20 avril 2018
Avant tout autre chose, Vers la lumière parle de cinéma, de ce que cet art maintes fois perverti propose comme rapport au monde, sur sa condition éphémère, sur les souvenirs qu’il met en images et en relief, et dépérissent. C’est aussi un film sur l’isolement social, sur la déchéance face à un lieu terrestre imparfait. Mais c’est aussi une ode à l’humain, à son semblable, celui par qui les choses arrivent et se perdent. C’est un film sur la vie tout court.
Naomi Kawase privilégie le gros plan puisqu’il s’agit d’une histoire intime entre la passation du regard et sa perte, entre le pouvoir du cinéma et sa faiblesse, cette impossibilité de réussir à empêcher le destin tragique des choses.
Les deux vedettes principales s’approprient leurs personnages pour leur octroyer une dimension extradégiétique qui confère leur personnalité et la transcende. Entre la puissance de l’œil et l’extinction totale de la vision, un entre-deux qui correspond au rapport à l’autre, servant de guide pour renoncer à une finitude précoce. La magnifique Ayame Misaki et le charismatique Masatoshi Nagase procurent des moments de pure émotion dans un lieu où la tristesse, la maladie et le deuil se joignent parfois dans un monde où la nature semble parfaite.
C’est de cela que se nourrit aussi Vers la lumière parle, de ces paradoxes, comme si le cinéma, servant de guide aux spectateurs, se servait de son pouvoir thérapeutique pour apaiser l’âme. Car faire le deuil de quelque chose qu’on a perdu, comme il est évoqué dans le film, c’est apprendre sans cesse à amadouer le vide que cette disparition exerce en nous.
Nous sommes devant une œuvre inspirée, miraculée, pieuse, peinte selon une approche humaniste de l’existence, lui attribuant ainsi une caractéristique affable et philosophique qui nous éloigne de la morosité actuelle. C’est triste et si beau!

Réalisation
Naomie Kawase
Genre : Drame – Origine : Japon / France – Année : 2017 – Durée : 1 h 42 – Dist. : MK2 | Mile End.
Horaires & info.
@ Cinéma du Parc
Classement
Tout public
MISE AUX POINTS
★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Très Bon. ★★★ Bon. ★★ Moyen. ★ Mauvais. ½ [Entre-deux-cotes]
Nous avions beaucoup aimé We Need to Talk About Kevin (2011) confirmant, après les brillants Ratcacher (1998) et Morvern Callar (2002), l’originalité de l’Écossaise Lynne Ramsay, une sorte de Kathryn Bigelow d’ailleurs avec autant poigne, de savoir-faire et de grâce virile mâtinée d’agressivité jouissive et privilégiant les correspondances subtiles au cinéma de genre.
Car You Never Really Here est non seulement une déclaration persuasive, mais également une interrogation sur le cinéma, sur sa fonction initiale. D’où cette distanciation majestueuse entre le spectateur et l’écran qui, tôt ou tard, convoque notre regard voyeur à ajuster ses véritables visées.
Il s’agit d’un dialogue intellectuel entre notre perception des images en mouvement et ce qui se passe dans ce récit intentionnellement alambiqué qui ne semble aller nulle part; sauf sans aucun doute vers un univers imaginé qui est celui de tout acte cinématographique.
Il y a là, la notion selon laquelle tout acte de création ne peut être soumis à des codes, des régimes, de interdits de toutes sortes. C’est un processus de gestation qui se passe entre l’artiste et le néant, un vide existentiel qui sera peuplé d’individus racontant leurs propres histoires. La musique, entre autres, du groupe Radiohead, n’est pas un hasard dans la construction du récit, mais correspond au désir de la réalisatrice d’atteindre un public cible. Celui qui ne jure, et à juste titre, d’un cinéma qui ne cesse de se réinventer, entraînant avec lui des propositions enlevantes, d’où émergeront d’autres postulats, sans quoi le cinéma n’a qu’à crever.
Et dans cet univers singulier, Joaquin Phoenix, comme d’habitude, se prête à ce jeu de provocation qui ressemble à un exercice de style plus que tout autre chose. Et pourquoi pas? Car chez ce tueur à gages dont il est question, domine l’état inexplicable de la mélancolie, elle-même un cas de style.

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Réalisation
Lynne Ramsay
Genre : Drame psychologique – Origine : Grande-Bretagne / France / États-Unis – Année : 2017 – Durée : 1 h 30 – Dist. : Entract Films.
Horaires & info.
@ Cinéma du Parc – Cineplex
Classement
Interdit aux moins de 13 ans
(Accès autorisé si accompagnés d’un adulte | Violence)
MISE AUX POINTS
★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Très Bon. ★★★ Bon. ★★ Moyen. ★ Mauvais. ½ [Entre-deux-cotes]
19 avril 2018
Ça tient de la magie, comme si le temps s’était arrêté brusquement pour nous situer dans un ailleurs que nous reconnaissons vaguement et qui nous pousse à mieux comprendre notre prochain, à mieux saisir sa différence et plus encore, à nous remettre nous-même en question. Des choses que nous avions oubliées.

Normand D’Amour et Sébastien René (Photo : © Caroline Laberge)
La pièce du britannique Simon Stephens, adaptée du roman de son compatriote Mark Haddon brille par son non-conformisme, particulièrement en ce qui a trait au personnage de Christopher, pris en charge par un Sébastien René immense dans sa fragile grâce physique, inoubliable, entier, et qui apporte à l’art de l’interprétation quelque chose du domaine du jamais-vu. Autour de lui, les autres personnages ressemblent à des pantins qu’il manipule à sa guise, inconsciemment, comme si son propre univers était en proie à une destinée qu’il a lui-même concoctée.
Pour les spectateurs, le décor de Jean Bard et, entre autres, les dessins de Georgios Papachristou procurent une aura évoquant le terrain privilégié du théoricien Stephen Hawking, récemment décédé. Images, dessins, croquis, vidéo, chiffres et autres théories pythagoriennes représentant autant les mathématiques que la physique et la recherche spatiale. Sans pour autant enlever ce degré d’humanité si chère aux auteurs.
La traduction de Maryse Warda, claire, aux accents d’humour qui nous font respirer face à un texte complexe, se plie à une culture anglo-saxonne pour la rapprocher le plus près possible d’une dynamique française, d’ici, de chez nous. Ça fonctionne la plupart du temps, même si parfois certains éléments culturels nous échappent. Car l’adaptation de l’originale The Curious Incident of the Dog in the Night-Time, conserve cette ode à une Angleterre particulière, celle de la pensée et d’une humanité profonde axée sur la réflexion, celle d’un cri de cœur ou de rage intérieure qui refuse de s’extérioriser. Sauf lorsque Christopher, dans son propre monde, constate le manque d’amour d’un univers indifférent. Les moments dans le métro montrent jusqu’à quel point Stephens et Haddon sont observateurs de leur époque et où seuls les plus faibles ou du moins ce qui semblent faibles peuvent finir par disparaître si nous oublions notre âme. Car ils sont les plus forts.
Ce Bizarre incident du chien pendant la nuit est une leçon de morale, d’éthique, concept qui a disparu depuis quelques décennies. Un moment essentiel de théâtre par les temps qui courent.
Si certains films, pièces, ou autres formes de la représentation n’arrivent pas de nous convaincre à devenir de meilleurs êtres humains, il vaut mieux rester chez soi et laisser le temps filer. Sans doute, la meilleure mise en scène de la saison DUCEPPE 2017-2018. Ce soir-là, la salle était presqu’à moitié rempli de moins de 20 ans. Le futur s’annonce brillant.
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Auteur : Simon Stephens, d’après le roman de Mark Haddon, The Curious Incident of the Dog in the Night-Time – traduction : Maryse Warda – mise en scène : Hugo Bélanger – Assistance à la mise en scène / Direction de plateau : Guillaume Cyr – décor : Jean Bard – éclairages : Luc Prairie – musique : Ludovic Bonnier – costumes : Marie-Chantale Vaillancourt – Accessoires : Normand Blais – Vidéo : Lionel Arnould – comédiens : Stéphane Breton, Normand D’Amour, Catherine Dajczman, Lyndz Dantiste, Milva Ménard, Catherine Proulx-Lemay, Philippe Robert, Adèle Reinhardt, Sébastien René, Cynthia Wu-Maheux – production : DUCEPPE.
Durée
2 h 25 (incl. entracte)
Représentations
Jusqu’au 14 mai 2018
Place des arts (Théâtre Jean Duceppe)
MISE AUX POINTS
★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Très Bon. ★★★ Bon. ★★ Moyen. ★ Mauvais. ½ [Entre-deux-cotes]
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