En salle

Before We Vanish

1er mars 2018

Semaine du 2 au 8 mars 2018

RÉSUMÉ SUCCINCT
Des évènements hors du commun marquent la vie de quelques personnages, quelque part, au Japon.

 | CRITIQUE
PRIMEUR |
Guillaume Potvin

★★ ½

ANTHROPOLOGUES PARASITAIRES

Qu’est-ce que la famille ? Qu’est-ce que la propriété privée ? Le travail ? L’amour ? Si ces questions sortent habituellement de la bouche de jeunes enfants, on ne peut nier qu’elles s’avèrent particulièrement complexes et dépendantes du contexte social où elles sont posées. C’est dans cette perspective que les personnages de Before We Vanish les posent : il s’agit d’extra-terrestres qui, en vue d’une invasion prochaine, tentent de cerner les spécificités idéologiques des terriens. Dans une société aussi codifiée que celle du Japon, la différence de ces aliens est extrêmement perturbante et symbolise l’effritement des normes sociales qui traverse une partie de la jeunesse nippone et qui effraie tant les traditionalistes des générations précédentes.

C’est à partir de cette prémisse un brin loufoque que le cinéaste Kiyoshi Kurosawa jette un regard lucide et incisif sur la société japonaise contemporaine : en remettant en question les préconceptions et les idées préétablies qui structurent sa société, il fait redécouvrir avec un regard nouveau les structures sociales rendues invisibles par leur internalisation. Mandat costaud pour un film de science-fiction !

Mais c’est précisément à ce titre que le réalisateur chevronné (il s’agit de son 20ème long métrage) a bâti sa réputation. Dans plusieurs de ses films — on pense entre autres à Cure (1997) et Pulse (2001) — c’est le genre — policier, horreur, science-fiction — qui cadre le portrait social effectué dans le film. Bien que la prémisse de Before We Vanish contienne une part d’absurdité de par les situations qu’elle suscite, Kurosawa parvient généralement à garder le ton et la distance appropriés aux événements. En ce sens, le film est toutefois très hétérogène au plan tonal : les scènes de violence sanglante, de drame sentimental et d’humour cocasse se succèdent avec peu de cohésion, et ce, malgré la consistance formelle du travail exceptionnel du directeur photo Akiko Ashizawa et du compositeur Yusuke Hayashi.

Si la finale prend un virage quelque peu mélodramatique, il n’en demeure pas moins que le travail de Kurosawa doit être salué, car il respecte entièrement son idée initiale. Ce respect se traduit par sa manière de représenter à hauteur d’homme toutes circonstances, aussi extravagantes soient-elles, et de respecter les promesses de sa prémisse, d’aller jusqu’au bout de celle-ci. Ce qui débutera donc comme une série de curiosités isolées prendra des tournures surprenantes et atteindra des proportions insoupçonnées.

Before We Vanish se présente donc en quelque sorte comme la plus récente itération du célèbre récit d’invasion extra-terrestre Invasion of the Body Snatchers (porté à l’écran par Don Siegel en 1956, Philip Kaufman en 1978 et Abel Ferrara en 1993, entre autres). Ce récit aux variations infinies, comme l’attestait pas plus tard que 2013 le phénoménal Under the Skin (Jonathan Glazer) qui déconstruisait les tropes de la féminité se réincarne ici en commentaire sur la rigidité idéologique du Japon et de la présence militaire américaine (une thématique commune dans les films de genre du coréen Bong Joon-ho).

Si la finale prend un virage quelque peu mélodramatique,
il n’en demeure pas moins que le travail de Kurosawa
doit être salué, car il respecte entièrement son idée initiale.

Il se construit ainsi un parallèle entre la quête de savoir des extra-terrestres et le rôle social attribué au journaliste : si les premiers désirent obtenir une compréhension commune du monde, qu’ils partagent par sorte de « hive mind », conscience collective évoquant l’esprit de ruche, le journalisme lui, bien qu’il partage avec eux le devoir d’atteindre la vérité, se distinguent d’eux dans la mesure que la vision du monde qu’il construit à partir des faits qu’il recueille ne demeure toujours qu’une construction subjective qui doit être traduite, synthétisée et partagée avec un public qui est bien souvent indifférent à l’état du monde. C’est donc une vision fort cynique de la communication humaine à l’ère de l’individualisme que propose Kurosawa. Mais en bon humaniste, le cinéaste conclut que c’est dans la sentimentalité essentialiste que se trouve l’espoir de l’humanité.

Sortie : vendredi 2 mars
V.o. : japonais; s.-t.a.
Sanpo suru Shinryakusha

Réalisation
Kiyoshi Kurosawa

Genre
Drame de science-fiction

Origine : Japon – Année : 2017 – Durée : 2 h 10 – Dist. : Métropole Films.

Horaires & info.
@ Cinéma du Parc

Classement
Interdit aux moins de 13 ans

MISE AUX POINTS
★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Très Bon. ★★★ Bon. ★★ Moyen. Mauvais. O Nul. ½ [Entre-deux-cotes]

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