Entrevues

Marc Bisaillon

18 novembre 2018

[ RENCONTRE ]
propos recueillis et retranscrits
par Élie Castiel

« EN GRANDE PARTIE, CE QUI RESSORT
LE PLUS, C’EST L’ÉMOTION. »

Nous avons rendez-vous avec Marc Bisaillon dans le foyer du Cinéma du Musée (nouvelle salle de cinéma). Quelques minutes avant qu’il aille rejoindre les caméras de télévision. L’homme est accueillant. Le réalisateur certain de son projet quelle que soit la réaction que le public aura ce soir de Première. Nous l’écoutons.

© Filmoption International

En somme, La lâcheté, La vérité et maintenant L’amour ; trois films dont le titre est composé d’un article et d’un mot. Un cycle sans doute ?
Effectivement. Chaque film est d’ailleurs inspiré d’une histoire vraie et présente un point de vue différent sur le silence coupable, à partir d’un personnage principal. Dans La lâcheté et La vérité, celui d’un homme témoin d’un crime et qui garde le silence, dans La vérité, celui d’un homme victime d’un crime et qui garde aussi le silence.

Ce parti pris thématique n’est-il pas le résultat d’une réflexion sur l’individu, sur l’âme et la conscience ?
Au départ, il s’agit une sorte de révolte intérieure, mais à force de travailler sur le projet, je me rends compte que j’aborde aussi la notion du silence à travers le temps. Demeurer silencieux pendant longtemps avant d’essayer de trouver la vérité et parfois presque . Je pense, par exemple, aux « orphelins de Duplessis » dont on a gardé la vérité pendant longtemps. Dans un sens, j’essaie de comprendre autant les victimes que les criminels, tous les deux coupables de ne pas avouer cet aspect de leur vie. Dans le même temps, je me dis que devant une tragédie, comment chacun de nous va réagir. Nous sommes aussi coupables d’être les témoins de nos propres comportements face à l’inavouable. En somme, notre regard est d’un point de vue extérieur. Par exemple, si on prend le cas du « 11 septembre » il y a eu comme trois réactions face au danger : ceux qui ont réagi vite et sauver leur vie, d’autres qui ont carrément été figés dans le temps sans savoir que faire et finalement ceux qui ont été méthodiques en rangeant leurs affaires avant de partir et dont plusieurs ont perdu la vie.

« De nos jours, comparé à lorsqu’on tournait en 35, nous
avons des moniteurs qui nous permettent de mieux capter
l’essence même qui se cache derrière tel ou tel protagoniste… »

Ce qui est intéressant dans cette réponse, c’est qu’il y a peut-être là un silence national quant à l’objectif d’un Québec unificateur qui ne peut se réaliser, justement en raison de ces mutismes.
Dans un sens, je suis obligé de m’inscrire en faux, car quand j’étais jeune, c’est plutôt le silence de l’Église catholique qui m’a le plus marqué. Il ne fallait pas poser trop de questions controversées. L’amour se passe au Cap-Breton, en Nouvelle-Écosse, rendant le thème universel et donc pas simplement québécois. Bizarrement, ça me fait penser à la devise « Je me souviens » dans l’Assemblée nationale où l’origine de ces mots est parfois sujette à plusieurs interprétations. on se rend compte que nos ancêtres sont mélangés et non uniquement français.

Du point de vue cinématographique, vous conservez ce goût vers le minimalisme, accentué notamment par la durée.
Tout à fait. Avec mon directeur photo, on s’arrangeait pour que les choses ne soient pas très placées dans le cadre, qu’on ait une impression de vrai. Donc, ne pas toucher au désordre, ne pas changer la position des meubles et des objets, ne pas mettre en scène ce qui est autour des personnages. Vous avez bien ressenti cela. Des images, certes bien travaillées, mais qui ne donnent pas cette impression.

D’où cette proximité avec les personnages.
Oui, car il fallait sentir leur intériorité. Dans le cas de Pierre-Luc Lafontaine, c’est assez phénoménal. De nos jours, comparé à lorsqu’on tournait en 35, nous avons des moniteurs qui nous permettent de mieux capter l’essence même qui se cache derrière tel ou tel protagoniste. De ce point de vue, Pierre-Luc Lafontaine est un acteur de cinéma avant tout. C’est sans doute inné, c’est dans son ADN. Je retrouve la même chose chez Paul Doucet, Fanny Mallette et Hélène Florent.

© Filmoption International

L’aveu du père (Paul Doucet) n’est pas prononcé par des mots, mais par des gestes et encore plus par le regard posé. Une sorte de mise en abyme du silence. Une façon comme une autre de respecter l’intelligence du spectateur.
Bien entendu, car il s’agit en quelque sorte d’une confession qui ne peut pas se traduire par les mots. Une contrition dédramatisée, presque clinique. Car dans un sens, les coupables d’avoir commis des crimes ne voient pas nécessairement leurs gestes comme des fautes d’action. On parle ici d’un manipulateur narcissique qui n’a pas l’intention de se remettre en question.

Justement, dans la direction d’acteurs, il y a de votre part un recul qui leur laisse lr soin d’administrer leur rôle.
Oui, c’est de cela qu’il s’agit. Car j’essaie en même temps qu’eux, de vivre ce qu’ils vivent. Il y a là un échange psychologique qui s’établit entre la caméra, le réalisateur et les comédiens. Dans un sens, il y a des moments dans le tournage où j’essaie de ne pas être un metteur en scène qui tourne pour devenir simple spectateur. Je me concentre sur ce que je vois, ce que je ressens dans leur jeu. En grande partie, ce qui ressort le plus, c’est l’émotion exprimée.

[voir Critique ici.]

 

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