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Bilan

17 novembre 2018

CRITIQUE
| SCÈNE |

Élie Castiel

★★★★ ½

LE CHARME IMPUDENT DE LA BOURGEOISIE

L’œuvre de Marcel Dubé demeure-t-elle encore actuelle? Se poser la question est déjà une réponse; réplique d’autant plus éclairée que nous sommes, aujourd’hui, à une époque inventée de toutes pièces où la nouvelle bourgeoisie englobe encore plus d’individus, attirant en elle des parvenus de toutes les classes sociales, des enrichis d’un nouveau monde, en partie peuplé de ceux qui côtoient artificiellement les divers courants de la vie sociale, politique et culturelle sans savoir vraiment ou du moins saisir le sens de ce que ces manifestations représentent.

Première signature-TNM de Benoît Vermeulen, Bilan n’est pas simplement l’introspection d’une certaine époque du Québec d’un après-guerre pas si lointain, mais bien plus, le résultat d’une civilisation occidentale victime d’une perte des valeurs morales comme si le choc du conflit avait produit sur eux une sorte de traumatisme dévastateur. Survivre, aimer sans aimer, par accommodement, tromper pour se prouver qu’on existe, la peur de vieillir, perpétrer le mythe fondateur du pater familias, sans qui rien ne peut arriver, autant de débordements de la condition humaine que l’auteur, entre autres, de Zone pose sur ses contemporains.

À l’heure où les communautés culturelles réclament leurs « dus », force est de souligner que Bilan nous apparaît comme une œuvre universelle tant le récit aurait pu se passer n’importe où dans le monde occidental. En fait, malgré tous les changements de notre vie en société, comme la condition féminine, plus libérée dans ses gestes et ses paroles, les droits LGBTQ et autres variations, rien n’a vraiment changer. Sauf l’habit qu’on porte.

La mise en scène de Vermeulen brille par sa perspicacité à capter vie privée et vie publique/professionnelle. Sentiments amoureux épars, réussite individuelle, rêve politique et, en revanche, la recherche d’oisiveté et de je-m’en-foutisme comme expédient à une société qui ne va nulle part. Pour documenter le passé, cet anachronisme intermittent de l’utilisation de l’écran iPad qui enregistre certains agissements, comme un signal d’alarme aux générations actuelles, une mise en garde contre les jeux du pouvoir pour éviter l’inéluctable. Pour ainsi dire, la mort des deux jeunes véritables amoureux n’est pas un départ définitif, mais un voyage vers l’avenir, laissant derrière eux un monde voué à sa déchéance. Mais n’est-ce pas là le lot de chaque dynastie sociale? Sur ce point, les documents vidéo en arrière-plan et des deux côtés de la scène ne sont que les témoins du temps qui ne cesse de se répéter

Première signature-TNM de Benoît Vermeulen, Bilan
n’est pas simplement l’introspection d’une certaine époque

du Québec d’un après-guerre pas si lointain, mais bien plus,
le résultat d’une civilisation occidentale victime d’une perte
des valeurs morales comme si le choc du conflit
avait produit sur eux une sorte de traumatisme dévastateur.

Et il y aussi une distribution impeccable. Un Guy Jodoin explosif, comme rarement vu auparavant, s’appropriant non seulement les contours psychologiques de son personnage, mais s’intégrant astucieusement à une époque, soi-disant révolue. Et Sylvie Léonard, impériale, souveraine; chaque geste, chaque réplique, chaque instant atteint d’un syndrome dont on ne peut qu’en être amoureux : l’art de l’interprétation. Autour d’eux, un casting d’enfer, des comédiens qui épousent les faits et gestes d’une classe parvenue à coups d’épreuves et d’hypocrisie, d’une certaine façon, encore actuelle… partout dans le monde.

Marcel Dubé, toujours aussi essentiel que percutant.

Texte
Marcel Dubé

Conseillère dramaturgique
Marie-Claude Verdier

Mise en scène
Benoît Vermeulen

Assistance à la mise en scène / Régie
Marie-Christine Martel

Conseillère en mouvement
Danielle Lecourtois

Distribution
Christine Beaulieu, Joseph Bellerose
Philippe Cousineau, Mickaël Gouin
Rachel Gratton, Guy Jodoin
Silvie Léonard, Jonathan Morier
Jean-Philippe Perras, Mathieu Quesnel
Denis Trudel, Rebecca Vachon

Décors
Raymond Marius Boucher

Assisté de Cassandre Chatonnier

Costumes
Linda Brunelle

Éclairages
André Rioux

Musique originale
Nicolas Basque

Conception vidéo
David B. Ricard

Accessoires
Nathalie Trépanier

Maquillages
Angelo Barsetti

Coiffures / Perruques
Géraldine Courchesne

Durée
2 h
(Sans entracte)

Représentations
Jusqu’au 8 décembre 2018
TNM

MISE AUX POINTS
★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Très Bon. ★★★ Bon.
★★ Moyen. Mauvais. 0 Nul.
½ [Entre-deux-cotes]

 

 

 

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