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Kid Pivot

4 avril 2019

Critique
[ DANSE ]
Élie Castiel

★ ★ ★ ★

LA TYRANNIE DE LA PERFECTION

Il a été beaucoup question du vocable « tyrannie » dans la rencontre avec l’équipe à la suite du spectacle. L’excellente explication de Crystal Pite suffisait. La grande Dame de la danse moderne fut claire, précise, ne jouant pas avec les mots, situant la danse, quelle qu’elle soit, dans un registre savamment contrôlé qui se permet le plus souvent des élans de rapports de force. C’est ainsi que se créent les chorégraphies les plus électrisantes.

Soirée de Première inoubliable sous le signe de la création dans sa forme la plus absolue. Une anecdote sous l’Empire du tsar de Russie devient pièce de théâtre avec tout ce que cela implique. On ne vous ennuiera pas avec des détails afin que vous puissiez savourer ce spectacle haut en couleurs.

Musique aidant, à la fois éthérée et obsédante, virant parfois du côté de l’absurde, les corps s’associent à des courbatures, des excès autant de l’ossature que du visage, parfois proche de l’art clownesque. Et une surprise de taille, un homme-bête venu de l’univers de Ridley Scott (Alien), mais accueillant, militant pour une réconciliation avec l’humain, quitte à perdre ses cornes.

La Compagnie Kid Pivot reprend aujourd’hui l’idée de la nouvelle de Gogol, devenue pièce comique en la transformant en un spectacle fascinant, spectaculaire, oscillant allègrement entre le théâtre, le mime, la comédie musicale, la danse bien entendu et ce mélange de disciplines artistiques du mouvement (et de la parole) qui ne demande qu’à exploser. Une première partie où le ton est donné, parfaite synchronisation entre les voix et les mouvements buccaux des protagonistes. C’est de la pure magie et vu de loin, l’impact est souverain. Technique parfaite qui évoque un Monthy Python structuré, un Fellini, comme toujours, spectaculairement inventif, et non le moins Marcel Marceau, mais cette fois-ci, ludiquement subversif.

Et puis, un changement de ton dont la transition passe inaperçue tant le transfert est maîtrisé, alors qu’à ce moment précis, la danse moderne prend le dessus et là, comme dans cet exemple d’un pas de deux, les deux danseurs profitent de l’espace pour donner libre cours à ce que veut dire le mot « chorégraphie ».

Crédit photo : © Michael Slobodian

Du fait de sa nature, Revizor, mot russe qui veut dire Inspecteur général en français, privilégie avant tout une aventure de la forme, car il s’agit bien de cela, manipuler la structure, considérer le corps comme une entité malléable, plurielle. Et les sentiments, l’âme, l’émotion, tous ces indicibles? Où se cachent ces enjeux de la condition humaines dans la chorégraphie? Musique aidant, à la fois éthérée et obsédante, virant parfois du côté de l’absurde, les corps s’associent à des courbatures, des excès autant de l’ossature que du visage, parfois proche de l’art clownesque. Et une surprise de taille, un homme-bête venu de l’univers de Ridley Scott (Alien), mais accueillant, militant pour une réconciliation avec l’humain, quitte à perdre ses cornes.

C’est de ce mélange entre le réalisme déconstruit et la création obsédante que bat le pouls de cette chorégraphie, son ADN. Le tout ressemble à un essai chorégraphié philosophique où quelle que soit notre connaissance de la danse, on n’en sort pas indemne.

Et tant mieux, parce que l’art, en général, doit dépasser la vie, l’aimer, la contredire, la reconstruire. Dans Revizor, Crystal Pite et Jonathan Young hissent avec courage, dignité et fierté le drapeau arrogant d’une nouvelle tyrannie, celle de la création qui, elle, ne peut se permettre d’être démocratique parce que libre, entière, quasi parfaite. Et nous n’en sommes que plus contents.

ÉQUIPE DE CRÉATION
Création : Crystal Pite, Jonathan Young. Texte : Jonathan Young. Chorégraphie / Mise en scène : Crystal Pite. Musique / Son : Owen Bolton, Alessandro Juliani, Meg Roe. Éclairages / Concept scénique : Jay Gower Taylor. Création lumières : Tom Visser. Costumes : Nancy Bryant. Assistant aux créateurs : Eric Beauchesne.
Distribution : Danseurs > Doug Letheren, Jermaine Spivey, Matthew Peacock, Rena Narumi, Ella Rothschild, David Raymond, Cindy Salgado, Tiffany Tregarthen, Renée Sigouin.
Voix > Meg Roe, Scott Macneil, Alessandro Juliani, Kathleen Barr, Nicola Lipman, Gerard Plunkett, Amy Rutherford, Ryan Beil, Jonathan Young.

Diffusion
Danse Danse

Représentations
Jusqu’au 6 avril 2019 / 20 h
Place des Arts
(Théâtre Maisonneuve)

Durée
1 h 30
(Sans entracte)

MISE AUX POINTS
★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Très Bon. ★★★ Bon.
★★ Moyen. Mauvais. 0 Nul
½ [Entre-deux-cotes]

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