En couverture | Mot de la rédaction

No. 345 – Un beau sapin

9 janvier 2026

DÉJÀ UNE AUTRE ANNÉE qui s’achève, se termine ; déjà, une autre qui commence. Aujourd’hui, plus d’un mois avant le Nouvel An (délais de production et d’impression d’une revue papier obligent), je repense à l’année écoulée et j’imagine celle qui se présente. Le temps des fêtes est là pour cela : prendre une pause, s’arrêter, passer des moments en famille et entre ami·e·s ; il est là pour se recentrer, briser le flux continu, réfléchir sur les personnes que nous sommes devenu·e·s et que nous sommes en train de devenir. L’image qui trône en couverture de ce numéro hivernal, tirée du dernier long métrage de Mathieu Denis, Gagne ton ciel (2026), est représentative de cette période de réflexion et de remise en question. Un sapin pour nous réconforter, nous émerveiller, nous redonner espoir ; un sapin pour nous confronter aux choses auxquelles nous croyons et qui nous importent. Les sapins ne sont évidemment pas dans toutes les maisons. Le fait qu’un tel arbre soit présent dans la maison du personnage principal de Gagne ton ciel arrive même — le film vous le dira — sous la forme d’une question. Mais ce dont je parle aujourd’hui, c’est de ce moment d’autoréflexion, peu importe de quelle façon et à quel moment il se pointe dans nos vies.

Que nous le souhaitions ou non, une nouvelle année n’est pas nécessairement synonyme d’avancement, de renouveau, d’un « nous » amélioré. Les résolutions ne sont pas si faciles à prendre et, surtout, leurs mises en œuvre, pas si simplistes. Les changements et métamorphoses se font souvent dans le temps, avec patience et acharnement ; les points de rupture se font difficiles à circonscrire. Ce n’est clairement pas du cinéma.

Les temps de bascule et de transformation, réelles ou symboliques, sont un véritable terrain de jeu pour le 7e art. Les écoles de cinéma vous le répéteront : un film se doit d’avoir un élément déclencheur, c’est-à-dire un quelque chose, si petit soit-il, qui brise soudainement le quotidien, fracture la réalité et libère un conflit nécessitant la prise d’une décision pour que les choses changent. C’est ce qui nous captive : les cassures, les mutations. Et, pour ce faire, le cinéma fabule, condense et extrapole. Il n’est pas là pour nous montrer ce que nous vivons réellement dans notre quotidien, ce qui prend du temps à se bâtir. Il est plutôt là pour nous mettre face à l’extrême et à l’exception, aux limites de l’existence. Parce que rupture et renouveau pourraient être remplacés par mort et naissance, des événements que, ultimement, nous ne vivrons qu’une seule fois dans nos vies.

La philosophe Judith Butler l’a théorisé de manière exceptionnelle : « Le futur antérieur — une vie aura été vécue — est présupposé dès l’amorce d’une vie qui n’a fait que commencer à être vécue (1). » Bien qu’elle soit plus politique qu’elle n’y paraît dans ces brèves lignes, la théorie de Butler — que j’encourage tous et toutes à découvrir — propose que l’existence humaine soit fondamentalement marquée par sa condition mortelle et, donc du fait même, par sa profonde vulnérabilité, par sa précarité. Nous sommes loin d’avoir neuf vies comme il est dit des chats, mais le cinéma, lui, semble nous en offrir une nouvelle à chaque nouveau visionnement. Comme un laboratoire de l’expérience humaine, il met en scène notre condition et nous confronte par ses chocs, ses rebondissements, ses ruptures, ses monstres, ses morts et ses disparitions à ce qui présuppose notre existence sans que nous y réfléchissions réellement. Avec distance, nous y voyons et vivons nos limites, nous y affrontons nos fantômes et nos peurs. Avec juste assez d’engagement pour y croire et juste assez peu pour, ensuite, nous en détacher.

En cette fin ou ce début d’année, je ne peux que nous souhaiter des œuvres dans lesquelles nous pourrons nous perdre et nous réécrire. Des œuvres qui empliront nos têtes et nos cœurs d’idées, d’images, de sentiments et de questions. Des œuvres qui nous permettront de reconnaître la vulnérabilité des êtres. Pour que, ensuite, nous puissions mieux nous recentrer.

CATHERINE BERGERON — RÉDACTRICE EN CHEF

Note
(1) Judith Butler. Frames or War. « Introduction: Precarious Life, Grievable Life », Londres ; New York : Verso, 2009, pp. 14–15 [ma traduction].

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