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Fanny et Alexandre

2 février 2019

CRITIQUE
SCÈNE
| Élie Castiel |
★★★★

DE LA VIE DES MARIONNETTES

TOUT D’ABORD, UN FILM (auto)biographique d’Ingmar Bergman datant de 1982, austère, drôle, cynique, agréablement venimeux, mais comparé aux autres productions du réalisateur, une catharsis triste et joyeuse en forme de flashbacks qui confirme la continuité d’un grand metteur en scène de certaines disciplines des arts de la représentation, dont le théâtre et surtout le cinéma. En tout, pour Fanny et Alexandre (Fanny och Alexander), trois heures et huit minutes d’images en mouvement incomparables.

En 2019, au Théâtre Denise-Pelletier, et dans la Grande Salle, un défi de taille, exprimer sur scène ce qu’on avait vu à l’écran, mais à la manière d’un tour de force contraint par le temps. Ne pas dépasser une heure et cinquante minutes.

(De gauche à droite) Steve Laplante, Gabriel Szabo, Annette Garant, Patricia Larivière, Rosalie Daoust, Ève Pressault, Luc Bourgeois
Crédit : © Gunther Gamper

Risque pris, résultat magnifiquement réussi par Félix-Antoine Boutin et Sophie Cadieux, tous deux pris dans le feu d’une génération de créateurs qui, quels que soient leur âges, demeurent de leur temps et rien ne leur semble impossible. Comme on dit souvent, impossible n’est pas français, on pourrait ajouter « ni surtout pas québécois ». Car il y a, chez les créateurs d’ici, non seulement un savoir-faire indéniable, mais un rapport entre leur persona et l’art qu’ils exercent, surtout lorsqu’il s’agit de culture, une sorte de rapport de couple idéalisé, l’un se servant de l’autre par voie de joutes miraculeusement inexplicables.

Nous assistons à une mise en scène d’un minimalisme déroutant, même si des sophistications bienvenues – comme ces hommes pendus qui descendent du ciel, un signe sagement agitateur de Dieu, identité dont il est question dans la pièce, et pour les connaisseurs, sert aussi de référence à d’autres films du grand maître.

Sexe et religion, croyance et débauche (pour ne pas dire culte vaguement païen, une autre façon de clamer que nous ne sommes pas totalement fidèles à notre allégeance envers la foi; sans doute illustré par la présence subtile d’un personnage juif, qui ne suit pas les préceptes quotidiens de son peuple, mais calcule bien les bonnes intentions et les bons commandements (non pas les dix, mais ceux qu’on devine) du grand Livre. Isaak, sans doute le plus humain parmi les personnages de ce récit familial exceptionnel.

Mais plus que tout, Fanny et Alexandre, la pièce-TDP,
est une aventure dont le risque n’est pas vraiment un
risque – nuance! – mais une douce provocation lancée
et à l’art de la création et aux spectateurs.

Fanny n’a pas tellement à dire, mais elle fait partie de l’univers intérieur d’Alexandre, prénom Grec et qui à l’instar du héros de l’Antiquité va suivre sa propre logique de vie, par le théâtre et la révolte, à la conquête du moi. À première vue, Gabriel Szabo est si contemporain, par ses habits, son look, sa démarche, son parler, que nous sommes désorientés. Mais petit à petit, il devient vite le point central d’une aventure sur la vanité, la morale inquisitrice, la liberté d’expression et de mouvement. Devrait-on citer tous les comédiens et les comédiennes. Au hasard, Gustaf Adolf est mené par un Ariel Ifergan comme jamais vu auparavant, s’emparant de la scène et du personnage avec aplomb et plus que tout, générosité. Dans un sens, sa performance, ainsi que celle des autres, comme Steve Laplante (Oscar), Rosalie Daoust (Fanny) et ceux que je ne cite pas pour éviter les listes interminables qu’on voit dans certains textes, sont autant de protagonistes qui, le temps que dure le spectacle, nous mènent, comme il se doit, dans un univers entre l’imagination et la réalité. Car la scène, comme le cinéma, doit être plus grand que nature. Pour qu’en fin de compte, nos vies puissent changer si on prend le soin de retenir les leçons de ce qu’on vient de voir.

Mais plus que tout, Fanny et Alexandre, la pièce-TDP, est une aventure dont le risque n’est pas vraiment un risque – nuance! – mais une douce provocation lancée et à l’art de la création et aux spectateurs. Je le répète, le Québec ose, se noie parfois, mais continue sa lancée pour former, en ce qui a trait aux disciplines artistiques, un univers particulier auquel nous ne pouvons restés insensibles. Et par la même occasion avancer dans le temps. Refus de la mort par la voie de l’imagination? (Re)donner au métier les lettres de noblesse qu’il mérite? Mener sa vie comme un jeu intelligemment puéril de tous les jours? Défier la morale? Politiser la parole? Croire aussi en l’autre? Quelle que soit la réponse, on assiste aujourd’hui, sur scène, au Québec, à une présence multiraciale qui réchauffe le coeur et anime l’esprit. Ne pas continuer dans cette voie serait une injustice et particulièrement s’avouer de mauvaise foi.

ÉQUIPE DE CRÉATION

Texte
(Scénario)
Ingmar Bergman

Traduction
Lucie Albertini
Carl Gustav Bjurströk

Mise en scène / Adaptation
Félix-Antoine Boutin
Sophie Cadieux

Assistance à la mise en scène / Régie
Stéphanie Capistran-Lalonde

Scénographie
Romain Fabre

Costumes
Cynthia St-Gelais

Éclairages
Julie Basse
Martin Labrecque

Son
Christophe Lamarche-Ledoux

Distribution
Luc Bourgeois, Rosalie Daoust
Annette Garant, Ariel Ifergan
Renaud Lacelle Bourdon, Steve Laplante
Patricia Larivière, Ève Pressault,
Gabriel Szabo

Durée
1 h 45
(Sans entracte)

Représentations
Jusqu’au 17 février 2019

@ Théâtre Denise-Pelletier
(Grande Salle)

MISE AUX POINTS
★★★★★
Exceptionnel. ★★★★ Très Bon. ★★★ Bon.
★★ Moyen. Mauvais. 0 Nul.
½ [Entre-deux-cotes]

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