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28e Festival Cinemania – Films vus

9 novembre 2022

DANIEL RACINE

À mi-parcours de cette nouvelle édition du Festival Cinemania, fort est de constater qu’il y a d’excellents scénaristes et de fabuleux interprètes. Si tous les fils de l’histoire doivent être savamment maîtrisés par ceux et celles qui les inventent, cela prend des actrices et des acteurs capables de les incarner, d’en comprendre toutes les nuances pour créer devant nos yeux des personnages crédibles auxquels nous pouvons facilement et rapidement nous attacher. Et au bout, un ou une cinéaste habile à rassembler ces forces vives et d’en faire un tout cohérent, teinté de ses propres couleurs. Voici donc un survol parmi tous les films vus, dont certains sortiront dans les prochains mois, d’œuvres portées par ces combinaisons gagnantes entre les différents métiers de cet art si lumineux.

Corsage (Marie Kreutzer, Autriche/Allemagne/Luxembourg/France)
L’idée de remettre au goût du jour la célèbre impératrice d’Autriche et de la Hongrie avait de quoi piquer la curiosité. Car tout le monde a en tête la scintillante trilogie des Sissi réalisée par Ernst Marischka et mettant en vedette la jeune Romy Schneider (série de films qui la rendront célèbre). Avec Corsage, comme son titre indique si bien l’étouffante réalité de ce poste, la réalisatrice Marie Kreutzer a choisi une approche contemporaine pour dénoncer la position muette de femme issue de la monarchie.  C’est la luxembourgeoise Vicky Krieps qui donne vie à Élisabeth Amélie Eugénie de Wittelsbach dites « Sissi », avec toute la grâce et la force dont elle est capable. Un peu comme Kristen Stewart dans son interprétation de Lady Di dans le Spencer de Pablo Larraín, la « Sissi » (surnom que nous entendrons mentionner qu’une seule fois) de Krieps se sent coincée et à l’étroit dans son rôle représentatif, et Marie Kreutzer montre à quel point sa protagoniste était précurseuse et sensible aux arts et aux négligés. Un inspirant portrait d’une figure historique qui méritait d’être dépoussiérée.

La nuit du 12 (Dominik Moll, France/Belgique)
Dominik Moll est surtout reconnu pour ses drames policiers qui se passent hors des grands centres, brouillant ainsi nos repères, lui permettant d’avoir toujours une carte scénaristique l’avantageant dans son jeu. Depuis son populaire Harry, un ami qui vous veut du bien, Moll ne réussissait pas à nous épater autant, nous offrant des films honnêtes comme Seules les bêtes et Lemming. Avec La nuit du 12, le cinéaste nous propose peut-être son meilleur film, où tous les éléments se mettent en place au bon moment, nous plongeant au cœur d’une enquête qui aurait pu sembler facile à résoudre. Et pourtant, les deux principaux policiers que nous suivons, joués par le cérébral Bastien Bouillon et l’émotif Bouli Lanners, voient le coupable de la mort tragique d’une jeune femme leurs échapper parmi les fausses pistes. Précis sans être clinique, la fluidité du scénario est exemplaire et les interprétations de l’ensemble du corps de jeu font mouche. La nuit du 12 est un solide film de genre, humble et sans flafla inutile.

Les amandiers (Valeria Bruni-Tedeschi, France/Italie)
Oui, il y a beaucoup (trop!) de récits initiatiques (les fameux coming of age) depuis quelques années, ces films étant devenus un genre en soi. Ce qui distingue Les amandiers, c’est que la cinéaste et comédienne Valeria Bruni-Tedeschi nous permet de partager et surtout de vivre les joies et les angoisses d’une cohorte d’étudiants de théâtre. Et il s’agit d’une école bien précise, l’école du théâtre des Amandiers de Nanterre, fondée par Patrice Chéreau (aussi réalisateur, entre autres de La reine Margot et de Ceux qui m’aiment prendront le train) et Pierre Romans durant les années 1980. Une farandole de nouveaux visages (dont Nadia Tereszkiewicz, la babysitter de Monia Chokri), tous criant de vérité, nous interpellent, se bousculent entre eux, se rassemblent et finissent par partager des moments forts de leur période d’apprentissage. Bruni-Tedeschi dirige cet ensemble avec une écoute active et une finesse, dans son dosage des émotions vives, offrant à l’occasion des excès tout de suite compensés par de sublimes moments auxquels nous pouvons tous et toutes nous identifier. Et Louis Garrel trouve dans le rôle de Patrice Chéreau, l’un de ses plus beaux protagonistes, entre l’exaltation et une profonde tristesse refoulée.

Peter Von Kant (François Ozon, France)
En découvrant le Peter Von Kant de François Ozon, nous retrouvons le bonheur de côtoyer le fantôme de Rainer Werner Fassbinder. Le réalisateur de Huit femmes semble animé des mêmes désirs qu’à l’époque de Gouttes d’eau sur pierres brûlantes (son autre adaptation de Fassbinder, avec le regretté Bernard Giraudeau), soit ceux de rendre hommage au cinéaste et dramaturge allemand, mais aussi celui de s’amuser avec des personnages typés et parfois grotesques. Dans le rôle-titre, Denis Ménochet nous montre une nouvelle palette de couleurs très éclatante dans son registre de jeu, son Von Kant étant tout simplement plus grand que nature. L’humour est incisif, juste assez mordant, et l’ensemble est un ravissement pour tout cinéphile averti, avec une Isabelle Adjani trop rare et surtout, la belle surprise, la présence de Hanna Schygulla qui avait collaboré sur une vingtaine de films de Fassbinder, dont Le mariage de Maria Braun et Lili Marleen.

Pour la programmation complète festivalcinemania.com. Bonne fin de festival!

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