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Les feluettes

22 mai 2016

OPÉRA
★★★★
Texte : Élie Castiel

L’ART AIGUISÉ DE LA REVENDICATION

De deux choses l’une : soit que l’adaptation lyrique des Feluettes sera vite oubliée ; soit qu’elle restera gravée dans l’Histoire moderne de l’opéra comme une œuvre audacieuse et totalement affranchie. Avec le texte de Michel Marc Bouchard, Serge Denoncourt a construit un univers en harmonie avec sa vision non seulement de la mise en scène, mais de la vie et de ses changements profonds. Impossible de ne pas reconnaître que ses feluettes est un acte politique, une revendication tout à fait claire qui ose s’aventurer dans des labyrinthes à la fois excentriques et démesurés, refusant radicalement, comme un acte combatif, le compromis avec l’establishment culturel. Il l’a toujours fait, et c’est bien ainsi !

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Jean-Michel Richer (Comte Vallier de Tilly) et Étienne Dupuis (Simon Doucet) © Yves Renaud

À juste titre, car dans Les feluettes, version-opéra, il convoque diverses disciplines de l’art de la scène pour confronter un public trop souvent médisant devant les propositions avant-gardistes ou « qui osent ». Non pas dans le sens uniquement sexuel du terme, mais dans celui de vouloir changer les mentalités, obligeant les spectateurs à voir autre chose que ce qu’il a l’habitude de voir.

Pour ne pas gâcher notre plaisir et par respect pour l’art qu’est la critique, ne disons rien sur les aspects narratifs de ce drame d’amours masculines. Les décors de Guillaume Lord donnent déjà le parcours que suivra cette œuvre majeure de l’art lyrique québécois (voire même « canadien »). Lord impose un univers carcéral où la culture queer se manifeste ouvertement sans équivoque, s’offrant à un auditoire médusé devant tant d’audace. Tout ce qui entoure cet univers particulier s’invente des odeurs d’intrigues, de conspirations, de haines, de luttes, mais aussi de sexe et de marginalité. Denoncourt en est terriblement conscient et place ses personnages devant ce fait accompli.

La mise en scène, follement hybride, varie entre le théâtre (d’où quelques répliques parlées) et l’opéra. Cet heureux amalgame nous permet de vivre quelque chose d’exceptionnel et d’inusité. D’abord désorientés, nous entrons carrément dans ce nouvel espace scénique qui s’offre à nous sans crier gare et entièrement composé d’hommes. Sur ce point, l’absence de femmes dans ce cas-ci n’est-il pas aussi un acte militant sans nécessairement s’avérer misogyne ?

L’humour n’est pas absent parce qu’il permet aux différents protagonistes de vivre leurs émotions sans trop de dégâts, car après tout, semble dire le metteur en scène, ce n’est que de la fiction, même si elle représente en quelque sorte la vie.

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Jean-Michel Richer et Étienne Dupuis© Yves Renaud

Et c’est justement là ou Les feluettes conserve sa sublime originalité : se prendre au sérieux « sans se prendre au sérieux », naviguer avec les sentiments humains comme s’il s’agissait de pièces d’un puzzle difficile à résoudre et, en fin de compte, donner raison aux circonstances de l’existence qu’elle que soit la façon dont elles se présentent.

Oui, répétons-le, Les feluettes est une œuvre audacieuse, magnifiquement perverse, organique dans sa vision de l’homosexualité, ouvrant des voies ambitieuses et inhabituelles à l’art lyrique, osant le confronter à de nouvelles réalités. Oui, l’opéra classique, celui des Traviata, Idomeneo, Medea, et autres Don Giovanni, est et restera éternel car il renvoit à de très beaux portraits de la condition humaine. Mais comme Death in Venice de Benjamin Britten l’avait fait à l’époque, Les feluettes s’aventure dans les méandres d’un art dont la perennité ne sera jamais mise en cause dû à son caractère rebelle. Et bien entendu, soulignons la partition musicale de Kevin March, un heureux amalgame de minimalisme, de classique et de moderne déchirant qui, sous la direction musicale de Timothy Vernon assure d’inoubliables moments symphoniques, donnant à la mise en scène frontale, cyniquement obsédée de Serge Denoncourt, son extraordinaire indépendance.

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MISE AUX POINTS
★★★★★ (Exceptionnel). ★★★★ (Très Bon). ★★★ (Bon). ★★ (Moyen). (Mauvais). ½ [Entre-deux-cotes]

LES FELUETTES – Drame  en deux actes | Compositeur : Kevin March – Livret : Michel Marc Bouchard, d’après sa pièce de théâtre Les feluettes ou la répétition d’un drame romantique (1987) – Direction musicale : Timothy Vernon, Orchestre Métropolitain / Chœur de l’Opéra de Montréal, sous la direction de Claude Webster  – Mise en scène : Serge Denoncourt – Décors : Guillaume Lord – Éclairages : Martin Labrecque – Costumes : François Barbeau, Serge Denoncourt, Dominique Guindon – Chanteurs / Interprètes : Étienne Dupuis (Simon Doucet, jeune), Jean-Michel Richer (Comte Vallier de Tilly), Ginio Guilico (Simon Doucet, vieux), Gordon Gietz (Monseigneur Jean Bilodeau), Aaron St. Clair Nicholson (Comtesse Marie-Laure de Tilly), Daniel Cabena (Mademoiselle Ludye-Anne de Rozier), Jemes McLennan (Jean Bilodeau, jeune), ainsi que Tomislav Lavoie, Claude Grenier, Patrick Mallette et Félix Monette-Dubeau | Version chantée : français – Surtitres : anglais, francais – Durée : 2 h 45 (incluant 1 entracte) | Prochaines représentations : 24, 26 et 28 mai 2016 – 19 h 30 / Place-des-Arts (Salle Wilfrid-Pelletier).

 

 

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