20 avril 2017
L’amitié entre écrivain et artiste visuel a souvent été fructueuse pour les uns et les autres. Picasso et Neruda, Simenon et Fellini en sont la preuve. Mais le duel d’amitié entre Cézanne et Zola, entre le père de l’art moderne et le chef de file du naturalisme tel que décrit par Danièle Thompson, en nous offrant un portrait déconstruit sous forme de rencontres en pièces détachées de leur temporalité, égare plus qu’il ne fascine.

Si le sujet du film de Thompson est porteur, il pèche par excès de gourmandise. Tout est là, en jolis fatras filmés avec un souci du détail, mais sans réelle inventivité : rencontres, batailles aux Beaux-Arts où les impressionnistes comme Cézanne sont rejetés par l’intelligentsia de l’époque, disputes, réconciliation et re-disputes à propos de femmes (Zola épousera l’une des maîtresse de Cézanne), se succèdent sans que le film ne touche à l’essentiel. Que Zola ait écrit L’oeuvre, un roman inspiré de la personne et de la vie de Cézanne, semble irriter le Cézanne du film tout autant que le spectateur. Le peintre, en réalité, a loué le roman de Zola dans laquelle il lisait la beauté «éternelle et changeante» de la vie. Si ces deux hommes s’admiraient, c’est qu’ils étaient unis par une passion commune pour représenter le réel.
Ils n’auront de cesse, toute leur vie, que faire et refaire les mêmes portraits : la société française dans ses plus infimes détails pour Zola, les natures mortes et les paysages de Provence, particulièrement la montagne Ste-Victoire, pour Cézanne. Privés de cette substantifique moelle, on en reste à une longue série de belles images de la vie française, le monde bourgeois qui célébrera Zola et la vie de bohème recherchée par Cézanne. C’est à la fois trop et trop peu.
Genre : Drame biographique – Origine : France – Année : 2016 – Durée : 1 h 57 – Réal. : Danièle Thompson – Int. : Guillaume Canet, Guillaume Gallienne, Alice Pol, Déborah François, Sabine Azéma, Gérard Meylan – Dist. : Unobstructed View.
Horaires
@ Cinéma Beaubien
Classement
NC
(Non classé – Exempté)
MISE AUX POINTS
★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Très Bon. ★★★ Bon. ★★ Moyen. ★ Mauvais. ½ [Entre-deux-cotes] – LES COTES REFLÈTENT UNIQUEMENT L’AVIS DES SIGNATAIRES.
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Le cinéaste espagnol Nacho Vigalondo signe un film vraiment désarçonnant avec Colossal. Il alterne constamment entre deux ou trois genres en même temps, passant sans crier gare de la comédie de mœurs au film fantastique matiné de monstres « kaiju » à la sauce coréenne pour bifurquer inopinément vers le drame psychologique avec un bref détour vers les western spaghetti de Sergio Leone. Ceux qui ont eu la chance de voir ses films précédents dans le circuit des festivals, Timecrimes et Extraterrestre, savent que Vigalondo adore brouiller les cartes et insérer des éléments fantastiques dans ses récits. Avec Colossal, il parvient à les faire coexister dans le même univers tout en explorant les travers peu reluisants et les lacunes majeures des personnages. Il prend le temps nécessaire pour leur donner forme et consistance avant de faire de même avec les deux monstres qui s’en prennent à Séoul en Corée du Sud.

Le film s’ouvre sur une intrigue banale que l’on a vue des centaines de fois au cinéma et à la télévision américaine. Une jeune femme portant le prénom glorieux de Gloria se retrouve à la rue quand son copain Tim la chasse de son appartement parce qu’elle ne cesse de boire et de gâcher sa vie. Elle retourne dans la maison familiale inhabitée et refait sa vie avec un ami d’enfance, Oscar, qui l’a toujours aimée et qui lui offre un emploi dans son bar. C’est du moins ce qui nous attendrait s’il s’agissait d’un film standard, ce qui est loin d’être le cas. Les retrouvailles prennent une tournure malsaine quand Oscar laisse poindre le côté sombre de sa personnalité en essayant de dominer Gloria. Deux autres loques humaines, l’idiot de service et le junkie du coin, se greffent à cette famille reconstituée complètement disfonctionnelle. Quand Tim se présente, inquiet pour Gloria, l’affaire risque de franchement tourner au vinaigre. Et c’est dans cette déchéance qu’interviennent les monstres… colossaux.
Le premier monstre est apparu il y a 25 ans à Séoul et voilà qu’il sème à nouveau la terreur. Il ressemble à un croisement entre Godzilla et Gorgo (allez, un effort de mémoire!) et il mime exactement les mouvements de Gloria de l’autre côté de la Terre en Amérique, à précisément 8 h 05 le matin, dans le parc des enfants de l’école. Puis, un robot géant, une sorte de « Jaeger » comme dans Pacific Rim, sème à son tour la panique aux côtés de l’autre et il semble bien qu’Oscar en soit l’avatar (tant qu’à y être…). Pourquoi 8 h 05 le matin? Pourquoi dans ce parc? Pourquoi eux? Voilà qui relie directement le passé d’Oscar et de Gloria à un traumatisme commun dont les monstres seraient la manifestation. Jung se mélange à Freud dans ce symbolisme psychique. C’est à ce moment que le drame psychologique à la Shining intervient. Oscar devient carrément effrayant et il revient au talent de Jason Sudeikis de nous faire croire au changement progressif de son comportement. Tout un tour de force que de réussir à nous surprendre à chaque nouvelle bifurcation que prend ce personnage déçu de la vie et envieux de Gloria. Grâce à son charisme attendrissant. Anne Hataway parvient à engager notre sympathie pour cette femme déglinguée qui semble totalement dépourvue de volonté, mais qui réussit peu à peu à s’affirmer jusqu’à une entourloupe finale qui la rachète complètement.
Nacho Vigalondo adopte pour ces scènes du quotidien un style visuel très sobre, tout en retenu, les conversation étant filmées en champ/contrechamp presque comme dans un sitcom. Tout un contraste avec la démesure des scènes à Séoul avec les monstres gigantesques, les édifices qui s’écrasent et la foule qui hurle en essayant de leur échapper. Sauf que lors de l’affrontement crucial entre Oscar et Gloria, le cinéaste se met soudainement à les cadrer comme s’ils étaient eux-même devenus des monstres : échange de regards sur le divan à la Leone, contre-plongée en grand angle, ralenti, une bibliothèque qui s’apparente à un immeuble s’écroulant sur le monstre Oscar. Il s’agit vraiment d’une scène magistrale, qui nous prépare pour une finale désarmante, prenante et… monstrueuse.
Genre : Drame fantastique – Origine : Espagne / Canada – Année : 2016 – Durée : 1 h 49 – Réal. : Nacho Vigalondo – Int. : Anne Hathaway, Jason Sudeikis, Dan Stevens, Tim Blake Nelson, Austin Stowell, Agam Darshi – Dist. : Métropole Films.
Horaires
@ Cineplex
Classement
Tout public
(Déconseillé aux jeunes enfants)
MISE AUX POINTS
★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Très Bon. ★★★ Bon. ★★ Moyen. ★ Mauvais. ½ [Entre-deux-cotes] – LES COTES REFLÈTENT UNIQUEMENT L’AVIS DES SIGNATAIRES.
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Plus que pour les inconditionnels de David Lynch, le film du trio Jon Nguyen, Rick Barnes et Olivia Neergaard-Holm est l’histoire d’une genèse, le récit d’une formation, l’appétit d’un jeune homme du siècle pour le cinéma. Enfance relativement heureuse loin de la grande ville, parents miraculeusement normaux, physique standard, bref, le genre qu’on apelle communément the-guy-next-door. Et pourtant, un imagination fertile, un style qu’il s’invente depuis ses jeunes années pour tout ce qui est difforme, comme un enfant qui n’arrivait pas à peindre un premier travail de cours de dessin et se réfugiait dans le sordide, non pas par provocation, mais pour s’assumer.
Une candide naïveté dans le propos, dans l’irrégularité des lignes ; avec le temps, une déclaration sociale ou politique. Et des amis, peu par contre, auxquels ils se lient au collège. École d’art, rencontre avec une jeune femme de son temps et qui le comprend, la naissance d’un enfant. Une vie de famille rangée, mais qui ne l’est pas. Et il arrive à concilier les deux. C’est ce qui fait l’originalité des grands artistes.

Et une caméra de Jason S. qui respire la sérénité, même si elle se lance partout. Un montage adroit de Neergaard-Holm, coréalisatrice, qui, justement grâce à son maniement intentionnellement bordélique, s’harmonise avec les peintures abstraites et macabres d’un David Lynch devenu artiste multimédia, concret, maniant le travail manuel comme outil de création. Son espace de création : un véritable laboratoire expérimental d’où jaillissent des œuvres dont certaines ne verrons jamais le jour.
Mais aussi, on soulignera l’absence des réalisateurs dans ce processus de captation, honnêtes, respectueux envers le personnage filmé ; David Lynch, présent dans presque tous les plans. Voix off en général, pour se raconter dans une voix monocorde non pour la moins articulée, comme s’il récitait le poème d’une partie de sa vie. Rarissimement, on le voit parler. Pour nous, comme un rêve qui se réalise. Moments prenants dans un film qui en fin de compte se dirigent ultimement et comme s’il s’agissait d’une prophécie venant des cieux vers un premier long métrage culte, Eraserhead, dont on voit de très courts moments de tournage. Et puis rien, laissant le spectateur naviguer dans son for intérieur et revoir dans sa propre tête ce que le grand Lynch nous a donné depuis.
Pour lui-même, pour l’amour du cinéma et pour prouver que dans tout acte cinématographique, l’imagination est essentielle, la démocratie est une contrainte, la liberté doit s’assumer, et toute initiative de transgression se doit nécessaire et mesurée ; en fin de compte, les images en mouvement ne sont en fait que le cœur et le cerveau de cette immense et parfaite aventure du regard. Les trois documentaristes ont ainsi atteint leur but : la boucle est ainsi bouclée dans ce document exceptionnel et nettement inusité.
Genre : Documentaire – Origine : États-Unis – Année : 2016 – Durée : 1 h 30 – Réal. : Jon Nguyen, Rick Barnes, Olivia Neergard-Holm – Dist. : TVA Films.
Horaires
@ Cinéma du Parc
Classement
Tout public
MISE AUX POINTS
★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Très Bon. ★★★ Bon. ★★ Moyen. ★ Mauvais. ½ [Entre-deux-cotes] – LES COTES REFLÈTENT UNIQUEMENT L’AVIS DES SIGNATAIRES.
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