnel qui s’est creusé entre eux avec les années.

Heureusement, le sens de la répartie déployé dans les dialogues de Lambert fait en sorte que ces frictions interpersonnelles ne sombrent jamais dans le pathos. Au contraire, l’attitude pince-sans-rire et les calembours typiquement pérussiens des frères mettent en relief l’absurdité ambiante des situations dans lesquelles ils se retrouvent. Et il ne manque pas de situations loufoques. Chaque détour routier est une occasion d’introduire des personnages tous plus caricaturaux les uns que les autres. On pense notamment à Véronic DiCaire et Katherine Levac en duo mère-fille franco-ontarien, et à Tommy, ce jeune artiste excentrique, petit rôle que Guillaume Lambert s’est réservé.

On détecte d’ailleurs dans ce geste un changement dans la façon de faire de Lambert qui, dans Les scènes fortuites, campait le protagoniste Damien Nadeau-Daneau (l’allitération nominale à laquelle fait écho le nom de Léo-Louis Lamothe). Alors que ce premier film semblait être animé par des préoccupations intimes et truffé d’anecdotes personnelles, Lambert est bon deuxième dans Niagara. Bien que ses cheveux fluorescents attirent le regard dans les quelques scènes où il est présent, ses répliques sont sous-titrées car le personnage marmonne. On en déduit une volonté de faire rayonner ses comédiens, de leur permettre de puncher et de laisser son écriture et sa réalisation parler d’elles-mêmes.

D’ailleurs, celles-ci ne sont jamais aussi éclatées que celles des Scènes fortuites, un film ovni dans lequel les figures de style et les sauts de ton s’entrechoquent et où les caméos mineurs et majeurs pullulent (Bernie du Cinéma Dollar! François Pérusse!! Denis Lavant!?). Bien que quelques moments de Niagara rappellent le goût de Guillaume Lambert pour la stylisation et le saugrenu, on ressent un adoucissement dans son approche, voire une certaine résignation. Concessions dues à l’ampleur de la production ou simple désir d’aller ailleurs?

Chose certaine, le juste milieu entre (anti-)humour niché et comédie grand public n’est pas encore tout à fait au point. Mais en attendant que cela le soit, si Niagara donne envie de revisiter Les scènes fortuites (voir Séquences no 313 pour notre critique), c’est tant mieux, car ce visionnement permettra de réaliser que Lambert est en train de se révéler comme un auteur avec des thèmes et un humour qui lui sont propres. Il y a quelque chose d’excitant à voir un créateur se déployer ainsi. Bien qu’il soit comédien de formation, Guillaume Lambert appartient à ce petit groupe d’humoristes — avec Adib Alkhalidey et, dans une moindre mesure, Mariana Mazza — pour qui le passage à la scénarisation et à la réalisation est le fruit d’années de travail en humour et d’apparitions télévisuelles. Mais Niagara signale clairement que Lambert est le premier à se démarquer de ses camarades par la singularité de sa vision cinématographique.

Imaginaire social et sexualité. Le labyrinthe d’Un été comme ça de Denis Côté

19 août 2022

Catherine Bergeron

C’est un été lent et hors du temps que nous propose Denis Côté dans son dernier opus, Un été comme ça. Une saison en suspension, où les jours se suivent et s’accumulent entre les murs lambrissés d’une grande demeure au charme patrimonial laurentien. L’heure est à la tranquillité, mais cette tranquillité n’est toutefois qu’apparence puisque les quelques protagonistes, invités à résider en quasi huis clos dans cette maison, bouillent de l’intérieur.

Présenté en compétition officielle à la dernière Berlinale, Un été comme çaraconte l’histoire de trois jeunes femmes, Léonie (Larissa Corriveau), Eugénie (Laure Giappiconi) et Gaëlle dite Geisha (Aude Mathieu), qui sont conviées des suites de leur thérapie à prendre part à un séjour d’introspection dans une maison de repos. Les trois femmes se retrouvent ainsi rassemblées pour une durée de vingt-six jours, incluant vingt-quatre heures libres, dans un grand chalet des Laurentides avec une thérapeute, un travailleur social, et une cuisinière un peu curieuse.

Bien que ce séjour soit lié à la thérapie respective de chaque femme, aucune d’entre elles n’est là pour soigner quoi que ce soit; personne n’est malade et la participation au programme est entièrement volontaire. Ces femmes ne sont effectivement pas malades, mais elles affirment devoir vivre avec des troubles d’hypersexualité dictant les moindres instants de leur vie. Comportements sexuels intenses, anxiété généralisée causée par des pensées sexuelles intrusives et une imagination spectaculaire, exhibitionnisme, obsession pour le porno dur, désirs sexuels présents se rapportant à un passé d’inceste… chaque femme vit une réalité distincte et vise un cheminement qui lui est propre. Sans grand drame apparent, l’œuvre de Côté, d’une durée de 2 h 18, propose une incursion tendre et sensible dans ce petit moment de la vie de ces quelques personnages en négociation avec eux-mêmes.

Entre le calme banal de l’été champêtre bucolique, renforcé par l’approche narrative du film, et le bouillonnement interne des personnages, Un été comme ça joue l’oxymore, avançant une prémisse explosive pour nécessairement offrir son contraire. Tournée en 16 mm, avec une caméra qui ne tient pas en place, scrutant, en gros plans et plans rapprochés, les corps et les visages excités, l’œuvre se meut entre moments de relaxation estivale, moments de discussions et témoignages, et moments intimes, où le désir sexuel ne peut que se libérer. Si le temps est, dans son ensemble, au prélassement sur le gazon vert fraîchement coupé, à la baignade dans le lac olivâtre au bout du quai attenant, au canot et à l’équitation, les bouches pulpeuses à demi-fermées et les corps moites à demi vêtus réfèrent à bien autre chose.

Bien qu’une bonne partie de l’œuvre s’intéresse aux moments de détente, il est clair que la chaleur de l’été encourage les pulsions, plus qu’elle ne les calme. Les scènes captant la banalité du séjour sont ainsi intercalées de moments intimes, où les trois femmes occupent leur temps personnel à leur guise. Eugénie aime dessiner au fusain, les seins à découvert; Léonie aime regarder du porno dur sur son téléphone pendant les quatre-vingt-dix minutes allouées chaque jour aux outils technologiques; et Geisha aime se sauver des limites du terrain pour aller offrir une fellation à ce qui semble être la totalité d’une équipe de soccer masculine. Sur ces scènes fiévreuses, Côté surprend en apposant le même traitement de tranquillité et d’introspection, créant des scènes de sexualité dédramatisées et distanciées. Ainsi, bien peu sera finalement donné à voir aux spectateurs : quelques scènes de nudité et de masturbation, dont une particulièrement explicite, et une scène de bondage.

Plus que simplement montrée, la sexualité se retrouve surtout racontée à travers une série de témoignages et de discussions entre les membres du domaine. De cette manière, Léonie explique avoir connu dans sa jeunesse les abus de son père et, ensuite, son absence, ce qui participe à ses désirs actuels de gang bang et de pratiques sadomasochistes. Eugénie raconte que son imagination fertile l’empêche de vivre sans anxiété. Quant à Geisha, une travailleuse du sexe disant parfois offrir ses services gratuitement, rapporte se reconnaître dans la figure de la prédatrice plutôt que celle de la victime. Sans jugement, les témoignages sont présentés par Côté comme une prise de parole où le sujet a le droit de ressentir de la fierté ou de la honte, de l’angoisse ou de la puissance, voire même de ressentir tout cela en même temps. Tel un psychologue, le cinéaste regarde les personnages avec attention, bienveillance et sincérité, les laissant s’exprimer dans toute leur complexité.

Si les témoignages sont intéressants d’un point de vue humain, ils sont toutefois particulièrement puissants et pertinents lorsqu’on comprend ce qui intéresse essentiellement Côté dans ce sujet, faisant de ce film une grande œuvre. Pour décrire la genèse de son film, Côté a dit : « Pourquoi de la France a-t-il pu émerger des cinéastes filmant le corps humain de manière directe et assurée et du Québec, rien de tel1 ? ». Au-delà de la pure affirmation historique, ce qui émerge d’une telle proposition est la différence dans le rapport des nations et des cultures à la sexualité. Sous cette perspective, dans le théâtre d’Un été comme ça, nous retrouvons non seulement six personnages, mais aussi des individus, des archétypes, marqués par le passé et l’imaginaire social de leur nation. Plus précisément, nous retrouvons une thérapeute allemande formée en psychanalyse (nous invitant à penser le film sous cet œil), un travailleur social arabe que les trois femmes tenteront de séduire (laquelle réussira ?), une cuisinière québécoise prude, jouée par Josée Deschênes, reconnue pour son rôle de Lison dans La petite vie. Et des trois femmes, nous retrouvons une Française profondément romantique, portant une robe et une chevelure à la Louise des Nuits de la pleine lune et deux archétypes québécois tirés de l’imaginaire social d’ici : l’une marquée par les abus et l’abandon de son patriarche, l’autre portant le devoir des filles du Roy, assise à côté de la statue de Madeleine de Verchères.

Œuvre magistrale et passionnante, Un été comme ças’impose comme un labyrinthe parfaitement organisé où chaque témoignage complexifie le portrait humain, culturel et national proposé par Côté. Avec tendresse, il regarde les personnages habités par ces troubles — des troubles qui, comme il est dit, ne relèvent pas de la maladie et qui peuvent être apprivoisés grâce à l’introspection et l’apprentissage d’une autre manière d’exister.

1 Cité dans Croll, Ben. 2022 (11 février). « Denis Côté Talks About On-Screen Sexuality in His Berlin Film ‘That Kind of Summer’ », Variety [ma traduction], para. 2, l. 3-4, https://variety.com/2022/film/news/denis-cote-berlin-1235178663/

Filmfest Dresden – 5-10 Avril 2022

30 avril 2022

Anne-Christine Loranger

Fokus Québec, une sélection de court métrages québécois présentés au Festival International du court-métrage de Dresde en Allemagne (Filmfest Dresden) depuis 2006, est devenu un favori du public. Cette année, ce fut le premier des 40 programmes à afficher complet les deux soirs. Seul festival au monde à présenter annuellement un programme entièrement québécois, le Filmfest Dresden permet à de jeunes créateurs de chez nous de faire connaître leurs œuvres en Allemagne et en Europe de l’Est. La participation de la SODEC et du Bureau du Québec à Berlin y est cruciale, non seulement pour la sélection des œuvres, mais aussi pour faire venir les artistes.  Le Fokus Québec 2022 présentait huit courts métrages sélectionnés par Caroline Monnet, première curatrice issue des Premières Nations (voir notre entrevue avec Caroline Monnet sur le site).

Caroline Monnet (crédit photo : Chris Ludwig)

Fokus Québec prit son envol en 2006, quand Robin Malik, le directeur du Filmfest Dresden de l’époque, et Manuel Feifel, chargé des relations institutionnelles du Bureau du Québec à Berlin, se rencontrèrent pour regarder comment le cinéma québécois — et particulièrement le court métrage — pouvait être mieux représenté à Dresde. Robin Malik était bien disposé à cet égard : également directeur du Festival du film francophone de Dresde, il avait vu auprès du public allemand le succès de films québécois tels que La face cachée de la lune (Robert Lepage, 2003), Les invasions barbares (2003) de Denys Arcand et La grande séduction (2003) de Jean-François Pouliot. Le film de Pouliot avait d’ailleurs remporté le prix du public des festivals de films francophones à Tübingen ainsi qu’à Dresde. « Sans même qu’on ait eu besoin de manipuler les urnes! » nous avait commenté à l’époque Damien Chapuis, l’un des organisateurs du festival de Dresde, dont c’était de loin le film préféré.

C’est bien avant 2006 que le Québec avait commencé à faire sa cour auprès du public dresdois, surtout grâce aux films d’animation de l’ONF. « Il y avait déjà des présences régulières depuis un moment, mais pas de manière si structurée », explique M. Feifel, rencontré à l’occasion du Filmfest.  « Et après il y a eu le contexte de la mission du Premier Ministre Jean Charest en 2006. À cette occasion, la SODEC a signé une entente de déclaration avec le festival de Dresde, dans l’intérêt de promouvoir le court métrage québécois ici et le court-métrage saxon au Québec. En 2007, le premier Fokus Québec a eu lieu et depuis le festival de Dresde continue à s’intéresser aux courts métrages québécois. Nous, de notre côté (au Bureau de Berlin), on a toujours continué à nous intéresser aussi, on trouve que le festival fait un excellent travail. Nous en sommes maintenant à la 16e édition.»

Fokus Québec est toujours présenté les mercredi et vendredi soir au Cinéma Thalia, sans doute le cinéma de quartier le plus sympathique en ville, dont la programmation alterne cinéma de répertoire et films primés. Avec ses fenêtres ouvertes sur la rue grouillante de jeunes, son bar sympa (où on peut fumer), ses boiseries RDA, ses excellents cocktails et sa salle douillette, c’est le meilleurs rendez-vous à Dresde pour discuter de cinéma.

Sébastien Aubin (crédit photo : Chris Ludwig)

La SODEC avait fait venir cette année cinq cinéastes du Québec.  En plus de la curatrice Caroline Monnet, les Dresdois purent ainsi sympathiser avec Sébastien Aubin venu présenter Hide (2014), Alisi Telengut (La grogne, 2021) et Maxime Corbeil-Perron (Origami, 2021). En Compétition internationale, le public a eu l’occasion de rencontrer la cinéaste Miryam Charles (Chanson pour le nouveau monde, 2021). Mme Élisa Valentin, chef de la Délégation générale du Québec à Munich, présenta le Fokus Québec en allemand et en français. La sélection des courts métrages de Caroline Monnet, intitulée Carefully Crafted Silences (Silences soigneusement élaborés) proposait un regard différent sur le Québec moderne, par le biais de ses enfants. Rae (Kawannáhere Devery Jacobs, 2017) offrait une rare perspective, celle d’une petite fille Mohawk élevée par une mère schizophrène, sujet souvent tabou au sein des Premières Nations. La coupe (Geneviève Dulude-De Celles, 2014) et Les grandes claques (Annie Saint-Pierre, 2020) montraient de façon originale le drame d’enfants forcés de passer du temps avec leurs pères nouvellement divorcés et visiblement dépassés par leur esseulement. Alisi Telengut, dont le Fokus Québec 2021 avait présenté le très beau film d’animation The Fourfold (2020) inspiré de sa grand-mère mongole, revenait cette année avec La grogne (2021) une jolie animation un peu loufoque montrant un enfant cherchant à gagner l’attention de son père. Tourné au Maroc, Mohktar (Halima Quardini, 2010)  racontait l’histoire d’un petit berger qui, ayant trouvé un jeune hibou blessé, décide de le soigner au grand dam de son père pour qui cet oiseau est de mauvais augure. No Crying at the Dinner Table de Carole Nguyen (2019) était un documentaire pénétrant sur l’expression de l’amour et des émotions entre les parents et les enfants au sein de la communauté vietnamienne. Plus expérimentaux, les très courts films Hide de Sébastien Aubin sur une peaux de caribou et Origami de Maxime Corbeil-Perron, se situant entre le cinéma d’animation et le concept cinématographique pur, s’avalaient comme des trous normands entre deux plats de solides émotions. Une belle sélection, en somme, offrant des perspectives intimes sur le Québec d’aujourd’hui.

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