En salle à Montréal

One More Time with Feeling

1er décembre 2016

RÉSUMÉ SUCCINCT
Le concept, à l’origine basé sur une performance live, a évolué pour devenir quelque chose de bien plus significatif au fur et à mesure que Dominik explorait la toile de fond de l’album en raison du contexte tragique de l’écriture et de l’enregistrement de l’album. La performance des Bad Seeds du nouvel album est entremêlée d’interviews, d’images inédites et intimes.

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LE FILM DE LA SEMAINE
★★★★
Texte : Jean-Philippe Desrochers

VOYAGE INTIME AU BOUT DE LA NUIT

Premier long métrage documentaire d’Andrew Dominik, One More Time With Feeling n’est pas un film qui se laisse regarder et aborder facilement. D’entrée de jeu, le ton est grave et sérieux, à l’image de l’œuvre musicale de son sujet, l’auteur-compositeur-interprète australien Nick Cave. Une tension, accentuée par des images somptueuses tournées en noir et blanc et en 3D, est fortement perceptible d’un bout à l’autre du film.

One More Time… s’ouvre sur un écran noir alors que l’on entend les paroles du multi-instrumentiste Warren Ellis, principal collaborateur de Cave depuis une dizaine d’années au sein de son groupe The Bad Seeds. L’homme à la barbe hirsute prend place dans une voiture et son visage est filmé en gros plan. Il évoque un drame qui est venu changer la vie de son ami, sans toutefois en préciser la nature.  Bien sûr, les gens informés ou les admirateurs du chanteur savent de quoi il est question : le décès de l’un de ses fils jumeaux en 2015, alors que ce dernier était âgé de 15 ans. Mais l’une des forces du film de Dominik, tourné à peine six mois après la mort accidentelle de l’adolescent, est justement de ne pas nommer le drame explicitement avant les deux tiers de sa durée. Car même si la perte du fils est centrale et essentielle (comme elle l’est dans le plus récent album de Cave et ses Bad Seeds, Skeleton Tree (2016)), le film ne parle pas uniquement de cela.

L’utilisation de la technologie 3D dans un documentaire aussi intimiste avait de quoi surprendre. Mais Dominik a l’intelligence de l’utiliser ni comme un gadget, ni de  manière spectaculaire. Et c’est là, étonnamment et peut-être  de manière paradoxale, que la 3D se révèle la plus pertinente au cinéma.

La première conversation entre Dominik et Cave se déroule également dans une voiture. Filmé de la même manière qu’Ellis, Cave semble épuisé, vieilli. Le réalisateur, dont on entend la voix mais dont le corps reste hors-champ, lui fait remarquer à quel point, avec le temps, ses chansons sont de moins en moins narratives. S’ensuit une discussion sur l’écriture (sujet qui passionne Cave) et sur la nature potentiellement prémonitoire, prophétique des chansons. En habile interviewer, le réalisateur touche ici à la modernité de l’écriture et des paroles de Cave, modernité de plus en plus évidente depuis l’avant-dernier album des Bad Seeds, Push the Sky Away (2013). Le film traite également du vieillissement et de la transformation du corps et de l’esprit, du temps qui passe et nous file entre les doigts, de la vulnérabilité, de la mémoire et de sa perte.

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Le documentaire 20,000 Days on Earth (Ian Forsyth et Jane Pollard, 2014) avait montré à quel point Nick Cave était un homme intéressant, cultivé, profond sans jamais être lourd, disert et éloquent par rapport à une multitude de sujets. Mais ce film, même s’il s’approchait d’une forme de vérité dans le propos, était surtout le fruit d’une mise en scène. Cave y réagissait à des situations et à des rencontres que les cinéastes avaient orchestrées. C’est tout le contraire dans One More Time…, et Cave s’y révèle plus vrai, plus sensible, plus humain. Nous comprenons très rapidement, dès les premières images, que nous avons affaire à un autre Nick Cave. De toute évidence, l’homme ne se présente plus – le redeviendra-t-il un jour? – comme le personnage débordant de confiance et de virilité lors de ses prestations scéniques, la bête de scène qui savait enflammer et séduire les foules comme très peu de musiciens parviennent à le faire.

Épousant le même arc dramatique que celui de Skeleton Tree, le film présente les prestations musicales dans l’ordre des pistes de l’album. Seule Rings of Saturn, la deuxième pièce du disque, est absente du film. En voix off, on entend par moments des récitations de textes inédits de Cave, dont un poème hallucinant dans lequel il est notamment question de l’acteur Steve McQueen et dans lequel Cave, qui évoque sans doute ici sa propre démarche, affirme que « Quelqu’un doit chanter la pluie\Quelqu’un doit chanter le sang\Quelqu’un doit chanter la douleur. » On a aussi droit à une autre voix off du chanteur, enregistrée a posteriori, qui lui permet de commenter les images qui défilent à l’écran. Par exemple, on entend les pensées qui l’habitaient lors de la reprise, particulièrement pénible pour lui, de la piste vocale de la première chanson de l’album, Jesus Alone. Cave avoue qu’il a alors l’impression de perdre la voix. Pour un interprète, la chose est évidemment catastrophique.

Se voulant aussi un discours sur la médiation et la technique en forme de mise en abîme, le film, lors des prestations musicales, n’hésite pas à montrer, sans toutefois que cela détourne l’attention, l’équipe de tournage et le réalisateur en pleine action. On peut également voir les différentes caméras, les spots d’éclairage, les rails qui servent à effectuer des travellings circulaires autour de Cave et des musiciens. Même la claquette est parfois visible à l’écran.

L’utilisation de la technologie 3D dans un documentaire aussi intimiste avait de quoi surprendre. Mais Dominik a l’intelligence de l’utiliser ni comme un gadget, ni de manière spectaculaire. Et c’est là, étonnamment et peut-être de manière paradoxale, que la 3D se révèle la plus pertinente au cinéma. Elle permet la captation d’images d’une beauté tout simplement renversante et leur confère une profondeur rarement égalée. Les effets sur la profondeur de champ sont d’ailleurs très impressionnants, grâce à la 3D. One More Time… confirme donc à nouveau l’esthète de génie qu’est Andrew Dominik.

Se voulant aussi un discours sur la médiation et la technique en forme de mise en abîme, le film, lors des prestations musicales, n’hésite pas à montrer, sans toutefois que cela détourne l’attention, l’équipe de tournage et le réalisateur en pleine action. On peut également voir les différentes caméras, les spots d’éclairage, les rails qui servent à effectuer des travellings circulaires autour de Cave et des musiciens. Même la claquette est parfois visible à l’écran. Les appareils photo et les effets photographiques étaient d’ailleurs déjà très présents dans le deuxième long métrage de fiction de Dominik, The Assassination of Jesse James by the Coward Robert Ford (2007).

Même si One More Time With Feeling n’est aucunement un film à message ou à thèse, sa finale, qui traite de manière subtile de l’acceptation, est très belle et même lumineuse, à sa façon. On y trouve un écho aux deux dernières pièces de Skeleton TreeDistant Sky et la chanson éponyme. Le film montre en somme comment l’art (en tant que processus et en tant que résultat) peut transformer, d’abord et avant tout, son auteur. Nul doute que l’enregistrement de l’album et le tournage de ce film, qui aurait pu être une œuvre voyeuriste, larmoyante et un prétexte à un narcissisme malsain (mais qui ne l’est aucunement), a été thérapeutique pour Cave et sa famille. Tout porte à croire que ce sera la même chose pour celles et ceux qui verront ce documentaire exceptionnel.

Sortie : vendredi 2 décembre 2016
V.o. : anglais  / S.-t.f.
Nick Cave and the Bad Seeds: One More Time with Feeling

Genre :  DOCUMENTAIRE MUSICAL  – Origine : États-Unis  –  Année :  2016 – Durée :  1 h 52  – Réal. :  Andrew Dominik  – Dist./Contact :  The Picture House [Corp. Cinéma du Parc]
Horaires : @  Cinéma du Parc

CLASSEMENT
SC
(Sans classement)

MISE AUX POINTS
★★★★★  Exceptionnel★★★★  Très Bon★★★  Bon★★  Moyen★  Mauvais½  [Entre-deux-cotes]  –  LES COTES REFLÈTENT UNIQUEMENT L’AVIS DES SIGNATAIRES.

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