AccèsCulture

Gauthier Dance / Dance Company Theaterhaus Stuttgart

2 novembre 2018

Critique
| DANSE |

Élie Castiel

★★★★

LE MÉCANISME DE LA SUGGESTION

Quatre œuvres audacieuses et bien rodées au programme, quatre approches de la danse moderne, des chorégraphes de l’heure, dont deux d’ici, deux d’Allemagne et un Grec. Le soir de Première, Eric Gauthier se présente, d’abord comme Québécois, ensuite comme maître de danse et Directeur de la Dance Company Theaterhaus Stuttgart, en Allemagne. Non pas un exil forcé, mais une suite logique d’événements lorsqu’on a du talent et le sens de la débrouille, sans négliger de souligner qu’en matière de danse, les échanges sont multiples et portent le plus souvent fruit.

Le Beating de Virginie Brunelle allie les musiques de Frantz Liszt, Jorge Bolet, Henryk Górecki & Kronos Quartet et de Max Richter, autant de différences de tons nourrissant les mouvements de danseurs. Le collectif surprend, le pas de deux ou plutôt devrions-nous dire « fusion à deux » favorise le couple homme-femme, femme-femme et homme-homme. Contours psychologiques, affectifs. Brunelle ne fait pas qu’exprimer la danse pour la danse, mais s’impose une lecture intellectuelle de son art en puisant aux sources de la pensée philosophique et celle qui parfois nous échappe, notre for intérieur. Admettons que la musique aide beaucoup le mouvement, l’équipe sentant chaque étape de la pièce musicale comme un battement du cœur qui se perpétue en laissant des traces.

Jonathan dos Santos, Sandra Bourdais, David Rodriguez dans Beating de Virginie Brunelle  / © Regina Brocke

Rosario Guerra dans Infant Spirit de Marco Goecke  / © Regina Brocke

Anneleen Dedrog et la compagnie dans We Love Horses  / © Regina Brocke

Oui, la danse possède aussi sa propre politique du regard.
L’œil que pose le spectateur non seulement sur la chorégraphie,
mais aussi (et pour certains, inconsciemment) sur la physicalité
des danseurs et danseuses n’est pas à négliger.
En fin de compte, entre Danse et Éros, il n’y a qu’un pas.

Vient ensuite We Love Horses, alors que Helena Waldmann propose la chorégraphie la plus risquée de la soirée. Le fétichisme est roi, non pas pour provoquer l’œil du spectateur, mais plus encore pour contrecarrer les diverses formes de la censure, comme des lois qui nous obligent à limiter notre rapport au monde, à la sexualité et à l’autre. La forme est parfois licencieuse, ressemble à s’y méprendre aux spectacles osés du célèbre Lido de Paris (ce qui est, en soi, un compliment), et ose confronter la chorégraphie aux codes abstraits de la réflexion. Entre Waldmann et le spectateur, une distance salutaire, exigeante, le poussant à s’infiltrer au plus profond de son âme. On finit par y croire!

Suit Infant Spirit, hommage de Marco Goecke à Pina Bausch. Un (presque solo) magnifique où la grâce, l’élégance, la beauté et l’exubérance de Rosario Guerra atteint des sommets inoubliables. Le corps devient une espèce d’objet élastique qui prend vie et perpétue la rigueur du geste. Il faut dire que la musique d’Antony and the Johnsons y est pour quelque chose. Déchirante, envoûtante, sexy. Le danseur prête bien l’oreille pour calibrer ses mouvements. La pièce devient ainsi obsessionnelle.

Nora Brown et Anna Süheyla Harms dans Electric Life d’Eric Gauthier et Andonis Foniadakis / © Regina Brocke

La soirée se termine avec Electric Life qui fait revivre la trame David Bowie: Moonage Daydream. Ici, Eric Gauthier et Andonis Foniadakis unissent leur savoir-faire pour rendre un hommage à notre Louise Lecavalier, une des prêtresses de la danse moderne québécoise. Le public est conquis d’avance, autant par le génie des deux propositions que par ce qu’en font les protagonistes. Bowie, bien entendu, souligne encore plus cet accord chorégraphique qui brille par la force, l’énergie libératrice et la sensualité des corps.

Oui, la danse possède aussi sa propre politique du regard. L’œil que pose le spectateur non seulement sur la chorégraphie, mais aussi (et pour certains, inconsciemment) sur la physicalité des danseurs et danseuses n’est pas à négliger. En fin de compte, entre Danse et Éros, il n’y a qu’un pas.

Chorégraphies
Virginie Brunelle, Helena Waldmann
Marco Goecke, Eric Gauthier
Andonis Foniadakis

Production
Theaterhaus Stuttgart

Diffusion
Danse Danse

Représentations
Jusqu’au 3 novembre / 20 h
Place des Arts
(Théâtre Maisonneuve)

Durée
1 h 15

(sans entracte)

MISE AUX POINTS
★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Très Bon. ★★★ Bon.
★★ Moyen. Mauvais. 0 Nul
½ [Entre-deux-cotes]

2018 © SÉQUENCES - La revue de cinéma - Tous droits réservés.