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La Cerisaie

27 septembre 2013

CONSEIL DE FAMILLE

Texte : Élie Castiel
★★
1/2

Dans la Russie de 1904, Lioubov retrouve son domaine, mais elle tout perdu : son mari, son fils, son amant. Elle est maintenant ruinée. Elle n’a d’autre recours que de le céder à Lopakhine, un ancien serf. C’est le drame.

Il y a d’abord un classique du théâtre russe indémodable, une œuvre toujours actuelle, une réflexion sur la condition humaine, un regard perçant sur l’individu, ses paradoxes, ses incertitudes, ses petites bassesses, ses étranges comportements, son manque parfois de maturité, son aveuglement devant un futur qui s’annonce moins prometteur. Tous ce matériel qui compose la charpente humaine se retrouve dans un conseil de famille inusité dont tous les membres apprennent avec dévastation la mort de leur domaine et sa possible vente.

D’Anton Tchekhov, le texte de La Cerisaie mêle le naturel au surréaliste, l’immédiat à l’annonciateur, le rire à la dépression, le paradoxe à la normalité. Mais La Cerisaie appartient à un répertoire théâtral dont il ne faut pas briser son originalité. Très certainement, il y a dans la mise en scène éclatée d’Alexandre Marine une folie, un goût jouissif pour la transgression, une déconstruction de la tradition, un regard personnel.

Les puristes, par contre, seront désorientés, placés devant un spectacle qui dépasse son contenu narratif au profit d’une manipulation de l’espace scénique, du geste et du mouvement. Marine assume son manniérisme contemporain, son côté expérimental, son refus de tradition, même si quelques moments de silence évoquent admirablement bien l’esprit tchekhovien. On peut ne pas être d’accord avec cette prise de position intellectuelle, voire même politique, mais n’empêche que tous les comédiens s’y donnent corps et âme à cet exercise aux limites de l’expérimental et de la sophistication. Sylvie Drapeau, comme toujours, souveraine ; Marc Béland, excellent dans un registre qui l’oblige à se transformer selon les circonstances.

Tout est grossi, présenté comme une toile en ébauche qui ne cesse de s’achever jusqu’à la finale, là où l’histoire reprend ses droit sans crier gare. D’une cerisaie blanche comme la neige, nous nous trouvons face à un bandeau rouge-révolution qui broie ses personnages pour entrer agressivement dans une nouvelle ère.

Car ce que Tchekhov tente et réussit à exprimer, c’est la fin d’une époque et le début d’une autre, celle-ci refusant catégoriquement de nous montrer quels tours elle a dans son sac. Le Tchekhov de La Cerisaie, c’est le drame impitoyable, c’est aussi la mélancolie du passé, l’espoir de l’avenir, mais aussi un face-à-face avec ses spectateurs (ou lecteurs) les obligeant à réfléchir sur leur condition d’humain, sur leur place dans la société et, surtout, sur leur responsabilté face aux autres. Car, cruellement, ce n’est que par les révolutions que le monde change.

DRAME | Auteur : Anton Tchekhov – Mise en scène : Alexandre Marine – Décors : Alexandre Marine – Éclairages : Martin Sirois – Costumes : Jessica Poirier-Chang – Musique : Dmitri Marine  – Comédiens : Sylvie Drapeau (Lioubov), Paul Ahmarani (Semione), Marc Béland (Lermolaï), Stéphanie Cardi (Ania), Larissa Corriveau (Varia), Catherine De Léan (Douniacha), Danny Gilmore (Nikolaï et le passant), Karyne Lemieux (Charlotta), Jean Marchand (Leonid), Igor Ovadis (Firs), Marc Paquet (Lacha), Hubert Proulx (Petia)| Durée : 2 h 30 (incluant 1 entracte)  – Représentations : Jusqu’au 19 octobre 2013 –  Théâtre du Rideau Vert

COTE
★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Remarquable. ★★★ Très bon. ★★ Bon. Moyen. Mauvais. ☆☆ Nul … et aussi 1/2 — LES COTES REFLÈTENT UNIQUEMENT L’AVIS DES SIGNATAIRES

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