En salle à Montréal

Frantz

6 avril 2017

RÉSUMÉ SUCCINCT
En 1919, à Quedlinburg en Allemagne. Troublés par la défaite humiliante de leur pays lors de la Première Guerre mondiale, les habitants de la petite ville tentent d’oublier ce moment malheureux. Mais, la présence d’un inconnu d’origine française venu déposer des fleurs sur la tombe de Frantz Hoffmeister, un des leurs tombé au combat, ravive des sentiments de haine.

COUP DE CŒUR
★★★★★ 
Texte : Mathieu Houle-Beausoleil

EN DESSOUS DE L’ARC-EN-CIEL

Déjà dans The Wizard of Oz (1939), les rêves de Dorothy sont en couleur alors que sa vie réelle est en noir et blanc (sépia). C’est étrange étant donné que le réel n’est pas incolore. Pourtant, François Ozon, dans Frantz, choisit cette même séparation. Les souvenirs idéalisés, les amours chimériques, les excès de joie et la musique sont en couleur et tout le reste est noir et blanc, ou plutôt noir et gris. Pourquoi les cinéastes entretiennent-ils ce leitmotiv ? La raison est que les rêves permettent de colorer le réel du quotidien. Les fantasmes permettent de supporter la traumatisante expérience de la réalité.

L’esthétique visuelle de Frantz est particulièrement intéressante, car Ozon semble nous dire que même la couleur peut être noire, qu’il y a de mauvais rêves. D’ailleurs, les passages en couleur sont plutôt peu saturés et atmosphériques. En effet, dans ce récit mélodramatique aux multiples rebondissements, Anna (Paula Beer) et Adrien (Pierre Niney) sont constamment confrontés aux mensonges. Les souvenirs inventés d’Adrien permettent, soit, de faciliter le deuil de la famille et de la veuve de Frantz, Anna. Toutefois, à partir du moment où les fragiles informations sur la censée amitié d’Adrien avec le défunt se révèlent fausses, tout l’univers d’Anna s’effondre. La déception est d’autant plus tragique puisqu’Anna avait, dans la couleur, construit un fantasme amoureux autour du soldat français.

Frantz 02_En salle

Habilement mis en scène, Frantz n’est pas placé dans un contexte anodin. Il s’agit de 1919, l’entre-deux-guerre. L’Allemagne humiliée doit rembourser la dette de guerre à l’Europe. Ici, nos deux personnages principaux vivront les préjudices de la xénophobie. Cette peur de l’étranger est principalement basée sur des mensonges, des lubies de l’autre qui permettent de justifier la haine, de supporter l’humiliation, mais qui, certainement, assombrit et fragilise la réalité. Ici, la chauvinisme national fait écho aux fantasmes dangereux qui aident à faire le deuil de la famille Hoffmeister.

« Director’s Choice Award »
Sedona International Film Festival 2017

Il est impossible de ne pas faire une courte parenthèse sur la théorie du cinéma. Ozon n’est, d’ailleurs, pas innocent des pensées sur sa discipline puisqu’il détient une Maîtrise en cinéma. Le 7e art est souvent considéré comme une machine à faire rêver, un moyen d’oublier les affres du quotidien, une industrie à divertissement. Cette vision du cinéma correspond aux penseurs de l’après-guerre (Frankfort) où le cinéma est un média terrifiant utilisé par les propagandistes et les grands industriels pour endormir les masses. Le cinéma a servi la haine et la xénophobie des Grandes guerres. Toutefois, une interprétation plus contemporaine inspirée par les travaux de Jacques Lacan vient réfuter ce prédicat. Le cinéma, comme le défend Slavoj Zizek, ne sert pas à faire rêver. Il nous dit plutôt comment rêver ! Il nous montre quel rêve est utile. Au fond, il nous affirme que l’illusion possède une vérité. Par exemple, Dorothy (The Wizard of Oz) qui réussit à affronter la méchante sorcière de l’Ouest en rêve lui permet de voir les harcèlements concrets de l’affreuse voisine Gulch. Le rêve l’a émancipée et son chez-soi paraît soudainement plus supportable.

Il est impossible de ne pas faire une courte parenthèse sur
la théorie du cinéma. Ozon n’est, d’ailleurs, pas innocent
des pensées sur sa discipline puisqu’il détient
une Maîtrise en cinéma. Le 7e art est souvent considéré
comme une machine à faire rêver, un moyen d’oublier
les affres du quotidien, une industrie à divertissement.

Ozon ne s’arrête pas à montrer que les épisodes en couleur ne sont que des fantasmes mensongers nuisibles à une réelle appréhension de la vie. Ce n’est pas par manque d’honnêteté ou par naïveté qu’Anna se nourrit de ces histoires. Elle prendra, d’ailleurs, le relais d’Adrien en déformant la réalité pour ses beaux-parents accablés par la mort de leur fils au front. Ici, le mensonge sert à faciliter un deuil.

La musique sera aussi en couleur. En effet, lorsqu’Adrien joue Chopin devant la triste famille, les nuances se colorent, comme si l’art était un fantasme en soi. Anna, à la fin, entre au Louvre et s’assoit à côté d’un étranger devant la toile Le suicidé de Manet déjà évoqué précédemment dans le film. La couleur revient, et elle dit que cette image, devant elle, lui « donne le goût de vivre ». Au fond, l’art (musique, poésie, peinture, cinéma) est un moyen de rêver pour mieux vivre et ça, Ozon l’a compris dans ce film d’une profondeur multidimensionnelle qu’est Frantz.

Sortie :  vendredi 7 avril 2017
V.o. :  allemand, français
Sous-titres : français, anglais
Frantz

Genre :  Drame  – Origine : France / Allemagne –  Année :  2016 – Durée :  1 h 54  – Réal. :  François Ozon – Int. :  Pierre Niney, Paula Beer, Ernst Strotzner, Marie Gruber, Johann von Bulow, Anton von Lucke  – Dist./Contact :  Métropole.

Horaires
Cinéma BeaubienCineplex

Classement
Tout public

MISE AUX POINTS
★★★★★  Exceptionnel★★★★  Très Bon★★★  Bon★★  Moyen★  Mauvais½  [Entre-deux-cotes]  –  LES COTES REFLÈTENT UNIQUEMENT L’AVIS DES SIGNATAIRES.

Séquences_Web

2019 © SÉQUENCES - La revue de cinéma - Tous droits réservés.