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Le petit Arturo

12 mars 2018

CRITIQUE
| SCÈNE |

Élie Castiel

★★★★

LA LOGIQUE EST UN HUMANISME

S’en prendre librement à Brecht sur les planches est un risque énorme où on peut finir par se casser la gueule. Et lorsque la proposition tient d’une expérience d’acteur et d’une prédilection pour le théâtre classique, lui-même s’inspirant de l’antique, les choses se compliquent ou, au contraire, se rapprochent du miracle, même lorsque la langue utilisée mélange vers et prose.

L’ensemble des comédiens dans Le petit Arturo, écrit et mis en scène par Ariel Ifergan

L’espace restreint (et intime) du Studio du Centre Segal devient le lieu privilégié pour la tenue d’un discours sur la condition humaine, tel que décrit par la plume de Bertolt Brecht, annonçant une catastrophe européenne à échelle mondiale. Et aujourd’hui, rien ne semble avoir changer, ou du moins si on ne fait pas attention. Comédien rare dans la scène québécoise, Ariel Ifergan, d’origine juive marocaine, s’impose en créant sa propre compagnie, francophone, Pas de panique, nom significatif qui vaut mille et une interprétations. Les comédiens choisis : tous des québécois, comme on dit, mais qu’on ne devrait plus dire « pure laine ». Car en filigrane, et on peut lire entre les lignes, sans vraiment le montrer, Le petit Arturo est aussi un pièce sur la diversité, des langues, des origines, des croyances, de tous ces rapports mystiques entre l’être et la société, entre l’individu et le néant.

Comme décor, une sorte de mise en perspective globalisante, modeste, mais en même temps qui correspond au théâtre de Brecht par son caractère collectif, refusant tout acte d’individualisme, ou alors, à juste titre, pour l’affliger. Par contre, ce qui frappe le plus dans ce spectacle qui suscite le débat, c’est la proximité créatrice entre l’équipe et le metteur en scène. À ne pas se donner un rôle est déjà, pour Ifergan, un acte d’humilité, alors que ses prestations antérieures (rares, faut-il l’avouer) ont prouvé qu’il demeure un très bon comédien.

En attendant, Le petit Arturo est un récit annonciateur,
une fable dénonciatrice et plus que tout, l’amour que
porte un créateur pour une discipline artistique qui,
à l’instar de certains films, peuvent changer le monde et
la pensée. Et qu’il est impératif de ne pas mélanger le mot
démocratie (logique, sans doute) avec… anarchie.
Ifergan gagne hautement son pari.

À partir des mots de Brecht, celui de La résistible ascension d’Arturo Ui (1941), que le Studio du Centre Segal ne montre, indirectement, qu’en extraits de journaux bien mis en perspective par Ifergan, on retrouve un miroir d’aujourd’hui dans lequel les spectateurs, sans doute sans s’en rendre compte, participent et dévoilent leurs propres convictions (je ne vous dis rien de plus). Résultat : un monde en perdition, un individualisme effréné qui illustre les codes de comportement de l’Impérialisme, comme dans la Rome antique (ici, Chicago), loin de la démocratie athénienne, qui n’appartient qu’aux livres, et encore !

En attendant, Le petit Arturo est un récit annonciateur, une fable dénonciatrice et plus que tout, l’amour que porte un créateur pour une discipline artistique qui, à l’instar de certains films, peuvent changer le monde et la pensée. Et qu’il est impératif de ne pas mélanger le mot démocratie (logique, sans doute) avec… anarchie. Ifergan gagne hautement son pari. Il n’est donc guère surprenant que l’humble programme de la soirée commence son « Mot de l’auteur » par une citation du philosophe grec du xxe siècle, Cornelius Castoriadis… Ariel Ifergan est définitivement un humaniste.

 

Auteur : Ariel Ifergan d’après La résistible ascension d’Arturo Ui, de Bertolt Brecht – mise en scène : Ariel Ifergan – assistance à la mise en scène et régie : Rachel Morse – conseiller dramaturgique : Paul Lefebvre – conseiller philosophique : Hughes Brouillet – décors : Fanny Denault – costumes : Sylvain Genois – éclairages : Marie-Aube St-Amand-Duplessis – conception vidéo : Carolane Hardy – distribution  : Lucien Bergeron, Frédéric Desager, Éloi Cousineau, Marie-Ève Trudel, Noémie Godin-Vigneau, Frédéric Millaire-Zouvi, David Albert-Toth, Francis d’Octobre – production : Pas de panique – diffusion : Centre Segal.

Durée
1 h 35 (sans entracte)

Représentations
Jusqu’au 29 mars 2018
Centre Segal (Studio)

MISE AUX POINTS
★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Très bon. ★★★ Bon. ★★ Moyen. Mauvais. ½ [Entre-deux-cotes]

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