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Mauvais goût

11 janvier 2019

CRITIQUE
/ SCÈNE
| Élie Castiel |

★★★★

LES EXCÈS INSONDABLES DES INTERDITS

Jusqu’à un certain point, nous sortons de cette expérience expérimentale éclaboussés, désorientés, pas vraiment prêts à digérer les contours d’un texte cru, non pas parce qu’il choque les règles de la bienséance, mais plus que tout nous rappelle à l’ordre, à nos pensées, nos fantasmes, nos libertés intérieures les plus profondes.

Stéphane Crête, c’est la dérision, la plume libre, l’écriture magique puisqu’elle se permet d’aller le plus loin possible dans l’âme humaine, dans sa trashitude, ses élans impétueux, ses multiples variations inavouables, ses mensonges et ses trahisons. Mais il a des mots aussi accessibles que monstrueux par leur réalisme. Et mine de rien, à un moment, le spectateur s’habitue à ces échanges hors-normes entre un groupe de comédien(nes) passé(es) maîtres dans l’art de l’absurde. Toutes et tous remarquables.

Oui, c’est du théâtre expérimental qu’il s’agit, mais pas celui des métaphores et des fables contemporaines, mais au contraire, d’un art dramatique qui secoue le quotidien pour mieux le situer. L’époque est celle d’aujourd’hui. Inutile d’essayer de faire un retour en arrière. Ça existait avant, mais on n’en parlait pas.

Mais de quoi? On ne vous dévoilera pas ces sortes de péchés de la chair. Il y a Didier Lucien imbattable (qui tente de nous persuader du bon sens de… ) et les autres, elles et eux, pris(es) dans un engrenage entre la chair et la raison, entre le désir et l’interdit.

En tout, presque deux heures au cours desquelles nous entrons dans un univers qui, en privé, ne nous est pas nécessairement inconnu, mais que lorsqu’il s’exprime devant une scène nue, renvoit à nos inconforts.

C’est jouissif, inusité (c’est bien le cas de le dire) et un bel exemple de nouveau théâtre, celui de l’exploration de la condition humaine dans son énonciation la plus réaliste mais dans le même temps, d’une clarté et limpidité exceptionnelles.

Car Mauvais goût, c’est aussi la rencontre entre la scène et non pas le regard du spectateur, mais son for intérieur, son intimité. Pour l’œil, il est à la fois et incommodant et voyeur. La mise en scène de Didier Lucien brille par sa luminosité, par son courage à situer sans frontières des lieux illicites de la pensée. Il a recours à l’humour, certes, d’où ces rires nerveux de la part de certains spectateurs.

C’est jouissif, inusité (c’est bien le cas de le dire) et un bel exemple de nouveau théâtre, celui de l’exploration de la condition humaine dans son énonciation la plus réaliste mais dans le même temps, d’une clarté et limpidité exceptionnelles.

Mais la morale de l’histoire, c’est bel et bien la fin d’une civilisation qui s’accroche pour s’affirmer, sans recours au passé, sans vision du futur. Mais en même temps, pour tous ces personnages dans Mauvais goût, la crainte, la peur de mourir. Et pour pallier à cela, se créer ses propres univers, ses propres rites de passage, quitte à jongler avec la souillure et l’inconcevable. Refuser la mort par tous les moyens, comme une façon aussi d’exister.

PHOTO
Guillaume Chouinard
Stéphane Crête
Didier Lucien
© Jacinthe Perrault

FICHE TECHNIQUE
Texte : Stéphane Crête – Mise en scène : Didier Lucien – Assistance à la mise en scène / Direction de production : Jacinthe Perrault – Distribution : Guillaume Chouinard, Stéphane Crête, Lévi Doré, Camille Léonard, Didier Lucien, Sylvie Moreau, Évelyne Rompré, Gabriel Sabourin, Marie-Hélène Thibault – Bande sonore originale : Alain Lucien – Éclairages / Direction technique : Roxane Doyon – Régie : Pascale d’Haese – Production : Espace Libre.

Durée
1 h 50 approx.
(Sans entracte)

Représentations
Jusqu’au 26 janvier 2019

Espace Libre

MISE AUX POINTS
★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Très Bon. ★★★ Bon.
★★ Moyen. Mauvais. 0 Nul.
½ [Entre-deux-cotes]

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