AccèsCulture

Prouesses et épouvantables digestions du redouté Pantagruel

1er octobre 2018

CRITIQUE
| SCÈNE |

Élie Castiel

★★★ ½

ET VOGUE LE NAVIRE

Ce qui frappe, c’est le degré de préparation que manifestent les élèves du secondaire présents le soir de la représentation. Rires et réactions aux bons moments, une symbiose avec la scène aussi manifeste que fébrile et finalement, le plaisir sincère d’avoir assisté à un grand moment de théâtre. C’est franchement émouvant!

L’adaptation de l’œuvre de Rabelais par Gabriel Plante est synonyme de « pouvoir »; pouvoir des idées, occasion de se défouler dans un univers libéré de tous interdits, capacité d’oser aller plus loin. En somme, rendre l’utopie réalité. Ça passe par une mise en contexte où le propos rabelaisien domine : gestes, mouvements corporels (de toutes espèces), sonorité des mots, vocabulaire magistralement travaillé, goût de la langue française comme porteuse d’une puissante précision où l’ironie se devine sans qu’elle s’étale ouvertement. En dépit des quelques vulgarités qui disparaissent rapidement grâce à un tour de magie de la syntaxe.

Rabelais, c’est l’excès, ou l’humanité mise à nu, c’est le triomphe de l’abandon, de l’intelligence naïve contre la bêtise. C’est aussi, dans le cas de cette adaptation, donner aux comédiens le goût du risque, la sensation qu’il est possible de se casser la gueule à n’importe quel moment; mais qu’on évite non pas de justesse, mais grâce aux directives d’un metteur en scène conquis par cette audacieuse proposition. Décors flamboyants et ludiques aidant, l’espace dramaturgique s’illumine pour former un ensemble, malgré les apparences, ressemblant à un fourre-tout d’une impeccable cohésion. C’est le théâtre s’appropriant ses droits, contre la réalité du quotidien, réinventant une sorte de rêve de l’imaginaire

Rabelais, c’est l’excès, ou l’humanité mise à nu, c’est le
triomphe de l’abandon, de l’intelligence naïve contre la bêtise.

Le politiquement correct s’écrase et laisse la place au texte littéraire, devenu roi. La voix-off de Dany Laferrière raconte le récit, grave, imposante, articulant une sonorité à la fois douce et énergique. Il y a le pèlerin que Paul Ahmarani, égal à lui-même, habille adroitement avec la parure du carnavalesque, du cirque réinventé. Que dire de plus? Frère Jean ou Nathalie Claude menée par ce tourbillon de mouvements et de gestes aussi intempestifs que colorés; Ponocrate ou Renaud Lacelle-Bourdon, entre le rire et le drame, efficacement troublant. Et Panurge, Cynthia Wu-Maheux, entre le désir charnel, l’amitié sincère et l’affection. Une comédienne qui s’impose de plus en plus, et à raison.

Finalement, une adorable mascotte gonflable avec la tête (dessinée) de Rabelais. Comme si sa présence se faisait sentir. Comme s’il était là pour mener à bon bord ce beau navire théâtral voguant sur une mer calme.

Nathalie Claude, Cynthia Wu-Maheux et Paul Ahmarani (Crédit photo : © Hugo B. Lefort)

Auteur
Gabriel Plante

D’après l’œuvre de François Rabelais

Mise en scène
Philippe Cyr

Assistance à la mise en scène
et Régie
Émilie Gauvin

Scénographie
Odile Gamache

Costumes
Elen Ewing

Concept sonore
Frédéric Auger

Éclairages
Martin Labrecque

Distribution
Paul Ahmarani, Nathalie Claude
Renaud Lacelle-Bourdon, Cynthia Wu-Maheux
Dany Laferrière (voix de Rabelais)

Production
Théâtre Denise-Pelletier

Durée
1 h 30
(Sans entracte)

Représentations
Jusqu’au 20 octobre 2018

Théâtre Denise-Pelletier
(Grande salle)

MISE AUX POINTS
★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Très Bon. ★★★ Bon.
★★ Moyen. Mauvais.
 ½ [Entre-deux-cotes]

 

2018 © SÉQUENCES - La revue de cinéma - Tous droits réservés.