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Art

4 février 2019

CRITIQUE
SCÈNE
| Élie Castiel |

★★★ ½

COUPS DE PINCEAU

TROIS GRANDS ESSENTIELS DE LA SCÈNE QUÉBÉCOISE, suivant l’ordre alphabétique, pour que l’un ne supplante pas l’autre : Benoît Brière, le comédien aux mille masques, Martin Drainville, de plus en plus au théâtre et toujours si efficace, et Luc Guérin, celui qui peut transformer le comique en tragique simplement en un tour de main inattendu.

Dans le roman de Yasmina Reza, trois amis de longue date, chacun différent des deux autres, allant même jusqu’à se demander comment ils partagent cette amitié depuis si longtemps (trente ans si ma mémoire est bonne). La texte de Reza brille par ses fausses confidences, par ses mensonges et aussi ses vérités qu’on n’arrive pas à digérer et plus que tout, par son aisance à faire parler les hommes comment jamais auparavant avec, comme résultat, la confirmation qu’à l’instar des femmes, ils sont faits de chair et de sang et ont surtout des sentiments.

Luc Guérin, Benoît Brière et Martin Drainville /  Crédit photo : © François Laplante Delagrave

Sur ce côté, l’auteure et romancière française issue de parents tous les deux Juifs, le père, ingénieur, né en Iran et la mère, violoniste, ayant vu le jour en Hongrie place le comportement humain dans l’anatomie de ses écrits. Comme elle l’avait fait si brillamment dans Le dieu du carnage (God of Carnage), maintes fois mis en scène et intelligemment adapté à l’écran par Roman Polanski sous le titre de Carnage (2011).

On retient le niveau d’observation d’une auteure qui ne passe pas par quatre chemins lorsqu’il s’agit de décortiquer les multiples comportements contradictoires des individus, mêmes les plus cachés lorsque ces êtres sont confrontés à des situations extraordinaires, quittent à défendre l’indéfendable, par orgueil, vanité, le sentiment extrême d’appartenance ou bien encore cette aptitude que nous avons tous à penser que nous avons toujours raison.

Ici, Art ou lorsque des hommes d’éducation et de cultures différentes font face à l’achat d’un tableau inusité de l’un d’eux, et à un prix exorbitant. Inutile d’aller plus loin.

Cette histoire de tableau était assez intéressante pour proposer un débat/discussion sur l’art tel que conçu et pensé aujourd’hui. Ça l’est, mais demeure au niveau de l’expéditif. Comme des coups de pinceau inachevés.

Joutes verbales, bicheries ou bitcheries masculines (selon votre sensibilité et la façon dont vous voyez les choses (oui, elles existent, et pas seulement dans le monde des gais et des femmes). On se fait de faux bons compliments, on se dit des choses qui font mal, ou on demeure neutre pour plaire à tout le monde (tout comme ne pas voter). En moins de 90 minutes, un trio de comédiens doués pour la scène, espace qui depuis longtemps n’a aucun secret pour eux, s’y donnent à cœur joie. Et un décor au style intemporel où les éclairages se profilent de façon ingénieuse grâce au peu d’accessoires.

Les comédiens, ce qu’ils ont à se dire, plutôt à confesser sur leur amitié passe d’un extrême à l’autre; sur leur amitié, cédant, selon les circonstances, aux écarts de leur cœur, aux vrais sentiments de leur âme et plus que tout à leur condition d’homme.

Mais on aurait voulu que le discours sur l’art moderne soit plus réactionnaire et encore mieux porteur d’un discours alternatif, intelligent, innovateur. Le résultat : faire plaisir à la majorité des spectateurs, mais en même temps, révélateur, je suppose, d’une société actuelle où la moindre pensée intellectuelle est placée, bien entendu, métaphoriquement, au piloris. Comment le savoir? Simplement en observant la salle réagir aux moments clés de cette pièce de résistance, sans doute politique car elle dénote nos classes sociales et les gouvernements qu’elles choisissent, surtout s’il y a de nombreux avantages à en tirer et suivent leurs lignes de conduite, autant dans les systèmes de valeurs que dans les questions de moralité.

Mais où se trouve Yasmina Reza dans tout cela?

Remarquée dans Le journal d’Anne Frank et plus récemment chez Duceppe dans Oslo, Marie-France Lambert signe une première adaptation théâtrale marquée du sceau de l’aventure; jongler avec l’espace, dissuader les comédiens de suivre tels ou tels gestes, conserver une neutralité d’ensemble qui privilégie le côté naturel de l’entreprise. Une carte de visite agréablement surprenante et pour le TRV, la continuité dans une programmation des plus variées pour des publics variés.

Cette histoire de tableau était assez intéressante pour proposer un débat/discussion sur l’art tel que conçu et pensé aujourd’hui. Ça l’est, mais demeure au niveau de l’expéditif. Comme un coups de pinceau inachevé.

ÉQUIPE DE CRÉATION

Texte (pièce) : Yasmina Reza

Mise en scène : Marie-France Lambert

Assistance à la mise en scène / Régie : Emmanuelle Kirouac-Sanche

Distribution
Benoît Brière
Martin Drainville
Luc Guérin

Décors : David Gaucher

Costumes : François St-Aubin

Éclairages : Lucie Bazzo

Musique : Paul Aubry

Accessoires : Julie Measroch

Maquillages / coiffures : Sylvie Rolland Provost

Durée
1 h 20
(Sans entracte)

Représentations
Jusqu’au 2 mars 2019

@ Théâtre du Rideau Vert

MISE AUX POINTS
★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Très Bon. ★★★ Bon.
★★ Moyen. Mauvais. 0 Nul.
½ [Entre-deux-cotes]

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