Jean-Paul Civeyrac

30 décembre 2018

ENTRETIEN
Propos recueillis et transcrits
par SAMI GNABA

« Le film renvoie une image de la jeunesse plus générale,
celle de son intensité, de son sérieux, de ses idéaux…
»

De Jean-Paul Civeyrac, on sait peu de choses au Québec. De son œuvre, la plupart (9 long métrages, plusieurs courts et deux livres) reste à ce jour inédite. En France, longtemps demeuré secret, il accède aujourd’hui à une reconnaissance plus large, confirmée par la rétrospective que la Cinémathèque Française lui consacrait le printemps dernier, tandis que sortait en salles son dernier film, Mes provinciales, certainement son plus accessible à ce jour et l’un des plus beaux vus cette année. Un « film ami » qui se donne la liberté et le courage de mettre en scène des étudiants de cinéma (leurs cours, leurs échanges passionnés, leurs doutes), et qui forcément nous a donné envie de rencontrer son auteur.

(…)

Crédit photo : © Aurore Vinot

Antérieurement à Mes provinciales, vous avez réalisé une série de courts métrages (Un jour de blues chez Elena, Une heure avec Alice) pour le site de cinéma Blow Up. Dans lesquels vous mettez en scène des jeunes échangeant longuement, et avec passion, sur le cinéma. En les revoyant aujourd’hui, on a le sentiment que vous exploriez là des motifs et des thèmes qu’on retrouve dans votre nouveau film. Était-ce quelque chose de conscient de votre part ?
Non, ce n’était pas du tout conscient de ma part. Les quatre films que j’ai réalisés pour le site Blow Up – des petites fictions inspirées de Forman, Fassbinder, Van Sant, et des frères Lumière − se sont faits sur plusieurs années, au gré des propositions et des envies. Cet exercice où il fallait parler de cinéma m’a amusé, car il permettait de créer un objet cinématographique complètement inédit qui ne serait pas destiné à la vision en salle, mais sur un écran d’ordinateur via internet. Ce qui me plaisait aussi, c’est que cette petite forme allait à l’encontre d’une idée étonnante que j’ai parfois entendue, selon laquelle on ne devrait pas parler de cinéma dans les films.

C’est comme dire qu’on ne peut pas parler de livres dans des livres.
Oui, parler du roman dans le roman, du poème dans le poème est une chose admise depuis longtemps alors que dans le cinéma, cela ne pourrait pas avoir lieu. J’ai donc aussi fait ces films parce ce qu’il ne fallait pas les faire – c’est là mon esprit de contradiction! Et j’ai des amis qui ont vraiment mal réagi. Hélas, sans pouvoir véritablement m’expliquer les raisons profondes de leur désapprobation. Récemment, durant un débat à la radio, une critique qui parlait de Mes provinciales a évoqué sa gêne devant les discussions de cinéma entre les personnages du film, mais sans dire non plus pourquoi. Pourtant, quand Huysmans écrit À rebours, c’est bien dans un roman qu’il passe en revue toute la littérature de son époque. Alors pourquoi ne pas discuter de cinéma dans un film de fiction? Au nom de quoi?

Des livres, on en voit et on en lit beaucoup dans votre film. Il est plutôt rare de voir dans un film d’aujourd’hui circuler autant de livres et d’échanges autour de littérature, de philosophie et de cinéma. Mes provinciales est habité par une communauté d’étudiants très soudée où on échange sur des idées, où on se critique, on s’encourage. C’est une représentation de la jeunesse qu’on voit peu au cinéma.
Merci. Je suis touché que vous puissiez voir cela. C’est en effet l’un des intérêts possibles du film. J’ai toujours aimé les films dans lesquels les personnages fabriquent quelque chose : des gens se réunissent, partagent des informations, établissent des plans d’action, etc. On voit cela beaucoup dans les films américains, par exemple sur des enquêtes policières ou journalistiques (je pense à Spotlight que j’ai vu récemment). Dans le cas de Mes provinciales, c’est un peu plus compliqué : on y parle de fabrication de films, mais cela reste relativement abstrait puisqu’on ne les voit pas. Mais on retrouve tout de même l’idée d’une communauté qui échange des idées pour créer quelque chose. Peut-être certaines personnes peuvent de prime abord se sentir étrangères aux problèmes que pose concrètement le fait de vouloir faire du cinéma. Mais comme le film réactive aussi un sentiment de la jeunesse — quand on veut faire quelque chose d’honnête, d’intègre, quand on est plusieurs à être portés par une sorte d’idéalisme, je pense que beaucoup de spectateurs peuvent finalement s’y retrouver.

Prod DB © Moby Dick Films

 

Pour poursuivre justement sur cette question d’intégrité et de fidélité (à nos sentiments, à nos idéaux et à nos propres exigences), j’observe dans votre film que c’est là un combat que gagnent plus facilement les personnages féminins dans votre film.
Oui, effectivement. Valentina est une artiste en Arts-plastiques qui part travailler à Berlin. Héloïse, qui est censée faire les meilleurs films de la bande, a eu des difficultés avec un film qu’elle a réalisé sans scénario, mais elle n’a pas renoncé pour autant. Et si elle essaie d’aider Étienne à faire son projet, c’est qu’elle est à un moment où elle se cherche. Annabelle demeure, elle, à la fin du film, fidèle à sa cause politique et poursuit son combat. Quant à Lucie, la première copine d’Etienne, qui a été plus solide que lui dans leur relation amoureuse, elle s’épanouit dans son travail dans un journal. Du côté des personnages masculins, on peut dire que Mathias reste fidèle à lui-même jusqu’au bout, mais ce bout est aussi sa mort qui n’est certainement pas une victoire. Et Etienne, lui, ne cesse de douter : il ne se sent pas à la hauteur de ses ambitions et idéaux. Jusqu’à la fin du film, il continue à s’interroger sur son avenir. Cela dit, et pour répondre plus précisément à votre question, je ne crois pas que le film ait un propos général sur les hommes et les femmes. Il est juste soucieux de montrer l’indépendance de ces dernières. Sur cette question, il est même relativement militant.

(…)

Comment s’est imposée l’idée de recourir à des acteurs débutants?
C’est un choix qui s’est fait assez naturellement. J’aime bien filmer des gens qui ne sont pas encore identifiés par le public. Ce que j’aime chez ces acteurs encore vierges, c’est qu’ils ne sont pas conscients de leur image. Un acteur professionnel aime une certaine image de lui-même que, souvent, il veut reproduire dans les films auxquels il participe. Or, s’il tente de contrôler trop son jeu dans ce sens, cela peut occasionner un problème : il risque de ne plus assez s’abandonner au film ou, simplement, au regard du réalisateur et, par-là, de perdre une certaine fraîcheur. Les acteurs débutants, eux, n’ont pas ce problème. Ils s’offrent entièrement, s’abandonnent au film. Et c’est cet abandon de l’acteur qui provoque chez moi une émotion très forte, en tant que réalisateur mais aussi en tant que spectateur.

À la toute fin du film, Etienne dit à Barbara : « les films, c’est mieux en rêve ». Quand vous regardez Mes provinciales, avez-vous le sentiment qu’il est à l’image du rêve que vous vous faisiez ?
En fait, celui-ci me semble mieux « en réalité ». Tout simplement parce que je n’ai pas eu trop le temps de le rêver. Je l’ai écrit en deux mois et six mois plus tard, on le tournait. C’est-à-dire que je suis tout de suite rentré dans l’action. Le problème que vous évoquez, c’est quand vous rêvez d’un film pendant trois ans, et que vous le tournez ensuite. Celui-ci n’a pas eu à se confronter au rêve. C’est peut-être pour cette raison qu’il me paraît être ce qu’il devait être. Il s’est moins heurté que les autres films à son idéal.

 [ Du même auteur, voir entretien complet dans Séquences – La revue des cinémas pluriels / nº 315 (Sept.-Oct. 2018), p. 34-36, suivi de la critique du film, à la p. 37. ]

 

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