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Pelléas et Mélisande

21 janvier 2016

L’INDICIBLE DE L’INCONSCIENT

Élie Castiel
THÉÂTRE
★★★★ ½

Pari risqué pour une première incursion au TNM, endroit prisé par tout metteur en scène qui se respecte. Gageure doublement gagné par un Christian Lapointe rigoureux, totalement voué à son art, faisant de la scène un endroit privilégié où s’inventent des univers dramatiques et cruels, et là où un groupe de personnages se donnent corps et surtout âme, évoluant dans un no-man’s land surréaliste qui évoque autant le théâtre que le cinéma.

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Éric Robidoux et Sophie Desmarais / Plan-arrière : Marc Béland et Gabriel Szabo (PHOTO : © Yves Renaud)

Lapointe convoque Orson Welles pour ses prises de caméra psychologiques, Hitchcock pour son intrusion dans la psyché inconsciente de l’individu et même Bergman pour sa dualité psychoanalytique dans le processus de rapprochement à l’autre. Il faut se rendre à l’évidence : Pelléas et Mélisande est en quelque sorte un excellent scénario cinématographique que le jeune metteur en scène propulse dans les rangs de l’art magique de la dramaturgie. Jamais disciplines artistiques ne furent aussi proches l’une de l’autre.

Les projections ne sont plus des effets spéciaux faisant partie du décor, mais des personnages virtuels à part entière qui révèlent l’inconscient des deux héros amoureux. Ce travail sur l’indicible de l’inconscient est ce qui caractérise le Maurice Maeterlinck de Pelléas et Mélisande, par son symbolisme, ses métaphores, ses voyages dans les méandres sinueux du subconscient.

Lapointe adapte ici une œuvre difficile, obscure, mais aussi une grande histoire d’amour interdit qui ose affirmer son nom. Tout est dans l’effet dans le Pelléas et Mélisande du TNM. Un univers totalement théâtral est inventé pour transcender le réel, le déconstruire selon les règles de l’art, avec liberté et totale imagination.

La difficulté sur le plan de l’interprétation réside à intégrer des corps psychologiques et non pas concrets, terrestres. Particulièrement dans le cas de Pelléas, excellent Éric Robidoux qui se donne à ce jeu intrépide du chat et de la souris pour parvenir à des niveaux de communion exemplaires. Et Mélisande, prouvant jusqu’à quel point Sophie Desmarais, déjà remarquée au cinéma, semble faire de la scène sa matière première. Les gros plans projetés de son visage nous rapprochent d’elle autant qu’ils nous éloignent. Cet étrange rapport entre le comédien et les spectateurs est ce qui fait la grandeur du théâtre, ici entre l’expérimentation et la représentation de l’inconcient.

Marc Béland et Sophie Desmarais (PHOTO : © Yves Renaud)

Les mots sont simples et enrichissants. On parle d’amour et de rapport filiaux, de forêts magiques et de conte affectif. Le ton est noble et particulièrement édifiant. Autour de Desmarais et Robidoux, Silvio Arriola (le médecin), Paul Savoie (Arkël, roi d’Allemonde – un autre monde, qui n’existe que dans l’imagination), Marc Béland (Golaud, petit-films d’Arkël), Lise Castonguay (Geneviève, mère de Pelléas et Golaud) et Gabriel Szabo (Yniold, petit fils de Golaud, d’un premier lit), tous sont impeccables devant la particularité de ce qui ne peut s’exprimer que par le geste et peu par la parole.

Avec Pelléas et Mélisande, nous sommes devant un tendre drame amoureux, l’une des propositions parmi les plus abouties des dernières années. On comprend bien que le deuxième soir de la première médiatique l’incontournable standing ovation s’est avéré d’une étrange timidité. Cela se comprend : les spectateurs semblaient totalement abasourdis devant un tel spectacle qui dépasse l’imagination. Et pour le critique, une sensation de bien-être, de réconfort et de motivation face à l’art de plus en plus difficile de la création. Ce pari d’un conte, à la fois classique et moderne, ne manque ni d’audace ni de détermination.

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Auteur : Maurice Maeterlinck – Mise en scène : Christian Lapointe – Décors : Geneviève Lizotte – Éclairages  : Martin Sirois – Conception vidéo : Lionel Arnould – Musique : Nicolas Basque – Costumes : Elen Ewing – Comédiens  : Silvio Arriola (le médecin), Marc Béland (Golaud), Lise Castonguay (Geneviève), Sophie Desmarais (Mélisande), Éric Robidoux (Pelléas), Paul Savoie (Arkël), Gabriel Szabo (le petit Yniold) – Production : Théâtre du Nouveau Monde, en coproduction avec Théâtre Blanc | Durée : 1 h 50 (sans entracte)  – Représentations : Jusqu’au 6 février 2016 – TNM.

MISE AUX POINTS
★★★★★ (Exceptionnel). ★★★★ (Très Bon). ★★★ (Bon). ★★ (Moyen). (Mauvais). ½Entre-deux-cotes ]

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