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Tartuffe

2 octobre 2016

THÉÂTRE
★★★★
Texte : Élie Castiel

LES APPARENCES SONT TROMPEUSES

On aurait bien pu dire que « l’habit ne fait pas le moine », car le problème réside, du moins à première vue, dans la transposition d’époque, un Québec de la fin des années 60, et plus précisément 1969, alors que la révolution dite tranquille émet ses premiers balbutiements à une vitesse inouïe. Et que toutes ces formes de libérations nées d’une aventure hippie qui vit ses derniers jours dans sa forme originale (avortement, Stonewall, féminisme, laïcité) pour annoncer un nouveau départ, sont, au Québec, en pleine activité.

Benoît Brière et Emmanuel Schwartz (PHOTO : Yves Renaud)

Benoît Brière et Emmanuel Schwartz (PHOTO : © Yves Renaud)

En partant, on a du mal à croire que le personnage d’Orgon, exceptionnellement incarné par un Benoît Brière aussi convaincu que convaincant épouse si bien le côté de la pureté chrétienne en choisissant, pour sa fille Mariane, nul autre que le faux dévot Tartuffe. Mais c’est là ce qui peut sembler comme le seul inconvénient de cette adaptation d’un des plus beaux textes de Molière.

Car au cours du spectacle on aura compris que la conception vidéo de Stéphanie Jasmin montrant une verdure en pleine mutation n’est que la métaphore du passage du temps, rapprochant adroitement l’année 1669 (alors que la censure au temps de Molière commence à nettement s’éclipser) à 1969, année où un nouveau souffle de liberté politique, sociale et culturelle bat son plein au Québec, deux ans après l’Expo 67 qui impose à la « province », bientôt, symboliquement, territoire national, une nouvelle façon de voir le monde et la vie.

Mais ceux et celles qui ont vécu cette époque savent très bien que la droiture, les valeurs traditionnelles chrétiennes (ou issues d’autres religions) continuaient à être conservées par une partie de la population issue d’une autre époque. La rupture totale avec la religion ne viendra que plus tard.

À première vue, le Tartuffe de Denis Marleau peut désorienter le critique, surtout celui d’aujourd’hui, qui souvent juge selon un critère actuel, sans tenir compte des époques représentées. Si son adaptation peut paraître anachronique aux yeux de certains, force est de souligner que certaines transpositions nécessitent de la part des spectateurs (et donc des critiques) un vécu, un lien avec l’Histoire et la civilisation.

On en sort revigoré, après avoir vu nos travers à
travers de véritables séquences de pure anthologie.

Coté pragmatique, si Brière fait briller la scène, on peut en dire autant des autres comédiens, dont une Anne-Marie Cadieux (Elmire) qui, dans la scène des ébats non consentis avec Tartuffe, conjuge le burlesque avec le classique, sans équivoque, avec un naturel cartésien.

Mais Emmanuel Schwartz demeure la grande suprise de ce spectacle délirant et surprenant. Élancé, le physique authentique, loin du conventionnel, un humour sarcastique qui embrase les spectateurs, tâtant le terrain de la manipulation avec une extase sans pareille et, soudain, à la fin, sans qu’on s’y attende, revêtant les habits du dédain, du mépris et de la cupidité humaine avec un aplomb triomphant ; tout cela finit par nous convaincre qu’il s’agit là d’un immense comédien, d’une bête de scène en plein délire qui, selon tout apparence, cultive ses racines binaires pour donner vie à ses personnages.

Les récits dans l’œuvre de Molière, et celui du Tartuffe est un exemple éloquent, sont des portraits de la nature humaine dans sa plus profonde complexité. Si la comédie est un genre traditionnellement vu comme divertissant et léger, il n’en demeure pas moins qu’il cache des vérités occultées, des rêves souvent avortés et un portrait du monde aussi  authentique que pulvérisant. Le Tartuffe de Denis Marleau fait partie de cette catégorie. On en sort revigoré, après avoir vu nos travers à travers de véritables séquences de pure anthologie.

Séquences_Web

Texte : Molière – Adaptation/Mise en scène : Denis Marleau – Coll. Artistique/Concept vidéo : Stéphanie Jasmin – Décors : Max-Otto Fauteux – Costumes : Michèle Hamel – Éclairages  : Martin Labrecque – Musique/Conception sonore : Jérôme Minière – Comédiens  : Emmanuel Schwarts (Tartuffe), Benoît Brière (Orgon), Anne-Marie Cadieux (Elmire), Bruno Marcil (Valère), Monique Miller (Mme Pernelle), ainsi que Carl Béchand, Violette Chauveau, Nicolas Dionne-Simard, Anne Éthier, Maxime Genois, Rachel Grattion Denis Lavalou et Jérôme Minière) – Production : Théâtre du Nouveau Monde, en collaboration avec Ubu, compagnie de création | Durée : 2 h 35 (incluant 1 entracte) – Représentations : Jusqu’au 28 octobre 2016 – TNM.

MISE AUX POINTS
★★★★★ (Exceptionnel). ★★★★ (Très Bon). ★★★ (Bon). ★★ (Moyen). (Mauvais). ½ [Entre-deux-cotes]

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