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Les Marguerites

22 février 2018

CRITIQUE
| SCÈNE |

★★★★ ½
LE REMPART DES BÉGUINES
Élie Castiel

Le décor se déploie sur toute l’horizontalité de la scène, espace ouvert à tous les possibles; et dans cet amalgame d’archaïque et de futuriste, le verbe et la parole reprennent leurs droits, comme si ces facultés du langage articulé se perdaient dans la nuit des temps; récit déterminé et intransigeant de Marguerite Porete, béguine, ou religieuse laïque, intellectuelle, à qui l’on doit Le miroir des âmes simples et anéanties et qui seulement demeurent en vouloir et désir, écrit en 1295, celle par qui, dans cette troublante et émouvante adaptation moderne de Stéphanie Jasmin,  les mots ne seront pas au rendez-vous parce qu’à l’instar de la Pucelle d’Orléans, elle finira morte au bûcher pour crime d’hérésie.

Louise Lecavalier © Photo : Caroline Laberge

Mais Louise Lecavalier, icône de la chorégraphie moderne québécoise ravivera sa mémoire dans une première partie, « Le silence de Marguerite », où les divers mouvements, furtifs, dissociés, hallucinants dans leur architecture, languissants, furieux, indisciplinés et autres adjectifs qui ne nous viennent pas à l’esprit, remontent le cours d’une histoire, celle de la vie d’une femme d’un siècle lointain et pourtant si proche de nous, positionnant la femme dans l’espace du concevable, lui donnant droit à la parole et à décider de son destin. Le corps de Lecavalier est une machine de chair, d’os et de muscles, mais surtout et avant tout d’une âme qui respire la créativité. Musique minimaliste pour l’occasion, signée Ana Sokolović, aux tonalités motivantes, alternant entre le calme et la tempête, entre le désir et la volupté intellectuelle. Les deux formes se joignent admirablement bien.

Et ensuite « Les Témoins », comme Marguerite de Constantinople, pas la capitale des Grecs orthodoxes, mais de l’empereur latin de la cité. Puis c’est au tour de Marguerite d’Oingt, poétesse du Moyen Âge, prieure près de Lyon. Elle cédera la parole à Marguerite d’York, née deux siècles plus tard, suivi de Marguerite de Navarre, venue au monde cinq décennies après, et ensuite le XXe siècle, où Marguerite Duras envahit la scène sous les traits du visage d’une comédienne, comme les autres. Plus proche de nous, il va sans dire, parce que les mots comme sexualité, politique, société, cinéma et littérature conservent encore une puissante signification qui nous concernent toutes et tous.

La scénographie… offre de nouvelles perspectives dans l’art
de la représentation, dépassant le réalisme contemporain
par la prise en charge d’approches innovantes et multiformes.

Ces Marguerites, prénom d’origine grecque qui signifie perle ou pureté, sont lumineuses, mais d’entre elles, Duras nous interpelle au-delà du geste et de la parole, notamment en ces jours de scandales sexuels que nous interprétons comme autant des revendications vers une égalité totale dans les rapports hommes-femmes. De ces dénonciations dérivent les arguments de la théorie de genre qui se prend de plus en plus au sérieux mais qui, transgression oblige, divise.

Les Marguerites est aussi une œuvre pieuse, marquante, suivant la courbe d’une partie de l’Histoire de l’individu, de la femme surtout; sa condition dans l’espace social, grâce à la plume de Jasmin, est reconstitué, transcendée par les mots, conduite vers le terrain des possibles. Cette pièce-essai est d’une rigueur attachante dans l’écriture; surtout dans son interprétation spirituelle de la chrétienté, loin des dogmes créés par les Hommes.  

La scénographie, toujours de Stéphanie Jasmin, offre de nouvelles perspectives dans l’art de la représentation, dépassant le réalisme contemporain par la prise en charge d’approches innovantes et multiformes. Et le son, d’une puissance précise d’évocation, crédite Julien Éclancher qui s’en charge avec une tendance aussi agressive que poignante.

Céline Bonnier > © Photo : Caroline Laberge

Le nouvel Espace Go signe une première pièce de la saison abstraite, complexe, d’une rare richesse et qui, une fois n’est pas coutume, somme le spectateur à se débarrasser de son confort pernicieux et de son indifférence. Denis Marleau et Stéphanie Jasmin gagnent leur audacieux pari. Et tout compte fait, ce rempart des béguines symbolique peut finalement céder face à un présent, trouble sans doute, mais à moyen ou long terme, unificateur.

Texte : Stéphanie Jasmin, d’après Le miroir des âmes simples et anéanties et qui seulement demeurent en vouloir et désir, de Marguerite Porete – mise en scène : Denis Marleau, Stéphanie Jasmin, assistés de Carol-Anne Bourgon Sicard – scénographie : Stéphanie Jasmin – musique : Ana Sokolović –  sculptures : Claude Rodrigue – chorégraphie : Louise Lecavalier – costumes : Ginette Noiseux –   costume de Lecavalier : Louise Lecavalier – éclairages  : Marc Parent –– distribution  : Céline Bonnier ou Evelyne Rompré (selon la représentation), Sophie Desmarais, Louise Lecavalier – production : Espace Go / UBU compagnie de création.

Durée
1 h 35 (sans entracte)

Représentations
Jusqu’au 17 mars 2018
Espace Go.

MISE AUX POINTS
★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Très Bon. ★★★ Bon. ★★ Moyen. Mauvais. ½ [Entre-deux-cotes]

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