Recensions

La fin du cinéma ? Un média en crise à l’ère numérique

31 décembre 2014

UNE VRAIE FIN DU CINÉMA ?

RECENSION
Pierre Pageau

La thèse d’une fin du cinéma est maintenant bien connue : assistons-nous, avec l’arrivée du numérique, à la (une ?) fin du cinéma ? Le titre du livre d’André Gaudreault et Philippe Marion prend la peine de bien inclure un point d’interrogation avec cette expression forte de « Fin du cinéma ? ». Et ce point d’interrogation, c’est celui de tout le livre.

La Fin du cinéma ? nous arrive dans la mouvance d’un vaste questionnement sur la crise de l’arrivée du numérique. En 2013, pratiquement tous les projecteurs 35mm disparaissent des salles de cinéma et les compagnies cessent progressivement de produire de la pellicule 35mm. En janvier 2014, Paramount annonce que la comédie Anchorman 2 : The Legend Continues aura été son tout dernier film distribué en 35mm. The Wolf of Wall Street (Martin Scorsese) est alors le premier à être distribué uniquement en format digital (le 25 décembre 2013, en Amérique). Toutes les autres grandes compagnies américaines devraient suivre ce mouvement. Conclusion, une première tout au moins : le cinéma défini par son support argentique est chose du passé. Mais est-ce la fin du cinéma ?

Gaudreault (Université de Montréal) et Marion (Université catholique de Louvain) ajoutent : « La vraie mort viendra avec la vraie mort des salles. ». Est-ce cela la « vraie » fin du cinéma ? Cette disparition des salles est très relative; il y a une expansion en Chine et une presque totale disparition en Afrique. En Amérique et en Europe, il y a au minimum une survie, difficile, de l’essentiel des salles. Ce qui est bien étayé dans le livre, c’est que la salle de cinéma n’est plus l’unique, ou même principal, lieu de diffusion de films. Depuis 2012-2013, les propriétaires de salles et les distributeurs ne savent plus où donner de la tête : où faire des profits ? Alors, les salles de cinéma reviennent à des principes de polyvalence qui avaient fait leurs preuves dans le passé (elles présentaient aussi bien du burlesque, du théâtre, des chanteurs, des concours d’amateurs, etc.). Mais, de nos jours, la polyvalence se fait de plus en plus au détriment du cinéma (au sens traditionnel du terme). Les très nombreux spectacles d’opéra (lorsqu’il ne s’agit pas de sports) sont-ils du cinéma ? Ils témoignent de la présence en croissance des diffusions numériques qui concurrencent alors les diffusions numériques de films. Les auteurs se demandent si cela ne devient pas du « hors-film » (expression péjorative).

Le questionnement est complexe. L’ouvrage évite les réponses faciles. Il mesure aussi bien les étapes du passé que celles de la crise actuelle. Il y a, ici comme ailleurs, dans l’histoire du cinéma, des éléments de rupture et des éléments de continuité. Le numérique n’est, d’une certaine façon, qu’une autre étape, une autre crise ou « mort » dans l’histoire de l’évolution technologique du cinéma. Comme pour toutes les autres crises, on peut croire (espérer ?) que celle-ci ne sera précisément qu’une étape. Parmi ces étapes (ou « morts »), l’arrivée de la télévision (1952-1960), selon nous, est pourtant la plus importante. Avant la télévision, le cinéma est pleinement un art de masse; après, le cinéma relève d’une culture spécialisée (il rejoint donc ainsi le théâtre, l’opéra). La situation s’est aggravée, mais pratiquement tout était déjà là avec cette crise de l’arrivée de la télévision. Lorsque l’ouvrage dit que le cinéma est aujourd’hui « désacralisé », qu’il « n’est plus ce qu’il était », cela se vérifie au moins depuis l’arrivée de la télévision. Pour le grand public tout au moins, parce qu’il est certain qu’il demeure, pour un public de cinéphiles, « sacré ».

L’ouvrage contient beaucoup de néologismes, comme « l’effet Aufhebung » (qu’une note de bas de page ne réussit même pas à rendre compréhensible). Ces très (trop ?) nombreux néologismes sont-ils tous pertinents ? Apportent-ils quelque chose de nouveau dans la discussion ? Dans le chapitre de conclusion, le concept d’ANIMAGE va permettre d’intégrer un genre refoulé de l’histoire du cinéma, le cinéma d’animation, et son rôle pour le futur du cinéma. Ce qui nous donne aussi une analyse, sur presque dix pages, du Tintin de Spielberg, exemple d’une « voie de l’avenir ». D’autre part, la très (trop ?) grande quantité de références à des livres ou articles peut nuire à notre lecture. Malgré tous les néologismes et les références, l’écriture générale du livre demeure, quant à elle, fort accessible.

Voir Gravity sur son cellulaire ou le voir en IMAX 3D sur grand écran, est-ce le même film ? Il appartiendra aux spectateurs de décider si nous assistons vraiment à une « fin du cinéma ? ».

André Gaudreault, Philippe Marion
La Fin du cinéma ? Un média en crise à l’ère numérique
Paris : Armand Colin, 2013

275 pages

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