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Présence Autochtone 2014

30 juillet 2014

NOUVELLES DE L’AUTRE MONDE
Texte : Luc Chaput

Ce festival, organisé pour sa 24e édition par l’organisme Terres en vue, dirigé par André Dudemaine, a connu cette année comme beaucoup d’autres manifestations des problèmes de financement et aussi de relations avec l’organisme du Quartier des spectacles. Ce festival est depuis longtemps un moyen pour les Montréalais entre autres de prendre des nouvelles d’un autre monde si proche et si éloigné pourtant celui des Autochtones.

Le festival présentera Insurgente, le dernier film du réalisateur bolivien Jorge Sanjines qualifié d’eisensteinien par les organisateurs. Comme nous n’avons pas encore vu cette dernière œuvre, j’ai eu toutefois l’occasion en 1997 (1) de rencontrer ce réalisateur lors d’un hommage organisé par Terres en Vue à la Cinémathèque québécoise. Sanjines avait alors lu un texte écologique avant l’heure du chef Si’ahl au XIXe siècle. Ce chef Duwamish-Squamish, dont on a donné le nom à Seattle, la métropole du Nord-Ouest des États-Unis, avait, en 1854, porté un discours peut-être apocryphe mais fort éloquent sur la nécessité de la préservation de la nature et sur le respect des terres amérindiennes. De cette métropole, deux Navajos partent pour retourner dans leurs terres ancestrales mythifiées par de nombreux films de John Ford.

Dans Into America – The Ancestors’ Land,la réalisatrice Nadine Zacharias accompagne amicalement Angelo Baca, étudiant universitaire conduisant sa grand-mère Helen Yellowman, qui refuse habituellement de parler anglais, vers cette grande réserve en Utah. Ce road movie est l’occasion pour Angelo de critiquer certaines des représentations picturales ou statuaires qui ornent les villes et villages tout au long de la route. Helen se remémore des légendes ou des anecdotes et se réapproprie ainsi pour son peuple ces contrées que leurs ancêtres ont parcourues à pied ou à cheval. Une séquence émouvante arrive lors de la rencontre avec le grand folkloriste américain Barre Toelken et son épouse Miiko, amis depuis longtemps de cette famille. Le caractère écologique du périple ressurgit plus encore dans les régions désertiques où l’utilisation des terres ancestrales pour l’exploitation des ressources pétrolières et minières est mise plus directement en évidence.

Le réalisateur irlandais vivant en Finlande Donagh Coleman et son coréalisateur Lharitgso donne dans Sanansaattaja (A Gesar Bard’s Tale) un portrait complexe de Dawa, chaman tibétain qui continue de rajouter des vers au million déjà existants de l’épopée du mythique Gesar dont une énorme statue orne d’ailleurs une place centrale de Gyêgu dans la préfecture autonome tibétaine de Yushu. Dawa est tiraillé entre sa position de barde quasi national donnant des représentations de sesenvolées lyriques dans des salles plus ou moins pleines et à la radio et par son travail de guérisseur auprès de ses voisins et proches.Untremblement de terre en 2010 a renforcé son opinion que la propension des hommes à détruire la nature a déjà des conséquences catastrophiques. Le portrait de cet homme simple et volontaire est un son de cloche bien différent de ceux dressés par d’autres sur la mise à mal de la culture ancestrale tibétaine par le gouvernement central chinois.

Impénétrable est le qualificatif que plusieurs ont donné naguère au Chaco paraguayen mais qu’on pourrait aussi donner à l‘administration paraguayenne au sortir de ce documentaire de Daniele Incalcatterra et de sa compagne et coréalisatrice Fausta Quattrini. Daniele raconte comment il est difficile de redonner une terre aux Amérindiens pour qu’ils en deviennent les gardiens d’une réserve écologique dans cette région où la déforestation est devenue une industrie galopante. Des rencontres improbables parsèment ce périple judiciaire et dédaléen.

Le réalisateur québécois Joel Montanez nous présente dans cette fiction auto-produite qu’est Healing Winds une incursion sous forme de puzzle dans une communauté inuïte du Nord du Québec. Michael, psychothérapeute fraîchement débarqué, tente de comprendre les codes de la communauté afin d’aider Reepak qui se débat entre autres avec l’alcoolisme. Seul un échange de témoignages ressentis entre la patiente et le médecin, et ce dans un contexte d’égalité difficile à atteindre habituellement, réussira à faire comprendre à Michael l’étendue des malheurs causés par les pensionnats autochtones où des jeunes, enlevés à leurs familles, étaient astreints à une discipline et à une éducation très strictes. Certaines des informations étaient déjà connues mais la manière de les rappeler et l’interprétation des divers acteurs rend encore plus probante la démonstration dans une œuvre construite avec si peu de moyens. Dans le rôle d’un psychanalyste âgé resté dans la métropole, certains reconnaîtront le traducteur et critique Gérard Boulad qui nous a quittés en 2013.

Voilà quelques-unes des œuvres visibles cette année dans ce festival mais qui auront, peut-on l’espérer, une diffusion dans les salles et pas seulement sur le réseau télé APTN.

(1) http://id.erudit.org/iderudit/49291ac

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