16 avril 2026
LE PRÉSENT BOUILLONNE, s’enflamme, menace de s’effondrer. Les nouvelles jouent avec la vérité, tournent 24 h sur 24 et sonnent plus accablantes, dramatiques et effrayantes les unes que les autres. La réalité semble trop lourde de sens pour arriver à prendre du recul, pour penser ou parler d’autre chose, pour parler de cinéma.
Ce qui se passe présentement, en ce début de mois de mars 2026, ne pourrait mieux dialoguer et ne pourrait mieux donner une raison d’être au sujet et aux questionnements explorés dans le film en couverture et dans les textes de ce numéro. La guerre, l’horreur, le drame, la terreur, la destruction. Mais c’est comme si ces deux mondes — celui du cinéma, de l’écriture, et celui de la réalité et ses actualités — n’étaient pas dans la même temporalité. Comme s’ils n’avaient pas la même épaisseur. Deux temps comme deux émotions. Un temps présent de l’urgence, de l’anxiété, de l’incompréhension, de l’incertitude et de l’inaction. Un temps passé qui appelle le respect, la sobriété et qui semble, par sa distance, nous aider à mieux le comprendre et nous inviter à méditer sur son impact et ses traces. Est-ce impossible de parler au présent, de comprendre l’immédiat ?
Dans la préface de ses Principes de la philosophie du droit, Hegel étale sa vision de cette discipline intellectuelle. Il avance que la philosophie, cette « pensée du monde », « apparaît seulement lorsque la réalité a accompli et terminé son processus de formation » ; « ce n’est [dit-il] qu’au début du crépuscule que la chouette de Minerve prend son envol (1) ». Comme une malédiction ou une bénédiction, ou en tout cas comme une condition, la sagesse ne peut naître, pour lui, que du passage du temps, que de notre distance avec ce qui a été et ce qui a eu lieu. Il ajoute : « [L]a philosophie vient toujours trop tard (1). » Ainsi, Hegel exprime les limites de la pensée critique et théorique, pour toujours inapte à anticiper et à enseigner ce que la réalité devrait être, pour toujours damnée à regarder en arrière. On peut parler du présent, oui ; « fils [et filles] de [notre] temps (1) », on ne peut faire autrement. Mais nous sommes peut-être maudit·e·s à ne pas pouvoir en tracer les raisons et le sens, à ne pas pouvoir connaître et mesurer l’immédiat dans toute sa complexité.
Que peut l’écriture critique, alors ? Sommes-nous même capables de jugement quant à l’art qui en émerge ? Et le cinéma, que peut-il dire sur le temps présent ? Cet acte du regard en arrière, proposé par Hegel, n’est pas le premier à avoir émergé de l’Histoire. Il y a plus de 2 000 ans, le mythe grec d’Orphée et Eurydice parlait déjà de ce regard en arrière, le reliant non pas directement à la pensée, mais plutôt à l’art. Tragique et passionnel, ce mythe raconte l’histoire d’Orphée, poète, qui descend aux Enfers dans le but de ramener sa belle Eurydice, mordue par un serpent et décédée le jour de leur mariage. Grâce à sa douce musique, il arrive à calmer et à convaincre Hadès, le dieu des Enfers, de lui rendre son Eurydice. Hadès accepte, mais à une seule condition : il ne doit en aucun cas regarder sa belle, qui marche derrière lui, avant d’atteindre le royaume des vivants. Alors qu’il arrive au seuil du portail des deux mondes, Orphée se retourne, incapable de s’en empêcher, et perd son amour à jamais.
À travers ce mythe, il est possible de considérer l’artiste comme celui ou celle qui est, lui aussi, elle aussi, condamné·e à se retourner, à douter, à regarder en arrière et voir ce qui a été. Mais sous le prisme hégélien, cette damnation pourrait toutefois être envisagée comme un pas vers la sagesse. Le passé, ramené au présent par l’artiste, arrive peut-être à offrir des clés pour percevoir le présent tel qu’il est. Creuser, fouiller le passé pour mieux regarder cet immédiat que nous ne pouvons comprendre entièrement. Un regard en arrière, grâce à l’art, l’écriture et la pensée, non pas pour nous éloigner du présent, mais pour le rendre visible. Non pas pour le fuir, mais pour le regarder en face.
CATHERINE BERGERON — RÉDACTRICE EN CHEF
Note
(1) Toutes les citations proviennent du même ouvrage : Hegel, G.W.F., « Préface », Principes de la philosophie du droit, Paris : Gallimard, 1940, p. 45/45/43.
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