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Tribes

4 décembre 2015

DES SILENCES
ET DES OMBRES

Élie Castiel
THÉÂTRE
★★★ ½

Le Centre Segal a quelque chose de particulier qui consiste à programmer parfois des pièces audacieuses qui se démarquent du répertoire plus traditionnel, des productions plus proches de la mouvance théâtrale moderne, au diapason des enjeux sociaux (parfois politiques) de notre époque.

Tendre la main à l’individu, s’approcher de lui, comprendre ses incertitudes, ses doutes, ses forces, ses faiblesses, ses paradoxes. Et puis, la famille, fondement même de la société, institution dont la critique demeure toujours un tabou. Et soudain, Nina Raine rompt avec la tradition en la mettant en sursis, en disséquant sa charpente, en observant ses faux pas, ses illusions perdues, ses fausses promesses.

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Daniel Brochu, Andrea Runge, Jack Volpe et Toni Ellwand (PHOTO : © Andrée Lanthier)

Au début, nous sommes désorientés devant la banalité des mots de cette famille dysfonctionnelle de la classe moyenne intellectuelle. Que se passe-t-il vraiment ? Et soudain, le choc. L’intrusion d’une jeune femme, éprise de Billy, le seul membre sourd de cette tribu qui carbure aux mots, autant vulgaires que précieux, et fait fi de son handicap. Sur ce point, Raine a le sens du rythme, de la pause, de la cadence et de cette chose difficile à exprimer par les mots : la modestie.

Jack Volpe domine la scène par sa sobriéte
touchante, son charisme triomphant et
une tendresse poignante peu ordinaire.

Entre drame psychologique et essai sur la différence, Tribes défie les interdits, se permet mille et une variations sur la nature humaine et, sans crier gare, se donne le luxe de provoquer le spectateur en lui administrant petit à petit, une parole à la fois, un contraceptif moral qui l’oblige à remettre en question certaines de ses fausses valeurs acquises dans le temps.

La mise en scène de Sarna Lapine s’avère aussi tumultueuse et énergique que les personnages ; elle incite à l’usage des mots, à la confrontation perpétuelle, au langage des signes, mais aussi à une sorte de réconciliation avec son prochain, au départ mal assumée, ou plutôt maladroitement sentie et exprimée, mais qui finit sur un ton conciliateur.

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Andrea Runge et Jack Volpe (PHOTO : © Andrée Lanthier)

La simplicité de la pièce peut sembler aux yeux de certains puristes banale, trop proche du quotidien. Mais force est de souligner qu’il s’agit là d’une nouvelle forme d’écriture dramaturgique sortie tout droit des revendications sociales de cette dernière décennie. En quelque sorte, le théâtre d’aujourd’hui endosse son statut social égalitaire et se fiche bien de la pensée élitiste.

Mais il appert également que si d’une part, cette nouvelle expression semble rassembleuse, elle évite dans le même temps le populisme superficiel. Et c’est sur ces bases que ce situe Tribes. Néanmoins, c’est vers la fin du premier acte et dans tout le deuxième que ces nobles aspirations deviennent plus évidentes.

Si la distribution dans son ensemble est cohérente et bien sentie, avouons que Jack Volpe domine la scène par sa sobriéte touchante, son charisme triomohant et une tendresse poignante peu ordinaire. Malgré un début hésitant, c’est tout de même à voir, ne serait-ce que pour l’actualité de son sujet : la communication.

revuesequences.org

Auteure : Nina Raine – Mise en scène : Sarna Lapine – Scénographie : Lara Dawn de Bruijn – Éclairages  : Nicolas Descôteaux – Conception sonore : Dmitri Marine – Musique originale : Dmitri Marine – Costumes : Louise Bourret – Comédiens  : Jack Volpe (Billy), Daniel Brochu (Daniel), Greg Ellwand (Christopher), Toni Ellwand (Beth), Lisa Norton (Ruth), Andrea Runge (Silvia) |  Durée : 1 h 55 approx. (incl. 1 entracte)  –  Classement : Public averti – Représentations : Jusqu’au 20 décembre 2015 – Centre Segal (Grande salle).

MISE AUX POINTS
★★★★★ (Exceptionnel). ★★★★ (Très Bon). ★★★ (Bon). ★★ (Moyen). (Mauvais). ½ [ Entre-deux-cotes ]

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