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La détresse et l’enchantement

4 mars 2018

CRITIQUE
| SCÈNE |

Élie Castiel

★★★★ ½

L’INVITATION AU VOYAGE

L’idée de traversée, de déplacements opportuns, de quête intérieure, d’aller à la rencontre d’autres horizons, de parvenir à une identité égale et non inférieure à celle du conquérant. Devenir écrivaine malgré les obstacles. Seule sur scène dans un décor unique qui traverse le temps comme on traverse les époques et le comportement des individus, la comédienne s’impose. Quel beau titre attribué à ce texte inachevé qu’est La détresse et l’enchantement, entre l’impossibilité de réaliser ses rêves et l’illusion de quelques acquis. Persévérer, se prendre en main, garder un sens de l’humour identique, authentique, courtois. Aimer sa langue, le français, avec un profond amour, mais s’intégrer à l’autre, celle de Shakespeare, car cet auteur a donné les plus beaux vers de l’Histoire littéraire anglaise et qu’il a été traduit dans toutes les langues du monde.

Photo © Yves Renaud

Il y a une double présence sur scène : celle, spirituelle de Gabrielle Roy, et Marie-Thérèse Fortin qui l’incarne en se l’appropriant le temps de livrer des paroles qui ont un sens, même aujourd’hui. Les origines franco-manitobaines de Roy et celles moyennes-orientales d’Olivier Kemeid les placent dans un no man’s land (pourrait-on dire citoyen de nulle part ?), celui de l’autre et qui par persévérance, sauront guider leurs pas vers la réussite.

Cette pièce est surtout l’Histoire d’un pays en quête identitaire, au milieu d’un océan anglophone sans doute, aujourd’hui résigné, mais pas assez, à accepter cette cause noble qui consiste à se prendre en main et à décider de son destin. Il n’est pas surprenant que le TNM choisi de présenter ce beau monologue cette année. En 2018, l’identité québécoise est au cœur du débat culturel, qu’il s’agisse du théâtre, du cinéma ou d’autres disciplines de la représentation. Mais à l’intérieur de ce même débat, se glissent timidement les revendications de ceux venus d’ailleurs qui auraient voulu s’intégrer sincèrement à leur culture d’accueil.

Il y a une double présence sur scène : celle,
spirituelle de Gabrielle Roy, et Marie-Thérèse Fortin
qui l’incarne en se l’appropriant le temps de livrer
des paroles qui ont un sens, même aujourd’hui.

C’est aussi cela qu’aborde La détresse et l’enchantement, titre à double sens qui nous pousse à remettre en question le fonctionnement stratégique du discours et du débat. Pièce politique ? Sans aucun doute ! Car la création est aussi un éveil de conscience sur les pouvoirs qui nous dirigent et dans un sens, organisent nos vies. Par le biais d’une transformation physique formidable, Marie-Thérèse Fortin s’empare gracieusement des spectateurs pour livrer un solo poétique qui rend à la langue du Québec, et à juste titre, ses lettres de noblesse. Olivier Keimed, originaire des rives du Nil, l’a compris. Sa mise en scène brille par ses changements d’époques simplement mis de l’avant grâce à des effets d’éclairage et de couleurs dont la simplicité nous bouleverse. On sent la pierre, la forêt, le bois, les petits lacs, le bruit de l’eau, la nature et l’Être.

Incontournable, tout à fait originale, d’une puissance intellectuelle hors du commun, La détresse et l’enchantement laisse en nos cœurs une étrange sensation de bonheur, d’accalmie et d’espoir pour un avenir politique prometteur. Ou tout du moins, conciliateur. Un monologue essentiel et percutant.

Texte : Gabrielle Roy, d’après son roman inachevé – dramaturgie : Marie-Thérèse Fortin, Olivier Kemeid – assistance à la mise en scène et régie : Catherine La Frenière – décor : Véronique Bertrand – Costumes : Virginie Leclerc – concept vidéo : Lionel Arnould – éclairages : Étienne Boucher – musique originale : Stéphane Caron – mouvement : Estelle Clareton – distribution : Marie-Thérèse Fortin – production : Théâtre du Nouveau Monde / Théâtre du Trident / Trois Tristes Tigres.

Durée
1 h 35 (sans entracte)

Représentations
Jusqu’au 10 mars 2018
TNM.

MISE AUX POINTS
★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Très Bon. ★★★ Bon. ★★ Moyen. MauvaisO Nul. ½ [Entre-deux-cotes]

 

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