En salle à Montréal

Never Look Away

11 mars 2019

| PRIMEUR |
Semaine 10
Du 8 au 14 mars 2019

RÉSUMÉ SUCCINCT
Dresde, 1937. Kurt Barnert, 4 ans, est initié à l’art pictural par sa tante lors d’une exposition d’œuvres jugées décadentes par le régime nazi. En 1951, après une guerre qui a laissé l’Allemagne en ruine, la vie reprend sous la gouverne communiste. Maintenant étudiant en art, Kurt, qui doit réaliser des œuvres conformes à l’esthétique du réalisme socialisme soviétique, est brimé dans son processus créatif.

CRITIQUE
| Anne-Christine Loranger |

3.5

LA VIE DE L’AUTRE

IL Y A DEUX FAÇONS d’appréhender le dernier opus de Florian Henckel von Donnersmarck, réalisateur oscarisé de La vie des autres (2006). De loin, on peut certainement regarder le film pour lui-même, et apprécier le jeu intense et nuancé de ses acteurs et l’éblouissant travail de caméra de Caleb Deschanel. On peut s’attacher à l’étonnante histoire de Kurt Barnert (Tom Schilling), talentueux peintre est-allemand reconnu tout jeune comme muraliste et passé à l’Ouest où il trouvera de peine et de misère sa véritable voie artistique, pour devenir le peintre le plus important de sa génération. On peut être troublé par la monstruosité ordinaire de son beau-père Carl Seeband (Sebastian Koch) et la beauté quasi virginale d’Ellie (Paula Beer), la femme de sa vie. Vu du Québec, et hormis les milieux de l’art contemporain, tout va bien et les trois heures du film passent en un éclair tant l’histoire concoctée par Henckel von Donnersmarck est impeccablement ciselée, riche, nuancée, haute en émotions et profonde dans ses implications, même si on peut reprocher au personnage d’Ellie d’être un peu maigre intellectuellement face à la puissance de Kurt.

On ne peut donc reprocher à Richter, personnage fort privé, son irritation publique vis-à-vis d’un film qui ressemble vraiment beaucoup à une biographie.

Cependant, vu de l’Allemagne (où nous habitons), cela devient plus compliqué. Tout en défendant son film comme étant une œuvre de fiction, le réalisateur allemand s’est très beaucoup, énormément, inspiré de la vie de Gerhard Richter, l’un des artistes vivants les plus renommés au niveau mondial (sa fortune est évaluée à 700 millions). Si le nom de Richter n’est nulle part mentionné, le réalisateur a tout de même passé des semaines en compagnie du peintre, chez lui à Cologne et arpentant les lieux de sa jeunesse, avec lui. à Dresde. Les tableaux de sa première exposition à Wüpertal sont reproduits dans le détail. On ne peut donc reprocher à Richter, personnage fort privé, son irritation publique vis-à-vis d’un film qui ressemble vraiment beaucoup à une biographie.

Never Look Away raconte l’histoire de la famille de Richter, où, sur une période de trente ans. s’entrecroisent les lignes des criminels nazis et de leurs victimes : Marianne Schönfelder, tante du tout jeune Gerhard, était schizophrène et a d’abord été stérilisée de force par les Nazis, puis exécutée. Plus tard, Richter épousa la fille de l’ancien médecin SS Heinrich Eufinger, lui-même impliqué dans les stérilisations forcées – implication ignorée par son gendre, comme il le souligne. Tout cela se reflète d’une manière ou d’une autre dans le film. Cette matière complexe et troublante est représentée comme étant la source même de l’inspiration de Richter et le début de sa remarquable carrière artistique. Fascinant morceau d’histoire, donc, et réflexion sur le travail, l’inspiration et l’intégrité à la source de toute grande œuvre artistique.

Mais aussi source de questionnement sur l’intégrité du réalisateur germanique lui-même vis-à-vis d’une personne encore vivante. Qui, ayant vu l’Amadeus de Milos Forman (1984), pourrait douter de la rivalité de Salieri face à Mozart? Et pourtant, d’un point de vue historique, ce n’aurait pas été le cas. Bonne histoire, bien sûr, et admirablement montée. Mais fausse.
Il reste finalement au spectateur à démêler tout cela. Fiction? Docu-fiction? Biographie? Excellente occasion d’interminables disputes autour de l’art et du cinéma, en tout cas…

FICHE TECHNIQUE

Sortie
Vendredi 8 mars 2019

Réal.
Florian H. von Donnersmarck

Origine(s)
Allemagne
Italie
Année : 2018 – Durée : 3 h 08

Genre(s)
Drame

Langue(s)
V.o. : allemand; s.-t.a.
Werk ohner Autor

Dist. @
Métropole Films

Classement
Interdit aux moins de 13 ans

Info. @
Cinéma du Parc
Cineplex

MISE AUX POINTS
★★★★★ Exceptionnel.  ★★★★ Très Bon.  ★★★ Bon.
★★ Moyen.  Mauvais. 0 Nul.
½ [Entre-deux-cotes]

2019 © SÉQUENCES - La revue de cinéma - Tous droits réservés.