Entrevues

Raymond Depardon

17 septembre 2009 / Aucun commentaire

« Ma position de faiseur d’images… c’est de rester respectueux… »
Sami Gnaba
Depardon à la cinémathèque

Depardon à la cinémathèque

Si le cinéma était une église, Raymond Depardon en serait l’un de ses plus fervents prêcheurs, l’un de ses plus passionnants aussi…Toujours juste, éloquent. Se dérobant de toute étiquette (ethnologue, sociologue…), Monsieur Depardon courtise la fibre fragile de l’humanisme, même si le terme, pris dans notre époque tournant au cynisme ambiant, possède des faux airs de désuétude. Au ton intimiste, le cinéma depardonien est surtout cousu dans la plus belle humilité. Au fil de cette conversation (reproduite en entier dans le prochain  Séquences), un thème reviendra sans cesse : le positionnement du cinéaste dans son propre cadre: « il faut considérer la caméra comme un interlocuteur, à part entière..», « le premier commandement d’un cinéaste est de filmer simplement…» ou encore « il faut trouver le mot juste, l’image juste..». Honte à tous ceux qui n’ont pas compris ou qui n’ont pas voulu l’entendre, préférant déloyalement le taxer de voyeuriste!

La Vie moderne, ça se veut-il ironique comme titre?

Oui…C’est un peu un pied de nez à tous ceux qui ne veulent pas retourner en arrière,  en quelque sorte. Je crois sincèrement que les clefs de notre futur se trouvent là, dans notre passé. Et j’ai cette nette impression que ces paysans nous laissent un pareil message…La responsabilité de ses choix, la transmission de son patrimoine, etc.

Quiconque ayant rencontré Nelson Mandela avec une caméra à la main l’aurait probablement assailli de questions, pas vous. Au lieu, vous prenez une toute autre voie et choisissez tout simplement de lui demander une minute de silence…Pourquoi?

Ce n’est pas un hasard, cette minute de silence! Je l’avais déjà  faite pour Ian Palach et Dix minutes de silence pour John Lennon. À mon avis, cette minute de silence me correspondait le mieux…bien plus supérieure qu’un long discours interminable. Et de plus, je trouve qu’il y a quelque chose d’infiniment fort et  puissant cinématographiquement parlant dans un tel geste. Je l’admets volontiers, c’était gonflé de ma part, mais il l’a produite cette minute d’une manière extraordinaire. Il a dû s’arrêter à 58-59 secondes, avec cette superpuissance qu’il incarne, son intériorité grave, il confère à la scène un tempo fort singulier d’ailleurs. Ce film (Afriques, Comment ça va avec la douleur?) a été une expérience extraordinaire, quelque chose de personnel et maladroit à la fois. Surtout si on le compare à certains reportages sur le même sujet, dont le formatage lisse, adroit, m’apparaît souvent trompeur. Ça ne peut pas être parfait et honnête à la fois.

On sent dans Afriques un travail de mise en scène double. D’une part, vous filmez ce continent, ses habitants, et de l’autre, vous parlez de vous aussi?

Oui, Oui. Tout à fait… On ne peut pas piéger les gens. En tant que cinéaste, je me substitue aux autres, je suis leur avocat quelque part aussi. Au fond, ces personnes que je filmais, que ce soit dans Afriques, Urgences,  Faits divers ou Délits flagrants…, je les défendais. C’était là une position fragile qui me forçait toujours à me mettre dans la même situation qu’eux. Le réel problème, pour moi, il est là. C’est ce dont parlait Afriques. On m’a d’ailleurs beaucoup secoué avec ce film…

Considérant le nombre et la variété des personnes et personnalités (Giscard, Mandela, Chirac…) que vous avez filmées, considérant la particularité de certaines conditions dans lesquelles vous les avez filmées, comme Urgences ou Délits Flagrants par exemple, pensez-vous que votre position de filmeur changeait d’un sujet à l’autre?

Il faut le reconnaître : on ne peut pas être neutre. J’ai compris très tôt que ce qui me caractérisait, moi et mon style, c’était une certaine proximité humaine. Ces paysans, ces patients d’hôpitaux psychiatriques, ces hommes, ces femmes, je suis de leur côté. La meilleure façon de leur rendre justice, c’est de bien les filmer, simplement,  de bien les écouter surtout parce qu’ils nous crient leur secours. Nous sommes là pour leur tendre la parole

En disséquant votre travail, tant cinématographique que photographique, on se rend rapidement compte que la notion du retour, tout comme l’importance de la reconquête de votre passé, ressurgissent sans cesse dans votre œuvre. C’est comme si vous aviez un pied bien ancré dans le présent, et l’autre à jamais tourné vers le passé.

C’est connu, les photographes et les cinéastes sont de nature assez nostalgique. C’est juste, on pourrait dire que je retourne assez fréquemment sur les anciens lieux de mes crimes. C’est vrai qu’il y a des endroits où j’ai eu l’impression d’avoir exorcisé quelque chose qui était en moi, peut-être comme une douleur… Vous savez, il y a ce penseur français, François Soulage, qui parle de la nostalgie des possibles. Depuis toujours, je me suis senti obsédé par les actes manqués dans ma vie. Ils me hantent après coup. Donc, oui, effectivement la confrontation au temps est très récurrente chez moi, tout comme dans mon œuvre cinématographique. Vous comprenez bien que c’est en tant que cinéaste – et non en tant que photographe – que j’ai pu mettre en cadre cette importance, presque une obsession, du temps. Et de ces germes de vie laissés derrière. Au fur à mesure que j’ai fait ces films, je me suis libéré et j’ai évolué également.  À suivre…

En kiosque

Route 132

No 268 | Septembre-Octobre 2010

2009 © SÉQUENCES - La revue de cinéma