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La Queens’

19 janvier 2019

CRITIQUE /
SCÈNE
| Élie Castiel |

★★★★

VENTS DU NORD

État de lieux climatiques, physiques, ayant affaire avec la famille, existentiels. Telle se présente La Queens’, la récente création de Jean Marc Dalpé, développée en résidence d’auteur, ce dernier ayant donc eu tout le temps pour mener à terme les fondements d’un texte dont l’originalité dépasse non seulement le quotidien, mais nous plonge dans des sphères intimes qui ont à voir avec nos vies, nos espoirs, nos destins, notre peur de la mort… et de la vie.

Car face à la finitude, ici celle de la génitrice, la mère et grand-mère, c’est déjà le début d’un combat testamentaire où les liens affectifs consanguins n’ont plus droit de cité. Chacun, chacune pour soi, ou « comment réussir en affaire sans se soucier des autres… ». Deux sœurs, celle qui s’exprime comme les gens du peuple et l’autre qui s’est exilée à l’étranger pour mener une carrière artistique et parler « comme il faut… ». Tout cela est du domaine du concret.

Dominique Quesnel et Marie-Thérèse Fortin
(Crédit photo : © Suzane O’Neil)

Une mise en scène gigantesque et somptueuse s’accroche avec élégance dans l’espace scénique restreint de la Grande Licorne. Les spectateurs, trop proches, s’intègrent intellectuellement à ce jeu de va-et-vient incessant entre ceux qui ont tort et ceux qui pensent avoir raison. Nous sommes tous en liberté provisoire dans ce grand Nord canadien qui ressemble à n’importe lequel en Amérique du Nord.

Le lieu de tous les (im)possibles, mais aussi un climat glacial qui pousse le cerveau à réfléchir. Car ici, le verbe n’a jamais eu une importance aussi capitale. On parle, on jase, on rit, on s’énerve, on s’accroche, on se défait. Pour l’argent, pour l’orgueil, pour se dire qu’après tout on a toujours raison.

L’anatomie de l’individu, c’est aussi de cela que parle Dalpé, totalement conscient de ces paroles acerbes, de ces transgressions qui brisent l’âme, et rendent comptent de la réalité sur Terre. Mais aussi, par l’imagerie scénique et concrète d’un territoire canadien du Nord profond, une métaphore du Québec nordique, de l’opposition entre la grande ville et la campagne. Un récit sur l’exil, la désertion des lieux éloignés et parfois stériles, le refus de ses limites, ses valeurs ancestrales, son quotidien qui n’a plus rien à dire.

Un Motel, La Queens’, pas d’étoiles, juste pour passer la nuit, mais une tradition. Un abri de passage pour les camionneurs, les amours interdites et illicites, les commis voyageurs. Mais un lieu convivial, chaleureux dans ses moindres limites de l’accueil. Et Sophie, une des sœurs qui préfère demeurer au coin. Sophie, en grec « sagesse ». C’est sans doute elle qui a raison, car ceux autour d’elle représentent le changement parfois inutile, celui qui brise des vies et des bonnes et moins bonnes habitudes.

Ces vents du Nord, quelles que  soient leurs densités, ce sont les multiples tumultes encombrants qui envahissent nos vies.

Y compris Moussa, le burkinabais qui partage la vie de Sophie et qui, d’un coup, a appris les valeurs du capitalisme, à se faire de l’argent. Question de vie pour tout ce beau monde qui ne cherche, chacun à sa façon, qu’à survivre.

Et pour les organisateurs de la Manufacture, l’inclusion de l’autre en la personne de Hamidou Savadogo, comédien issu de l’immigration. Plusieurs niveaux de langue s’incrustent et s’assument de force dans cette brillante pièce : le québécois populaire, l’intermédiaire, le nouveau et le français emprunté aux influences étrangères. Le discours politique n’a jamais été aussi adroitement édifiant.

Quant aux comédiens, tous d’une puissance d’évocation transcendante, prouvent une fois pour toutes que le Québec, comme c’est déjà le cas en France depuis de nombreuses décennies, les communautés culturelles doivent s’intégrer à la culture québécoise pour qu’enfin on considère ces représentants autres de simplement « Québécois ». Ces vents du Nord, quelles que soient leurs densités, ce sont les multiples tumultes encombrants qui envahissent nos vies.

FICHE TECHNIQUE

Texte
JEAN MARC DALPÉ

Mise en scène
FERNAND DRAINVILLE

Assistance à la mise en scène
Régie
Jean Gaudreau

Scénographie
Patricia Ruel

Distribution
David Boutin, Marie-Thérèse Fortin

Alice Pascual, Dominique Quesnel
Hamidou Savadogo

Costumes
Mireille Vachon

André Rioux

Éclairages
André Rioux

Musique
Larsen Lupin

Direction artistique
Jean-Denis Leduc

Production
Théâtre de La Manufacture

Durée
1 h 35

(Sans entracte)

Représentations
Jusqu’au 23 février 2019

La Grande Licorne

MISE AUX POINTS
★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Très Bon. ★★★ Bon.
★★ Moyen. Mauvais. 0 Nul.
½ [Entre-deux-cotes]

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