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Christine, la reine-garçon

17 novembre 2012

L’APPRENTISSAGE DE L’ALTÉRITÉ

>> Élie Castiel

Lorsque deux grands noms du théâtre québécois contemporain décident d’un commun accord d’aborder un sujet hors du commun, l’impact est immense et produit chez le spectateur une sensation de parfait bonheur intellectuel. Il y a les mots de Michel Marc Bouchard, clairs, directs, limpides, puissants, parfois cruels, se soumettant à une analyse du comportement humain où le personnel et le collectif s’entrecroisent, s’enchevêtrent et finissent par former un tout paradoxalement harmonieux . Sans pour autant nous désorienter, Bouchard élude la simplicité, optant pour l’affect, cet état émotionnel fait de pulsions et de sensations. Les paroles sont celles qui alimentent le discours sur la famille, l’ambiguïté sexuelle, les rapports de force, le sentiment amoureux non partagé, sur la terre et son abandon, sur la politique aussi et sur l’identité tant nationale qu’individuelle.

Mais il y aussi une mise en scène, celle magnifiquement élaborée par l’un des hommes du théâtre québécois les plus articulés en ce moment, faisant de l’espace dramatique un laboratoire expérimental en incessante gestation. Serge Denoncourt n’a jamais été aussi proche du cinéma, évoquant des sommités comme Carl Theodore Dreyer et Ingmar Bergman. De Dreyer, il puise le côté mystique, se servant de la scène pour forger un environnement austère, sacré et par la même occasion, aléatoire, minimaliste, sans âme, alors que la pièce aborde en partie la recherche de cette âme, sa perte, sa véritable et insoluble portée sur l’individu ainsi que sur le groupe. De Bergman, il retient le sens de la répartie, la rhétorique de la pensée, la prise en charge du comportement, la psychanalyse de l’affect et de l’émotion.

Et il y a aussi un personnage, Christine de Suède (1626-1689), désignée « roi » par son père faute d’héritier mâle. À partir de là, nous sommes les témoins d’une aventure humaine sur la quête d’identité. Une recherche de soi qui se confronte à un environnement géographique et social hostile, dérangeant. Pour incarner cette femme, féministe avant l’heure, une comédienne hors-pair, Céline Bonnier. Magistrale, impériale, elle s’empare de la scène, l’apprivoise, la soumet à la dictature des gestes et des comportements et sans crier gare, n’hésite pas à étaler sa vulnérabilité, ses peurs et ses angoisses. Dotée d’une grand culture et polyglotte, celle qu’on appelle la « reine-garçon » a côtoyé des noms aussi prestigieux que Descartes, Pascal et Spinoza, d’où sa grande culture et sa vision particulière du monde.

De tous ces effets-miroir, nous somme les témoins d’un apprentissage, d’une éducation de l’âme et de la pensée, également du comportement et de l’instinct. En quelques mots, il s’agit de l’apprentissage de l’altérité. À partir de ce matériau, Michel Marc Bouchard et Serge Denoncourt ont construit un univers extraordinairement singulier. >> ★★★ 1/2

DRAME | Auteur : Michel Marc Bouchard – Mise en scène : Serge Denoncourt – Décors : Guillaume Lord – Musique : Philip Pinsky – Costumes : François Barbeau –  Éclairages : Martin Labrecque – Comédiens : Céline Bonnier, Catherine Bégi, David Boutin, Éric Bruneau, Louise Cardinal, Jean-François Cassabone, Mathieu Handfield, Robert Lalonde, Magalie Lépine-Blondeau, Gabriel Sabourin | Durée : 2 h 30 (1 entracte)  – Représentations : Jusqu’au 8 décembre 2012 – TNM.

MISE AUX POINTS
★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Remarquable. ★★★ Très bon. ★★ Bon. Moyen. Mauvais. ☆☆ Nul … et aussi 1/2 — LES COTES REFLÈTENT UNIQUEMENT L’AVIS DES SIGNATAIRES.

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