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Re-conter l’Afrique

3 mars 2017

DANSE /
CRITIQUE
★★★★
Texte : Élie Castiel

Skin BoxThe SleepwalkerCeci n’est pas noire

AFFIRMATIONS IDENTITAIRES

Le premier spectacle de Tangente au nouveau Édifice Wilder Espace surprend par sa différence. Et son originalité.Le corps n’est plus un espace physique baraqué et ouvert à tous les possibles, traditionnellement utilisant des musiques occidentales parfois minimalistes, mais une chorégraphie de l’âme, d’un rapport physique, social et politique à soi. Une nouvelle danse venue d’ailleurs serait-elle en voie de se réaliser ?

Ghislaine Doté

Ghislaine Doté [ © Foteini Christofilopoulou ]

Re-conter l’Afrique, c’est avant tout comprendre ce continent, saisir ses nuances, ses subtilités, sa culture de masse, ses rituels et la danse, prise comme s’il s’agissait d’une offrande aux Dieux, mélange de Christianisme et d’anciens cultes, aujourd’hui à peine révélés.

Elles sont trois : des femmes, des chorégrapes, des Africaines dans l’âme et dans l’esprit. Elles font partie de la Diaspora mais ne renoncent en rien à leurs racines. Car avant tout Re-conter l’Afrique est un discours politique sur l’africanité d’où émerge la tradition de l’oralité, très présente dans ce spectacle d’une richesse étonnante.

Si l’Afrique subsiste, c’est parce que ses représentants ne cessent d’y croire. D’une part, dû au racisme ordinaire d’un Occident dérouté qui, en perdant ses colonies, n’a d’autres recours qu’à une idéologie basée sur la superiorité. Le spectacle aborde ces problématiques dans trois mouvements chorégraphique qui mêlent avec enthousiasme, rythme et persévérance danse et paroles. Cette étrange fusion, on la saisit si on comprend l’Afrique, ou du moins si on a une connaissance de base de l’Histoire de cette partie du monde. Les récits sont modernes, mais s’affrontent à une problématique socio-économique : comment faire accepter sa couleur de peau dans des spectacles faits pour les Blancs ?

Funmi Adewole

ˋFunmi Adewole [ © David Wilson Clarke ]ˋ

Skin Box de la pétillante Ghislaine Doté circule entre la quadrature du renoncement et l’habileté d’insister pour obtenir ces rôles. Les risques sont grands , mais le jeu en vaut la chandelle. Doté racontera qu’au Centre Segal, elle avait joué dans une comédie musicale en yiddish. Nous y étions et elle était magnifique. Pour Doté, l’intégration est confirmée tant qu’on ne l’oblige pas à perdre son identité.

Et puis, ˋFunmi Adewole, gracieuse, se demandant où elle appartient. Dans le rôle d’une somnambule éclairée, elle mélange parole et danse, ici au rythme de l’Afrique, et nous convainc du bien-fondé de sa démarche. L’Afrique marche et ne s’arrête plus. Et c’est tant mieux ! Puisque les rêves africains sont en éveil et poursuivent leurs routes malgré les obstacles, ne cessant de se répandre dans les pays qui les avaient, jadis, colonisés.

Finalement, la pièce de résistance, Ceci n’est pas noire, où la belle, sexy, affriolante Alesandra Seutin se retrouve en dedans et en dehors d’une scène qui ressemble à un ring de boxe. Oui, se battre contre les interdictions, les racismes, contre ceux qui nous empêchent de nous réaliser. Partie la plus dansée, la chorégraphe-narratrice ne se laisse pas séduire par les rythmes de l’Occident, mais utilise ceux de sa terre natale. Le public n’est que plus conquis. Elle pose des questions et, discipliné comme c’est l’habitude à Montréal, le public répond comme elle s’y attend. Alesandra le sait très bien et en profite. Elle règne sur la scène et ses mouvements de hanche, comme c’est le cas des deux autres danseuses-chorégraphes sont une occasion de sublimer la sexualité, l’art de la séduction et plus que tout au monde, le rapport au corps.

TGTE_Alessandra Seutin

Alesandra Seutin [ © Camilla Greenwell ]

En Afrique, notamment dans l’Afrique noire, ce rapprochement est une question de vie ou de mort. Les Africains ont choisi, bien entendu, la vie. Ces trois femmes nous le démontrent avec une sincérité troublante. Quand on peut parler politique en mouvements et en paroles, le résultat ne peur s’avérer que sensuel, convaincant et vachement sexy. Et quand c’est la femme qui mène le jeu, la partie est déjà gagnée.

Ces affirmations identitaires nous font prendre conscience de la nécessité, de nos jours, de déclarer que la mondialisation culturelle n’est pas l’affaire d’un seul espace territoriale. En matière de Diaspora, les artistes d’ailleurs n’ont pas dit leur dernier mot. Il y a, certes, les minorités visibles. Mais d’autres sont invisibles, et pour celles-ci, le travail est plus ardu. À suivre…

RE-CONTER L’AFRIQUE : Récits modernes, passionnés et engagés sur l’expériene de la diaspora | Repésentations : jusqu’au 5 mars 2017  / 19 h  30– Tangente / Édifice Wilder Espace | Durée : 2 h approx. (Incluant 1 entracte).

MISE AUX POINTS
★★★★★  Exceptionnel★★★★  Très Bon★★★  Bon★★  Moyen★  Mauvais½  [Entre-deux-cotes]  –  LES COTES REFLÈTENT UNIQUEMENT L’AVIS DES SIGNATAIRES.

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