En couverture

Conversations entre adultes

20 mai 2020

La crise grecque de 2015 transposée à l’écran

Yves Laberge

C’est une excellente idée que d’avoir porté au grand écran les tenants et aboutissants de la crise grecque de 2015, car celle-ci a en fait ébranlé toute l’Europe. Sans doute le mieux placé pour couvrir ce sujet controversé, Costa-Gavras a adapté le livre Conversations entre adultes : dans les coulisses secrètes de l’Europe, de Yanis Varoufakis, témoin de l’intérieur puisqu’il était alors le nouveau ministre de l’économie du gouvernement grec. Si tout le monde a entendu parler de cette crise financière et politique qui a pratiquement vidé les coffres publics de la Grèce, on ne saurait en expliquer les raisons et en situer les principaux acteurs… pourtant réels. Paradoxalement, c’est le premier long métrage que Costa-Gavras a tourné dans sa Grèce natale après plus d’un demi-siècle d’activité créatrice à l’échelle internationale. 

Conversations entre adultes commence en janvier de 2015 par une brève récapitulation des effets de la crise au quotidien : augmentation du chômage et de la pauvreté, désarroi, fermetures des commerces, réduction des salaires, mais surtout, une sorte de tutelle qui faisait en sorte que les ministères de la Grèce ont été envahis par des fonctionnaires étrangers qui voulaient, au nom de l’Union européenne, « assainir » les finances grecques et bloquer l’évasion fiscale. C’est dans ce contexte tendu qu’au début de 2015 un nouveau parti de gauche sera élu en Grèce, au nom duquel Yanis Varoufakis sera envoyé sur tous les fronts en tant que nouveau ministre de l’économie. L’image de rebelle de ce politicien hors-normes a séduit momentanément une partie de l’opinion publique. Mais pour une majorité des médias européens, la Grèce apparaît toujours comme une société éternellement endettée et gaspilleuse, accumulant les dettes et les déficits sans pouvoir s’attaquer aux causes profondes de ce problème chronique. 

Avec Conversations entre adultes, le cinéaste franco-grec a trouvé le juste équilibre entre un propos devant être informatif et l’indispensable dramatisation. Il montre subtilement la condescendance, le côté néocolonial des élites et de la bureaucratie dans les institutions européennes. On lui reprocherait seulement son titre trop vague, qui n’indique pas spécifiquement le cas grec ou, plus prosaïquement, le négociateur grec face aux requins de la finance et du Fonds monétaire international (FMI), qui tiennent le gros bout du bâton; tel quel, ce titre pourrait en réalité correspondre à une infinité de sujets très éloignés. Le titre reprend une réflexion de Christine Lagarde, alors directrice générale du FMI, faite à elle-même, dans un moment de chaos : « Nous avons besoin d’adultes dans cette pièce ». 

Mais Conversations entre adultes n’est pas qu’un long métrage sur la Grèce; il montre également les disproportions des montants alloués et répartis par la finance, et la mainmise des décideurs du monde de la finance qui tirent les ficelles. Il dénonce aussi les doubles discours, les euphémismes et les poignées de main de façade qui dissimulent à peine des conflits persistants. En outre, on voit les conséquences disproportionnées de ces décisions prises sous la contrainte et qui ont mené à une Grèce bradée et financièrement exsangue. 

Peut-on suivre le propos sans une connaissance préalable du contexte ayant mené à la crise ? Assurément. Peut-on apprécier ce film sans maîtriser l’économie et la politique ? Certainement. Parce qu’il montre les jeux de coulisses et qu’il s’inspire de faits réels, on aimerait recommander le film à des cégépiens ou à des étudiants en relations internationales. 
Spécialiste des fictions politiques comme Z et L’aveu, Costa-Gavras a de nouveau réussi un film vivant pour ne pas dire enlevant sur un sujet pourtant ardu et aride, qui avec quelqu’un d’autre aurait pu mener à l’ennui ou au didactisme. Fort heureusement, la réalisation est efficace grâce à un montage nerveux de Lambis Charalampidis, aidé de Costa-Gavras. Le choix des acteurs est d’une étonnante vraisemblance (sauf pour le personnage de Christine Lagarde). La finale métaphorique touche au grandiose. Le sous-titrage en français est efficace pour ce film qui mélange quatre langues. À l’exception de Z, Conversation entre adultes est indéniablement le meilleur long métrage de Costa-Gavras. On espère maintenant qu’il puisse tourner en Grèce un remake de Z (qui ne fut pas tourné en Grèce mais en Algérie), comme il l’avait initialement imaginé.

Prière pour une mitaine perdue

15 mai 2020

Un hiver pour renaître

Catherine Bergeron

Rien ne fait plus mal que perdre – perdre un objet estimé, perdre sa chance, perdre l’amour, perdre un être cher -, car perdre, c’est se perdre soi-même. C’est comme si les piliers patiemment ancrés autour de nous s’écroulaient, et nous ne pouvons réellement continuer d’exister. Ou, du moins, nous ne pouvons continuer sans accepter de se renouveler, se repenser, se reconstruire. Rare sont ceux qui approchent le changement avec excitation et désir. Car rien n’est plus ardu et angoissant que se redéfinir soi-même.

C’est en abordant de front la question de la perte que Prière pour une mitaine perdue (2020), dernier long-métrage documentaire du cinéaste québécois Jean-François Lesage (Un amour d’été, 2015; La rivière cachée, 2017), offre un portrait touchant et humain de la difficulté que nous avons d’avancer. Entre tristesse, nostalgie et espoir, l’œuvre, présentée au festival Visions du réel et au festival canadien Hot Docs, ancre son enquête dans un Québec contemporain où la traditionnelle rude saison de l’hiver ouvre la porte à l’introspection, l’échange, la rencontre et le partage.

Avec son noir et blanc d’un autre temps, Prière pour une mitaine perdue trouve son point de départ dans un lieu des plus banals : le centre d’objets perdus de la Société de transport de Montréal. Image après image, des gens de tous âges et tous horizons s’y succèdent avec, pour point commun, leur désir d’y retrouver un objet perdu, un objet cher, symbolisant quelque chose de beaucoup plus profond. La tristesse et le désespoir marquent le visage de ces personnes anonymes; or elles ne resteront pas anonymes longtemps. En effet, le cinéaste surprend en ce qu’il passe rapidement des locaux de la STM à l’intimité du chez-soi des sujets. Poursuivant son style journalistique, développé depuis ses premières œuvres, il propose des moments d’entrevues lors desquelles les sujets discutent avec leur famille et amis. Dans ces temps de témoignage et de confidence, l’histoire de la perte d’une tuque, d’une photographie ou d’un cartable devient rapidement l’histoire de la perte de parents, d’une amitié, d’une confiance, d’un amour, d’une part d’eux-mêmes. Chez tous, la peine et la perte sont plus profondes, mais tous restent résolus à cohabiter avec elles.

Comme les sentiments qui accablent les sujets, la ville surplombant Prière pour une mitaine perdue est prise dans un blizzard interminable, un blizzard que, étrangement, tous acceptent comme tel. La nuit est noire et la neige blanche tombe encore et encore sur Montréal. Et ainsi, les histoires se superposent sur fond du rude hiver québécois, suprême personnage symbolique à l’œuvre de Lesage. Telle la mitaine perdue du réalisateur, des images de l’hiver ponctuent abondamment la toile narrative, entrecoupant les témoignages. Et, dans cet hiver accompagné d’une musique jazz rappelant les reportages des années 1960 sur la ville et son peuple, les petites gens reproduisent les traditions d’autrefois. L’hiver québécois rime ainsi, ici, avec l’image de citoyens pelletant dans les rues étroites du Plateau, l’image de la jeunesse patinant ou jouant au hockey sur la glace du Parc Lafontaine, faisant de la raquette, de la luge et du ski de fond sur le Mont Royal. Marquée par un romantisme et une nostalgie, l’œuvre ancre volontairement son propos dans un passé spécifique. Ce passé, d’abord stylistique en ce qu’il s’inscrit en filiation avec le cinéma direct québécois (rapprochement avec le sujet, importance de la parole, regard anthropologique sur la manière de vivre des gens), devient l’image d’une perte propre à l’auteur : une perte identitaire, elle aussi bâtie sur de multiples petits symboles.

Dans le Québec contemporain multiculturel de Lesage, la neige pèse sur la ville, mais les déneigeuses, machines du présent, s’affairent interminablement à brasser et redéfinir le paysage. Les personnages regardent peut-être vers le passé, mais le temps reste une force impossible à combattre, les tirant nécessairement vers le changement. Au final, nous voyons tous, propose Lesage, une partie de nous-mêmes dans un tout petit objet sans importance que peut être une mitaine, une tuque ou une photo. Nous y voyons des symboles, des traditions, des traces de ce qui nous définit. Si faire le deuil de ces petits symboles est aussi grand, quel poids représente alors faire le deuil de notre identité? De ce thème difficile, Lesage arrive majestueusement à injecter humour et légèreté, poussant son cinéma dans de nouvelles avenues des plus excitantes. De Prière pour une mitaine perdue résonne ainsi surtout le bonheur de se rencontrer et de partager, et l’importance de reconnaître ce qui nous rassemble tous : notre capacité d’aimer et de vivre le deuil.

Séquences à la Berlinale 2020

1er mars 2020

Les prix

Anne-Christine Loranger

There is no Evil de Mohammad Rasoulof

La Berlinale 2020 aura représenté une variation sur le thème du mal de tête aux nouveaux directeurs Carlo Chatrian et Mariette Rissenbeek. Non seulement ils eurent à faire avec un événement international au milieu d’une épidémie, mais aussi à transiger, deux semaines avant l’ouverture, avec la découverte du passé nazi du respecté Alfred Bauer, directeur de la Berlinale de 1951 à 1976, et le changement subséquent de l’Ours d’argent attaché à son nom. Puis il y eut la tuerie néo-nazie de Hanau à la veille de l’ouverture, ce qui changea passablement le ton de cette dernière. Puis les problèmes liés au changement de direction du Berlinale Palast, où se trouvaient plusieurs salles de presse réservées aux équipes de radio et télédiffusion, et qu’on a dû déplacer beaucoup plus loin. Sans compter la coquille vide du centre d’achats Arcade en rénovation, dont l’aire de restauration représentait un haut lieu de rencontres et d’échanges autour des célèbres curry wursts berlinoises.

Cela n’a pas empêché de beaux moments de cinéma, mais les réjouissances ont été tempérées par les crises qui ravagent la planète, et ceci malgré le fait que la Berlinale est le plus politique de tous les festivals de cinéma. Les prix décernés en ce 70e anniversaire par le Jury présidé par Jeremy Irons ont donc particulièrement récompensé les films portant sur des questions socio-économiques brûlantes. Foin d‘Undine et autres Schwesterlein pour recevoir l’Ours d’or. C’est Sheytan vojud nadarad (There is No Evil) du cinéaste iranien Mohammad Rasoulof qui a récolté l’Ours, en plus d’avoir reçu en avant-midi le Prix de la Guilde du cinéma et le Prix œcuménique. Le film est composé de quatre court-métrages sur la peine de mort en Iran, particulièrement sur ses exécutants et montre, selon Jeremy Irons, « la toile qu’un régime autoritaire tisse parmi les gens ordinaires, les attirant vers l’inhumanité ». Selon les groupe d’activistes internationaux, des centaines de personnes sont exécutées chaque année en Iran.

Interdit de voyage et de travail comme son compatriote Jafar Panahi, également récipiendaire de l’Ours d’or en 2015 pour Taxi Téhéran, Mohammed Rassoulof n’a pu être présent pour la présentation de son film, ni pour la remise des prix. Le miracle de la technique a cependant permis de le rejoindre et de le voir par téléphone lors de la conférence de presse, pour entendre ses impressions. « Chaque être humain doit assurer la responsabilité de ses actes » a-t-il déclaré. « Quand la justification d’une personne pour ses actes vient de l’extérieur, d’une puissance supérieure, cela est toujours dangereux. Vous pouvez essayer de mettre de côté votre propre responsabilité et de faire porter le chapeau au gouvernement… mais [les gens] peuvent dire non. » (voir la revue du film au jour 9) Choix politique, bien sûr, mais également choix démocratique dans l’attribution du Grand Prix du Jury à l’excellent Never Rarely Sometimes Always d’Eliza Hitman, l’un des films préférés de la presse internationale (voir jour 8). Ce choix sera sans doute pris comme une claque dans la figure du Parti Républicain des États-Unis, qui cherche à abolir Roe vs Wade, la décision de la Cour Suprême qui donna le droit à l’avortement. Tant mieux! Autre choix social du Jury, Favolacce (Vilaines histoires) des frères italiens Fabio et Damiano D’Innocenzo a reçu l’Ours d’argent du meilleur scénario. Le film porte sur des familles vivant en marge dans les faubourgs pauvres de Rome.

À travers tout cela, la décision de donner au cinéaste coréen Hong Sang-soo l’Ours du meilleur directeur pour The Woman Who Ran (voir jour 6), en est une de pur amour du cinéma. Peu connu au Québec, les films de Hong Sang-soo mettent en scène des femmes fortes et des situations complexes et incertaines (voir l’article de couverture Une cigarette avec Hong Sang-soo, Séquences n. 308, mai-juin 2017). C’est un beau choix, salué par la critique.

Les Ours des meilleurs acteurs ont été attribué à Paula Beer, la magnifique interprète d’Undine (Ondine) de Christian Petzold (voir jour 4) et à Elio Germano pour son extraordinaire performance dans Volevo nascondermi (Hidden Away) de Giorgio Diritti (voir jour 6). Encore là, des préférés de la critique.

Le prix de la 70e Berlinale – anciennement le prix Alfred-Bauer, qui récompense des avancées dans le cinéma a récompensé (oh! bonheur) les cinéastes français Benoit Delépine et Gustav Kervern pour Effacer l’historique (voir jour 5). Juste décision puisque ce film ouvre des perspectives sur l’utilisation de l’humour pour dénoncer les dramatiques situations sociales engendrées par l’invasion technologique des GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple) par l’intermédiaire de leurs téléphones et média sociaux. 

Finalement, la décision d’attribuer un Ours d’argent au directeur photo Jürgen Jürges pour la cinématographie de DAU. Natasha (voir jours 7 et 8) peut être considérée  comme courageuse ou insensée, selon le point de vue qu’on a sur le projet. Le travail de cinématographie et d’éclairage de Jürges est effectivement remarquable. Ce n’est donc pas au Jury qu’on devrait s’en prendre mais plutôt à la décision des directeurs Carlo Chatrian et Mariette Rissenbeek de mettre un tel film en Compétition. Deux de nos collègues russes à la Berlinale ont d’ailleurs fait parvenir une lettre aux directeurs à ce sujet. Espérons que ce débat important pour l’avenir de l’art en général et du cinéma en particulier sera porteur de réflexion. Vous pouvez consulter la lettre à partir du lien suivant :

Mémorabilia

Poser une question à Hillary Rodham Clinton. Montrer à Omar Sy le chemin de son hôtel. Rencontrer devant l’hôtel Hyatt les charmants acteurs iraniens du film gagnant de l’Ours d’or. L’excellent cappuccino au lait d’avoine du Café Einstein en salle de presse. Rigoler avec Benoit Delépine et Gustav Kervern. Les délicieuses pommes croquantes de la compagnie Kanzi offertes aux visiteurs et journalistes. Se retrouver dans le film documentaire d’Abel Ferrara. 

Séquences à la Berlinale 2020

Jour 10 – Le Québec, adoré et oursiné

Anne-Christine Loranger

Goodbye Golovin de Mathieu Grimard

La journée d’hier s’est terminée chouettement avec une mention spéciale pour le court-métrage de Mathieu Grimard, Goodbye Golovin, dans la section Génération 14plus, confirmant la mainmise du Québec dans le cinéma pour jeunes. C’est la quatrième année en ligne qu’un prix est décerné à un film québécois, après ceux de Geneviève Dulude-De Celles (Une colonie, 2019), Luc Picard (Les rois mongols, 2018) et Sandrine Brodeur-Desrosiers (Juste moi et toi, 2018), sans compter la mention spéciale de Mathieu Denis et Simon Lavoie en 2017 pour Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau. Rappelons que Philippe Falardeau l’avait également gagné en 2008 avec C’est pas moi, je le jure! André Melançon peut se reposer tranquille, sa descendance est assurée.

Les projections en Compétition s’étant terminées hier, c’est le temps de profiter des autres sections ! Berlinale Séries présentait pour la première fois une série québécoise. Revenant aux années 70, à son esthétique et à son innocence, C’est comme ça que je t’aime de François Létourneau et Jean-François Rivard est une réflexion désopilante sur le couple, un bijou d’humour, de dialogues surréalistes et de détours inattendus. Les deux épisodes présentés à Berlin montraient une histoire qui se tient sur elle-même par la seule force de son style : le public berlinois en riait encore à la sortie du cinéma. Une petite merveille en dix épisodes diffusés au Québec à partir du 6 mars.

La section Panorama donne une large part aux films LGBTQ, mais donne aussi la chance de voir des films déjà présentés dans d’autres festivals. C’est le cas de The Assistant, l’excellent film de la réalisatrice américaine Kitty Green, une œuvre tournée dans la mouvance de #Metoo, qui en évite tous les écueils. Julia Gardner, dont c’est le premier rôle au grand écran, y joue le rôle de Jane, une jeune femme nouvellement engagée comme assistante du PDG d’une grande compagnie de cinéma à New York. Intelligente et efficace, Jane affronte avec courage son énorme charge de travail, les exigences de son patron et l’épouse hystérique de ce dernier. Elle découvre en même temps un système abusif pour les jeunes femmes que son patron fait appeler dans son bureau. La réalisatrice a choisi de montrer le visage de Gardner en très gros plan pendant une bonne partie du film. Bonne décision puisque la jeune actrice, avec retenue et justesse, montre l’angoisse qui envahie peu à peu Jane au cours de sa journée de travail, tandis que les situations abusives de ses collègues et de son patron érigent lentement un mur autour d’elle.

Toujours dans Panorama, nous avons vu Mare, d’Andrea Štaka, touchante histoire d’une mère de famille de Dubrovnik en Croatie, qui mène sa famille et son mariage avec détermination. Pilier de la famille, elle fait de son mieux pour guider son fils adolescent vers ses études. Mais tout pilier, si solide soit-il, peut avoir envie d’avoir des ailes ! Une interprétation sincère et touchante de l’actrice Marija Skaričić et une excellente direction d’acteur. Les scènes de famille sont particulièrement bien réussies.

Enfin, un film documentaire qui recoupe deux sections, Panorama Documentaire et Génération, Always Amber, coming of age suédois de Lia Hietale et Hannah Reinikainen. Amber appartient à cette génération où le genre est fluide et qui refuse de se plier aux dictats du sexe et de l’appartenance de la société. Amber fait ses expériences d’amour et d’amitié et découvre le monde avec tendresse et curiosité. Le montage primesautier des images tournées en grande partie sur un téléphone, dépeint cependant bien cette génération d’expérimentation et de fluidité sexuelle qui est celle d’Amber et de ses comparses.

Ne manquez pas demain la couverture de la remise des Ours !

Bonheur du jour

Créé à partir d’un typo de notre collègue Malik Berkati le mot irrézizistible, qui se dit d’un type dont le pénis est irrésistible. La fatigue aidant, on devient quelque peu délirant !   

Lendemain de veille

Que nous espérons bien avoir dimanche, après une nuit de (modeste) beuverie, suivant la remise des prix.

Séquences à la Berlinale 2020

Jour 9 – Il y a du Arendt dans l’air

Anne-Christine Loranger

Undine de Christian Petzold

En ce jour 9 de la Berlinale, on oursine sérieusement. Les films préférés semblent tourner autour d’Undine de Christian Petzold, déjà honoré du prix de la presse cinématographique (FIPRESCI),  Schwesterlein de Stéphanie Chuat et Véronique Reymond, Never Rarely Sometimes Always d’Éliza Hitman et The Roads Not Taken de Sally Potter. Berlin Alexanderplatz de Burhan Qurbani récolte pas mal de voix et Rizi (Days) de Tsai Ming-liang a ses fans. 

En ce jour où on aurait aimé de jolis films faciles à appréhender, genre Pinocchio, l’horaire de la Compétition affichait Irradiés de Rithy Panh, un collage sur des images d’archives des guerres du XXe siècle, dont l’horreur n’a d’égale que la poésie. Effectuant des allers-retours entre la ferveur engendrée par les dictateurs et les conséquences horrifiques de leurs conflits, le cinéaste d’origine cambodgienne fait un montage d’une violence brutale sur ce que les guerres peuvent produire de pire. Le cinéaste ne nous ménage pas, même s’il mêle aux moments les plus difficiles des images d’une exquise délicatesse. Bref, 88 minutes éprouvantes mais sans doute nécessaires en cette époque où les dictateurs ont de nouveau la faveur.

L’Iranien Mohammad Rasoulof nous a en Compétition donné un goût des essais de la philosophe allemande Hannah Arendt sur la banalité du mal avec Sheytan Vojud Nadarad (Il n’y a pas de mal), une juxtaposition de quatre court-métrages sur les exécutants de la peine capitale en Iran. Quatre essais qui se répondent les uns les autres et permettent une discussion sur le degré de responsabilité des gens qui exécutent les prisonniers emprisonnés par un régime de plus en plus dictatorial. La soumission à l’autorité y est ici le thème central. Ce même thème est exploité dans la perspective opposée avec Police de la Française Anne Fontaine présenté dans la section Berlinale Special.  Trois officiers de la police parisienne (Omar Sy, Virginie Efira et Grégory Gadebois) qui doivent conduire un immigrant illégal à l’aéroport pour son extradition vers le Tadjikistan, apprennent que cela signifie pour lui un arrêt de mort. Si un parfum d’Arendt flottait également sur ce film, on pense également à I comme Icare (1979) de Henri Verneuil avec le regretté Yves Montand. Le film reproduisait l’expérience du psychologue Stanley Milgram en 1963, laquelle évaluait le degré d’obéissance d’un individu devant une autorité qu’il juge légitime. Pourquoi et comment des policiers dressés à obéir prendront-ils en effet la décision de sauver un pauvre type qui ne leur est rien et qui ne parle même pas leur langue? C’est subtil, bien fait au niveau cinématographique et merveilleusement joué par Sy, Sefira et Gadebois. Sy surtout, qui interprète un personnage au départ d’un machisme assez primaire, le laisse lentement découvrir comme un homme capable d’une grande profondeur.

Bonheur du jour

Le sourire et l’intelligence d’Omar Sy en conférence de presse.

Lendemain de veille

Retrouver aux nouvelles la même ferveur aveugle dans les rallyes de Donald Trump que dans ceux du film de Rithy Panh. Cela fait froid dans le dos. Bouge-toi, Bernie!

Séquences à la Berlinale 2020

27 février 2020

Jour 8 – Oursinations

Anne-Christine Loranger

Never Rarely Sometimes Always d’Eliza Hitman

Au jour 8 de la Berlinale, sur Potsdammer Platz commencent les oursinations (voir le Bonheur du jour d’aujourd’hui). Tout le monde oursine dans sa tête, rassemble ses meilleurs films, discute avec les collègues, commente les choix, change son palmarès et ré-établi son bilan, toujours insatisfaisant.

Dans les oursinables, il y aurait certainement Never Rarely Sometimes Always de la réalisatrice américaine Eliza Hitman, laquelle porte bien son patronyme puisque son film frappe là où l’Amérique fait mal. Dans la Pensylvannie contemporaine, Autumn (Sidney Flanigan), une jeune fille silencieuse et stoïque de 17 ans, découvre qu’elle est enceinte. Comme il lui est impossible de se faire avorter dans son État sans le consentement de ses parents, elle s’embarque avec sa cousine Skylar (Talia Ryder) vers New York pour y subir l’intervention. Les contraintes administratives et financières se dressent sur le chemin des deux jeunes filles, en plus des prédateurs de tout acabit. Hitman fait un portrait consciencieux et détaillé de « l’affreux ordinaire » d’une jeune fille américaine, le harassement devenu norme et les embûches qui se dressent pour obtenir les soins d’une procédure légale. Oursinable pour la direction d’Éliza Hitman ainsi que pour ses jeunes actrices dont la performance est remarquable.

Agnieszka Holland, réalisatrice polonaise oursinée en 2017 pour Spoor (Empreintes) présentait ce matin Charlatan dans la section Berlinale Special Gala. C’est l’histoire vraie de Jan Mikolášek, un guérisseur herboriste tchèque qui soigna des millions de personnes dans sa pratique privée, avant d’être arrêté et condamné par les communistes. Holland, avouons-le, est l’une de nos artistes du cinéma préférées depuis Europa Europa (1992) et The Secret Garden (1993). Nous ne sommes donc pas objectifs en disant que Charlatan est une perfection du genre, que sa cinématographie est admirable, que son sujet est unique et que ses acteurs (Ivan Trojan, Josef Trojan et Juraj Loj) sont exquisement dirigés. Bon, bref, c’est Agnieszka Holland, qui a dirigé Mr. Jones en 2019 ainsi que trois épisodes de House of Cards, et nous l’aimons !

Rizi (Days), le film sans dialogue du Taïwanais Tsai Ming-liang, a suscité les discussions à la sortie de la projection, les journalistes étant divisés entre ceux qui trouvent magnifiques ces plans fixes dépourvus d’action sur la vie de deux hommes, l’un riche chinois et l’autre pauvre laotien, qui se rencontrent occasionnellement, et les autres que cela ennuie. Notre avis, en bout de ligne, se retrouve entre ces deux opinions. Le plan fixe et l’action lente ont définitivement leur place au cinéma, mais encore faut-il avoir un contenu solide. Ne s’improvise pas Bela Tarr qui veut! Étant donné la venue de la section compétitive Encounters, ne serait-il pas approprié de mettre de tels essais dans cette section? On pourrait y joindre DAU. Natasha dont la sexualité explicite et le viol à l’écran continue de semer la controverse. Des collègues russes parlent d’homophobie, d’abus sexuel et de harcèlement de la part du directeur Ilya Khrzhanovskiy. À l’heure de #Metoo, on ne pourrait pas faire du cinéma qui refuse d’abuser les femmes, les LGBTQ et les minorités? Une idée, comme çà…

Sur la lancée des abus, nous avons vu Curveball, premier long-métrage documentaire de Johannes Naber (Le Temps des cannibales, 2014). Après 2001, les Américains tenaient à aller « péter sa gueule à Saddam ». Mais pour cela, il leur fallait la preuve d’armes de destruction massive. Ce furent les informations (fausses) données à un expert allemand par un ingénieur chimiste irakien qui leur fournit l’excuse voulue. Mais alors que les Allemands auraient fort bien pu dénoncer l’information, ils choisirent de n’en rien faire. Honnêtement filmée, l’histoire du docu-fiction de Naber oscille entre le grotesque et le surréel. Mais, comme il l’annonce lui-même, « tout est réel ». Malheureusement.

Bonheur du jour

Oursiner, ce qui signifie attribuer un Ours. J’oursine, tu oursines, il oursine, nous avons oursiné, que j’eusse oursiné, etc. et ses dérivés comme dans « une actrice oursinable », « oursinablement parlant, il y aurait le film de… » et « le jury a commencé ses oursinations ».

Lendemain de veille

Apprendre que Frank-Walter Steinmeier, nommé au poste honorifique de Président de l’Allemagne en 2017, était le coordonnateur des services secrets allemands au bureau du Chancelier Gerhart Schroeder. Autrement dit, c’est lui qui a pris la décision de ne pas révéler au monde que l’histoire des unités mobiles d’armes bio-chimique irakiennes était un mensonge éhonté. Les Américains se sont servis de ce mensonge pour vendre la guerre en Irak en 2003. Ce n’est pas que nous comptions, mais juste en Irak, on en a pour 600 000 morts. Comment ces gens-là arrivent-ils à dormir la nuit?

Séquences à la Berlinale 2020

Jour 7 – Journalistes au bord de la crise de nerfs

Anne-Christine Loranger

The Roads Not Taken de Sally Potter

Au jour 7 de la Berlinale, tous les critiques de presse sont amochés, cernés, épuisés et parfois malades. Bref, on en a marre ! Cela passe, les entrevues s’achèvent et bing ! chacun se met dès le jour 8 à afficher son petit palmarès personnel. C’est pourquoi la décision de la direction d’apposer aujourd’hui deux très longs films en projection de presse (Berlin Alexanderplatz et DAU. Natasha, respectivement 3 heures et 2,5 heures), en plus de l’exigeant The Roads Not Baken de Sally Potter, avait des airs de goulag. Genre épuisement physique et nerveux qui déstabilise et fait perdre toutes ses capacités critiques.  

L’esprit du soviétisme constitue d’ailleurs le cœur du projet DAU, dont le premier long-métrage était présenté en Compétition. En septembre 2009, les cinéastes russes Ilya Khrzhanovskiy et Jekaterina Oertel construisirent un Institut de recherche en physique et technologie sur les lieux d’une piscine abandonnée en Ukraine. Cette vaste installation de recherche expérimentale, inspirée des instituts de recherche soviétiques, devint le plus grand plateau de tournage jamais construit en Europe. Les scientifiques pouvaient vivre et travailler dans cet Institut qui était également peuplé de centaines de participants volontaires soigneusement sélectionnés – artistes, serveurs, police secrète, familles ordinaires – isolés du temps et de l’espace.

Renvoyés dans le passé (à une période comprise entre 1938 et 1968), les participants vivaient comme leurs ancêtres en URSS, ils travaillaient, s’habillaient, se déshabillaient, s’aimaient, se dénonçaient et se détestaient. Cette vie non scénarisée a été filmée par intermittence pendant toute la durée de l’expérience à l’Institut, qui a duré d’octobre 2009 à novembre 2011. Des uniformes qu’ils portaient à la langue qu’ils utilisaient, leur existence était régie par « l’heure locale » de l’Institut – 1952, 1953, 1956, etc. DAU.Natasha suit l’actrice Natasha Berezhnaya dans le rôle éponyme d’une quarantenaire qui dirige la cantine de l’Institut dans les années 1950. La cantine est le cœur battant de l’Institut et tout le monde y passe : les employés, les scientifiques et les invités étrangers. Le monde de Natasha est partagé entre les exigences de la cantine pendant la journée et les nuits alcoolisées avec sa jeune collègue Olga (Olga Sergeevna Shkabarnya), au cours desquelles les deux femmes se querellent et se confient leurs espoirs d’un avenir différent. Un soir, lors d’une fête, Natacha se rapproche d’un scientifique français en visite, Luc Bigé, et les deux couchent ensemble. Le lendemain, la vie de Natasha prend un tournant dramatique lorsqu’elle est convoquée à un interrogatoire par le général du KGB Vladimir Azhippo qui s’interroge sur la nature de sa relation avec l’invité étranger.

DAU. Natacha est donc le premier long métrage de la simulation à grande échelle du système soviétique totalitaire d’Ilya Khrzhanovskiy. Le degré de véracité y est absolu, y compris les scènes sexuelles, explicites de A à Z, mais aussi les éprouvantes méthodes d’interrogation utilisées sur Natasha, reproduisant celles de l’ex-URSS. Efficace et troublant (mais long !)

En Compétition, la journée avait commencé avec le très attendu Berlin Alexanderplatz de l’allemand Burhan Qurbani sur l’histoire de Francis (Welket Bungué), un jeune Guinéen, seul survivant d’une traversée illégale. Francis se retrouve à Berlin où il réalise combien il est difficile d’être honnête quand on est un réfugié illégal en Allemagne – sans papiers, sans nation et sans permis de travail. L’offre du charismatique allemand Reinhold (Albrecht Schuch), un dealer de drogue, de gagner de l’argent facile devient d’autant plus alléchante, même quand cela le met en conflit avec son amoureuse, la belle Mieze (Jella Haase). Pour son troisième long métrage, Burhan Qurbani prend le risque de raconter une histoire originellement tournée sous forme de série télévisée par le légendaire réalisateur Werner Fassbinder, à partir du roman d’Alfred Döblin. Mis en scène avec une caméra d’une grande sensualité dans le Berlin contemporain, cette nouvelle version présente Reinhold et Mieze comme les pôles opposés qui s’affrontent au sein de Francis. Albrecht Schuch incarne un véritable diable, psychopathe manipulateur, tentateur et jaloux, qui attire Francis encore et encore dans ses filets. À l’opposé, Mieze est capable d’un amour sans retenue pour Francis qu’elle tente de délivrer de la présence maléfique de Reinhold. Intense et sensuel (mais long !)

Sandwiché entre les deux biggies, le film fort attendu de Sally Potter présentait une brochette d’acteurs de haut calibre (Javier Bardem, Salma Hayek, Elle Fanning et Laura Linney) dans The Roads Not Taken, un film intimiste et poignant.  Sally Potter y suit une journée dans la vie de Leo (Javier Bardem) et de sa fille, Molly (Elle Fanning), tandis que cette dernière se débat avec les défis de l’esprit chaotique de son père. Alors qu’ils se frayent un chemin dans la ville de New York, le voyage de Leo prend un caractère hallucinatoire, car il flotte à travers des vies alternatives qu’il aurait pu vivre, amenant Molly à lutter avec sa propre destinée. La démence du père et ses pertes de repère n’ont d’égale que l’amour de la fille, qui lutte avec acharnement pour le suivre dans ses délires. Bardem, Hayek, Linney et Fanning dirigés par l’une des plus grande poètes-cinéaste au monde, cela pourrait difficilement être mauvais. De fait, c’est magnifique (et court !)

Bonheur du jour

Le chocolat Cailler de notre excellent collègue Malik Berkati, qui nous amène cela de Suisse à chaque année. La présence chocolatée de Malik n’est certes pas la seule raison de faire la Berlinale, mais c’en est une bonne.

Lendemain de veille

Avoir à manquer la fin de la conférence de presse de The Roads Not Taken avec Javier Bardem pour courir vers la projection de Dau. Natasha. Sniiiiiiiiiiff !

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