En salle

Noces

30 mars 2017

RÉSUMÉ SUCCINCT
Zahira, jeune femme belge d’origine pakistanaise âgée de dix-huit ans, fille d’immigrants de confession musulmane, a grandi en embrassant la culture occidentale, sans renier son héritage culturel familial. Son père s’entête à organiser son mariage avec un jeune Pakistanais qu’elle n’a jamais rencontré. Bouleversée, elle essaie de gagner du temps tout en préservant l’honneur de sa famille.

CRITIQUE
★★★ 
Texte : Mathieu Houle-Beausoleil

DE L’HONNEUR ET DE LA MISE EN SCÈNE

Les idéologies de chaque époque s’incarnent au travers de valeurs fondamentales. Les valeurs anciennes sont basées sur l’honneur et la religion alors que les valeurs modernes défendent la liberté et la démocratie. Lorsque les idéologies se mettent en conflit, une seule issue est possible : la violence. Le spectacle conflictuel des idéologies et son résultat violent sont les thèmes centraux du film réalisé par Stephan Streker.

Le réalisateur choisit le lexique de la tragédie pour construire la narration du film. Ceci n’est pas anodin puisque la tragédie classique investit le thème de l’honneur. De plus, la tragédie humaniste explore des personnages accablés par les valeurs catégoriques et l’inévitable cruauté de leurs incarnations. Cet univers est placé dans une esthétique réaliste où le jeu intérieur des acteurs(trices) est essentiel. Le thème et le lexique tragique incarnés dans un réalisme contemporain sont des projets intéressants et font la force de Noces. Par contre, bien des faiblesses de mise en scène viennent réduire la portée du récit.

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Du point de vue narratif, Streker choisit de truffer son récit délicat d’indices également appelés : implants. Ceci amène le spectateur à s’attendre à des scènes de surprise. Néamoins, les révélations sont plutôt prévisibles et auraient gagné à être davantage investies de façon hitchcockienne ou même shakespearienne. Par exemple, le personnage du frère aurait été plus intéressant si le récit se souciait davantage au conflit intérieur causé par la décision d’avoir recours au crime. Ce dernier aurait été plus tragique, car ses valeurs viendraient l’accabler comme humain sensible. Toutefois, la mise en scène s’obstine à lui laisser des scènes fonctionnalistes qui tentent, principalement, de le nuancer bien maladroitement ou de montrer qu’il a les moyens de faire un crime (l’arme, le motif, la colère).

Étrangement, malgré les propos du metteur en scène, le frère devient le centre de toutes ses scènes. Même à la fin, Zahira, le personnage principal, est secondaire. Ce choix de réalisation évacue tout état de catharsis causé par la tragédie. La vaine surprise prend plus d’importance que la dramatique du film.

On peut reconnaître que la réalisation s’inspire
du cinéma contemporain comme celui d’Asghar Farhadi
et d’Abdellatif Kechiche. Le premier arrive à investir la
narratologie des personnages au travers de nuances
recherchées et le second travaille un réalisme
contemporain basé sur le jeu vif des comédiens.
Stephan Streker, cependant, est loin du génie de chacun.

La plus grande faiblesse de la mise en scène est son parti pris visuel. La réalisation se borne presque exclusivement à insister sur les dialogues (plutôt bien écrits) avec des champs-contrechamps de comédiens fortement statiques. Cette forme stylistique est particulièrement désolante, car elle témoigne, la plupart du temps, de l’insécurité d’un réalisateur qui a peur de ne pas « avoir sa scène ». Essentiellement, un champ-contrechamp est une série de plans (large et deux gros plans) qui signifient : « il parle » quand le sujet parle. C’est la forme de mise en scène la plus commune et tautologique au cinéma et elle est bien peu adaptée à l’esthétique réaliste.

Le montage tente tant bien que mal d’agencer intelligemment les plans de têtes parlantes et de réactions. Il y arrive parfois un peu maladroitement, mais ménage quelques scènes de l’ennui. De plus, les ellipses du film sont particulièrement scolaires. Plusieurs coupes génèrent plus de questions narratives que suggère un potentiel de sens et c’est symptomatique d’une vision utilitaire (dynamiser, raccourcir) de l’ellipse.

Le jeu est toutefois très surprenant. Lina El Arabi possède un talent inné à l’esthétique du jeu réaliste prisé par certaines tendances du cinéma contemporain. En effet, son jeu met en valeur les conflits moraux intérieurs sans devenir d’une évidence ennuyeuse. Ce n’est pas le cas, par contre, de l’étrange et courte performance d’Olivier Gourmet, manifestement peu inspiré par la mise en scène éculée.

Tout compte fait, le jeu admirable de l’actrice principale encouragé par un thème tragique pertinent épargne le film. Certainement, cette œuvre arrivera à toucher la société occidentale et sensibiliser celle-ci envers les crimes d’honneur. Mais la mise en scène fonctionnaliste bien peu investie en fait un film avec un sujet intéressant, sans plus. On peut reconnaître que la réalisation s’inspire du cinéma contemporain comme celui d’Asghar Farhadi et d’Abdellatif Kechiche. Le premier arrive à investir la narratologie des personnages au travers de nuances recherchées et le second travaille un réalisme contemporain basé sur le jeu vif des comédiens. Stephan Streker, cependant, est loin du génie de chacun.

[ Voir entrevue avec Lina El Arabi ici.]

Sortie :  vendredi  31 mars 2017
V.o. :  français, urdu
Sous-titres : français
A Wedding

Genre :  DRAME – Origine : Belgique / Pakistan / Luxembourg –  Année :  2016 – Durée :  1 h 38  – Réal. :  Stephan Streker – Int. : Lina El Arabi, Sébastien Houbani, Babak Karimi, Nina Kulkarni, Olivier Gourmet, Alice de Lencquesaing  – Dist./Contact :  K-Films Amérique.

Horaires
Cinéma BeaubienCineplex

Classement
Tout public
(Déconseillé aux jeunes enfants)

MISE AUX POINTS
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