
John Cassavetes
Devons-nous nous laisser influencer par tous ces avocats du diable annonçant et, dans certains cas, confirmant déjà la mort du cinéma de répertoire? Selon une perspective proche des années 60 et 70 du siècle dernier, force est d’admettre que les films d’auteur ont changé et qu’il n’est plus possible de percevoir les films de la même façon que pendant ces décennies.
Tout simplement parce que les cinéastes tournent aujourd’hui autrement. Depuis le début des années 90, en partie dû à la reconnaissance massive (et nécessaire) du cinéma de genre et d’autres registres (la science-fiction, le péplum, le mondo, le giallo, le cinéma d’horreur) autrefois bannis par la critique dite sérieuse, de nombreux cinéastes reconnus comme auteurs font leurs films à partir de réflexions personnelles et leur vision du cinéma, bien sûr, mais en même temps conscients que leurs films doivent être vus par le plus grand nombre. Cette constatation engendre le délicat débat sur le financement et les profits liés à chaque film. Mais cela est un sujet à part.Depuis plus d’une décennie, les jeunes (et parfois des vétérans) réalisateurs (Gondry, Tarantino, Payne… ) pratiquent leur métieur sur de nouvelles bases. Désormais, tourner un film n’implique pas seulement le côté créatif (scénarisation, réalisation, montage, direction photo), mais également tout ce qui est propice à son succès (atteindre un plus large public, campagne de promotion, entrevues). Autrefois la responsabilité des patrons de grands studios, la production d’un film est souvent, de nos jours, directement associée au cinéaste. Le cinéaste devient donc son propre producteur. Cela a-t-il par contre un impact sur le côté créatif? Jusqu’à présent, la réponse est non. Les réalisateurs d’aujourd’hui ne font que suivre les nouvelles règles du jeu. Car tourner aujourd’hui relève de la débrouillardise, de la passion pour le 7e Art, de l’ingéniosité. Le mariage création/production est là pour rester. D’une part, elle permet une plus grande liberté aux cinéastes; de l’autre, elle les libère d’une certaine tutelle, autrefois engendrant des conflits de personnalité et d’esprit d’équipe.

Michelangelo Antonioni
Il n’y a pas que les créateurs, mais aussi un public, les nouveaux cinéphiles. Malgré les nombreuses ondes négatives et quelques voix dissidentes, il existe une cinéphilie aujourd’hui, mais différente et plus diversifiée que celle de l’âge d’or. Il n’est plus question pour ces amateurs de cinéma en tant qu’art de bannir certains genres autrefois rejetés. De nombreux films grand public contemporains sont bien dosés, alimentés de recherches visuelles et d’une réflexion sur le cinéma et le monde. Sur ce plan, certains cinéma montréalais continuent de programmer ces films à la fois audacieux et accessibles, transformant l’expérience cinématographique en une partie de plaisir en même temps qu’une façon autre de nous rapprocher du monde, de soi-même et de la vie.
Sur ce plan, le Cinéma du Parc, tout en proposant des classiques intemporels (Cassavetes, Welles, Antonioni…), se permet aussi de rejoindre un public plus large. La force de Roland Smith est de pratiquer son métier de programmateur, d’exploitant et parfois aussi de distributeur selon une approche totalement cinéphilique et hors de contraintes financières. Conscient des changements encourus ces dernières décennies, il évite de tourner en rond, suit un parcours horizontal, linéaire, propres aux enjeux de son temps. Sa programmation riche et variée dénote remarquablement bien les nouvelles tendances d’aujourd’hui, sur tous les point de vue.
On peut dire la même chose aussi bien du Cinéma Beaubien, géré par Mario Fortin, minutieux dans son choix de programmation, et aussi de l’AMC, depuis ses débuts, ne cessant de défendre l’alliage grand public/cinéma d’auteur, se permettant même des films Bollywood, genre qui mérite une plus grande attention de la part des médias. Et, bien entendu, le Parallèle, continuant son travail d’exploration malgré la fermeture injuste des deux grandes salles d’Ex-Centris.
Il y a, par contre, un cinéma d’auteur hardcore (Denis Côté, Bernard Émond, Catherine Martin, Yves Christian Fournier, Rafaël Ouellet… et les autres). Ces dignes représentants d’un cinéma tout à fait personnel persistent et signent leurs œuvres comme s’il s’agissait d’un rituel, intransigeants, retenant un rapport au monde et aux images en mouvement à la fois pudique et ardent, optant pour un processus de création totalement libéré de contraintes administratives, professant rigoureusement leur foi en leur métier
Élie Castiel — Rédacteur en chef