En salle à Montréal

Le parc

11 août 2017

C’est l’été, deux adolescents ont leur premier rendez-vous dans un parc. D’abord hésitants et timides, ils se rapprochent au gré de la promenade et tombent amoureux. Vient le soir, l’heure de se séparer… C’est le début d’une nuit sombre.

CRITIQUE
de Jean Beaulieu

★★★1/2

LE JOUR ET LA NUIT

Une fille, un garçon, un parc. Un premier rendez-vous par une splendide journée d’été. D’emblée, on se croirait chez Rohmer : jeu de séduction maladroit, déambulations aléatoires, petites blagues innocentes… le discours intellectuel et l’abondance des dialogues en moins. Par exemple, Noémie, la jeune fille candide, ignore qui est Freud, tandis que Max, le garçon à l’allure athlétique, tente de lui expliquer les principes de la psychanalyse (sa mère est hypnothérapeute). En revanche, elle lui montre une figure de gymnastique qu’il n’arrive pas à reproduire. Mais on verra plus tard que, pour cette génération, il semble que les « vraies choses » ne se disent pas de vive voix, mais s’écrivent plutôt à l’aide d’un clavier numérique.

La particularité de ce court long-métrage d’à peine plus de 70 minutes tient dans sa construction à deux volets – l’un diurne, l’autre nocturne – qui se répondent dans une sorte de chorégraphie inversée. Même si l’un semble être le négatif de l’autre, on retrouve des éléments diégétiques ou stylistiques communs (paquet de cigarettes, évocation du kung-fu, contreplongées vers le ciel, etc.).

Mais à la ferveur et à l’insouciance du jour succèdent la nuit et son incertitude, la solitude et une certaine angoisse. Le parc ensoleillé, concret, s’est transformé en forêt noire et en espace mental (le décor finit par disparaître). Damien Manivel déclenche alors un mécanisme narratif et formel du genre « à prendre ou à laisser » pour faire avancer son récit dans des zones beaucoup plus obscures et oniriques. Une sorte de traversée du miroir orphique, comme l’aimait tant Cocteau, où la jeune héroïne rencontre un troisième personnage, énigmatique. Dommage que cette partie s’étire un peu et que la toute dernière séquence vienne nous ramener à la triste banalité du quotidien…

Car, à mi-parcours, intervient un plan fixe d’une dizaine de minutes – le plus long et le plus hypnotique du film – qui assure la ligature entre le jour et la nuit, entre la fébrilité et la torpeur. Cette unique prise de vue capte en plan rapproché le visage de la jeune fille, laissée seule sur une butte du parc par son amoureux du jour tandis que la lumière agonise. Tout le drame se lit dans les expressions de son visage sombrant peu à peu dans la pénombre (physique et morale) que seul finit par éclairer le reflet bleuté de son écran de téléphone au gré des messages texte échangés. À la fin de ce plan en temps réel, le soir s’est installé subrepticement, comme en témoigne l’éclat flou d’un lointain lampadaire à l’arrière-plan. Métaphore du passage de l’adolescence à l’âge adulte ?

Le réalisateur, dont c’est ici le second long-métrage après Un Jeune Poète (inédit au Québec), affirme ne pas travailler avec un scénario classique, mais plutôt avec des idées glanées ici et là. En dépit de la légèreté apparente du propos (les dialogues de la première partie résonnent de façon beaucoup plus significatives dans la seconde), le réalisateur et sa directrice photo (et coscénariste) Isabel Pagliai font preuve d’une rigueur toute bressonienne dans le traitement. Outre l’emploi de comédiens non professionnels dans leur tout premier rôle au cinéma, on note une succession de plans fixes aux cadrages stricts (rapport d’image de 1.33:1) et à échelle variable, laissant les personnages entrer et sortir de l’image ou y occuper une place de façon précise, dans un décor bien circonscrit. De plus, Manivel déjoue les champs/contrechamps traditionnels, privilégiant avec parcimonie ceux à 180 degrés et celui, virtuel, des textos qui s’affichent pour nous sur le grand écran : ceux du garçon situés à la gauche de l’image, ceux de la jeune fille à droite, dans des couleurs distinctes.

On a évoqué plus haut Rohmer, Cocteau et Bresson. Et si Le Parc, c’était tout bonnement du Manivel ?

Sortie : vendredi 11 août 2017
V.o. : français

Genre : Drame psychologique – Origine : France – Année : 2016 – Durée : 1 h 12 – Réal. : Damien Manivel – Int. : Naomie Vogt-Roby, Maxime Bachellerie, Sobere Sessouma – Dist. : Cinémathèque québécoise.

Horaires
@
Cinémathèque québécoise

Classement
Non classé

MISE AUX POINTS
★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Très Bon. ★★★ Bon. ★★ Moyen. Mauvais. ½ [Entre-deux-cotes] – LES COTES REFLÈTENT UNIQUEMENT L’AVIS DES SIGNATAIRES.

Séquences_Web

2017 © SÉQUENCES - La revue de cinéma - Tous droits réservés.