Entrevues

Jean-François Asselin

10 novembre 2017

ENTREVUE
Questions : Élie Castiel
Réponses : Jean-François Asselin
(envoyées par courriel)

« Quand on arrête de répondre aux besoins et aux attentes des autres, est-ce qu’on cesse d’exister ? »

Après quelques courts métrages et des expériences à la télévision, tu entames le long métrage avec une proposition plutôt ambitieuse. Quelle a été l’idée de départ ?
L’idée de départ vient d’une envie que nous avions Jacques Drolet (mon coscénariste) et moi, de parler de notre difficulté à s’abstraire du regard des autres pour se définir et vivre nos vies. Comment notre difficulté à devenir ce que nous sommes vient aussi de la peur de déplaire et du besoin de faire partie du groupe, de s’y identifier. Une question nous hantait : quand on arrête de répondre aux besoins et aux attentes des autres, est-ce qu’on cesse d’exister ? C’est un peu de cette prémisse que vient l’idée de la disparition de l’architecte reconnu qui perturbera la vie des autres qui voudront le remplacer. Dès le début, l’idée d’avoir un personnage qui se transforme concrètement (Frédéric) pour devenir l’autre et réussir à travers lui, a fait partie de la genèse du projet. Il était donc clair que le récit emprunterait le ton de la fable et qu’on décollerait du réalisme. On voulait aussi mettre en scène un personnage (Robert) qui revient à sa vraie nature en acceptant de déplaire à son entourage.  L’ambition première que nous avions était de raconter le mieux possible avec le plus d’émotion, ce thème et cette histoire qui nous habitaient très fort.

Nous sommes les autres photos: Sébastien Raymond. seb©sebray.com

Photo de tournage : Jean-François Asselin (à gauche), Jean-Michel Anctil (au centre) et Pascale Bussières (à droite) >>  © Sébastien Raymond

Nous sommes les autres, titre pour le moins énigmatique. Est-ce là un message moral ou une volonté de donner un sens à l’expérience humaine ?
Un sens à l’expérience humaine, assurément. Ce n’est aucunement un message moral. Le titre vient d’une citation de Henri Laborit : Nous ne sommes que la mémoire de nos échanges avec les autres, nous sommes les autres. Notre mémoire est constituée de tout ce que la socioculture a mis en nous depuis notre naissance. Quand nous mourrons, ce n’est que cette mémoire qui meurt, ce sont les autres, mis en nous, qui vont mourir.
Mon point de vue est celui-ci : on cherche tous à être aimé, à plaire aux autres et à se sentir intégré dans le collectif depuis la tendre enfance. D’abord dans notre lien à nos parents puis à nos amis, nos collègues, nos proches, nos amours. Par conséquent, nos comportements, nos gestes et nos choix sont définis à travers ce besoin.

L’intrigue mêle les pistes, à tel point que le spectateur est obligé de mettre ensemble les pièces de ce puzzle psychologique.
Le récit démarre comme un thriller avec la disparition d’un architecte reconnu. Puis, ce n’est pas l’enquête que nous suivons mais l’impact de cette disparition sur les personnages et le chemin psychologique que chacun traverse. De plus, le film qui commence de façon réaliste laisse de plus en plus la place à l’imaginaire et l’onirique. En ce sens, il peut être déstabilisant pour le spectateur, mais je crois qu’il faut se laisser porter et envoûter pour jouir pleinement de l’expérience. Il semble difficile de catégoriser ce film pour plusieurs personnes. Et ça ne me déplaît pas.

Dans la conception du scénario, rapidement nous avons
eu la  conviction qu’un film qui porte sur le regard des autres
devait impliquer celui du spectateur. C’est pour cette raison
que le spectateur devient partie prenante à la fin du film.
La résolution du film lui appartient selon sa  compréhension,
sa sensibilité et son rapport aux personnages.

Le spectateur québécois n’est pas très habitué au drame aux accents fantastiques et aux allégories. Est-ce que tu as pris un risque avec ce film ?
On prend toujours un risque quand on décide de ne pas raconter une histoire pour plaire ou d’utiliser une recette éculée. Nous sommes les autres se situe dans la continuité de mes œuvres précédentes autant en court métrage (La petite histoire d’un homme sans histoire, Déformation personnelle et Mémorable moi), qu’en télésérie (François en série et Plan B). Avec ce film j’utilise encore la fable, l’allégorie, le réalisme magique afin d’amener le spectateur à changer sa façon habituelle de percevoir son quotidien pour lui permettre de vivre une autre expérience.  Mais je fais confiance à l’intelligence du spectateur. Je pense que s’il croit au drame des personnages et au contexte réaliste dans lequel ils évoluent, qu’il s’identifie à leur quête, il arrive sans peine à accepter les décalages poétiques ou surréalistes qu’on lui propose. Si j’ai tort, ma carrière d’auteur pourrait prendre fin bientôt !

Entre le cinéma d’auteur et celui grand public, où tu situes cette première expérience dans le long métrage ?
Je pense qu’on essaie toujours de faire les films qu’on aimerait voir au cinéma. J’aime quand un film m’étonne, me sort de mes repères de spectateur mais surtout quand le récit me touche et qu’il met en scène des personnages auxquels je peux m’identifier ou dans lesquels je peux me projeter. Voilà ce que j’ai voulu faire. Idéalement, ce serait du cinéma d’auteur qui plaît à un grand public (on peut rêver !). Et je veux le faire en offrant au public une histoire singulière qui touche sans toutefois chercher à plaire à tout prix et faire des concessions qui impliqueraient du contenu convenu ou déjà vu. Tout le long du processus de création j’essaie d’être guidé par ce que je ressens et ce que j’ai envie de raconter et d’éviter de penser à ce qu’on va en dire ou dans quelle catégorie de film on va le classer.  En ce sens, ce film est une bonne représentation de ce qu’il décrit puisqu’il ne fait pas de compromis pour plaire aux autres et se présente dans toute sa sincérité et sa vérité. 

La notion du « regard » est constamment mise de l’avant. Est-ce aussi le regard du spectateur face à l’écran ?
Dans la conception du scénario, rapidement nous avons eu la conviction qu’un film qui porte sur le regard des autres devait impliquer celui du spectateur. C’est pour cette raison que le spectateur devient partie prenante à la fin du film. La résolution du film lui appartient selon sa compréhension, sa sensibilité et son rapport aux personnages. Cette fin était déstabilisante à la lecture, au tournage et en montage mais nous l’assumons. Ce qui importait pour nous, c’est l’émotion qu’on en tire et le vertige de cette question : jusqu’où doit-on se travestir pour plaire aux autres ?

Nous sommes les autres

Dans le cas de Pascale Bussières, la question ne se pose pas ; quant à Émile Proulx-Cloutier et Jean-Michel Anctil, qu’est-ce qui t’a poussé à les utiliser dans un des rôles principaux ?
Pour tous mes projets, je passe par un processus d’audition pour chacun des personnages. Je ne le fais pas dans le but de mesurer le talent des comédiens mais pour voir dans quel corps, avec quelle voix et dans quelle sensibilité ressortira le plus le personnage que j’ai créé. En ce sens, je suis très fier du travail des acteurs choisis pour Nous sommes les autres. D’abord, l’étonnant Jean-Michel Anctil qui offre une prestation à l’opposé de son travail d’humoriste sur scène. Il est juste, précis, touchant et n’en fait jamais trop. On jurerait que c’est un vieux de la vieille qui a cumulé beaucoup d’années d’expérience au cinéma. Ensuite, Émile Proulx-Cloutier, une sorte d’alter ego, est un acteur qui s’investit totalement dans un personnage, avec intensité, intelligence et sans jamais juger ce qu’il a à défendre. La transformation qu’exige le personnage de Frédéric autant physique que psychologique représentait un grand défi d’acteur qu’il a su relever avec brio.  Finalement, l’énigmatique et lumineuse Pascale Buissières. Elle m’a complètement subjugué en allant dans des zones sombres et peu reluisantes que lui donne à jouer la dépendante affective névrotique qu’est Myriam. C’est une actrice fascinante en totale maîtrise. Il ne faut pas oublier le talent de Valérie Blais, James Hyndman, Gabrielle Forcier et tous les autres qui participent à la qualité du jeu d’ensemble.

Quelles sont tes attentes en ce qui a trait à la critique ? Un cinéma qui se veut d’auteur prend toujours en considération la réaction des médias cinématographiques, notamment ici, au Québec.
Qu’elle soit dithyrambique ! Sans blague, c’est évident que j’espère qu’elle soit positive et qu’elle donne envie au plus grand nombre de gens de voir le film. C’est vrai que la critique au Québec peut influencer le public à découvrir des propositions différentes.

Tu as attendu de nombreuses années avant ce premier long métrage. Est-ce que cette situation te permet de poursuivre ta carrière ?
Je n’ai pas attendu. Les institutions ont plutôt attendu avant de me dire oui ! Je rêve depuis toujours de faire du cinéma. Un film projeté sur grand écran dans une salle sombre est le médium parfait et le plus envoûtant qui soit, autant comme spectateur qu’en tant que raconteur d’histoire. Mon premier réflexe de créateur c’est d’avoir des idées de film. Mais le vrai privilège que j’ai, c’est de pouvoir mettre en scène des histoires que j’écris que ce soit au cinéma, à la télé ou ailleurs. Tant que j’aurai cette chance, j’aurai l’impression de réussir ma carrière mais surtout d’être comblé.

Certains cinéastes québécois ont tenté leurs chances à l’extérieur du Québec. Envisages-tu cette possibilité un jour ?
Je me sens profondément québécois/francophone dans ma sensibilité et mon rapport au monde. Mais je ne dis pas non. J’ai beaucoup d’estime pour Villeneuve et Vallée sans toutefois les envier. Je suis plus « Dolan » en termes de jalousie artistique ;-). Le pouvoir qu’il a de mettre en images les idées qui l’habitent, à la vitesse qu’il le désire et avec les moyens qu’il veut. Et si il faut aller ailleurs pour ça, call me !

Voir critique du film ici.

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