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Damnatio Memoriae

16 novembre 2014

LA POLITIQUE DU DÉSENGAGEMENT

Élie Castiel
THÉÂTRE
★★★ ½

Pièce-péplum historique, frôlant le burlesque à grandes doses d’adrénaline et de provocations, utilisant l’espace théâtral comme une ancienne arène romaine où le spectacle de la mort n’est que banalité. Et puis, des personnages, des empereurs, de nombreux monarques, tous issus de la Rome antique, la barbare, celle des dirigeants qui se succèdent, tous issus d’une époque située à presque deux siècles après l’Ère chrétienne. Comme lieu, un véritable champ de bataille où les joutes verbales monologuales se joignent aux voix des sujets dont le sort dépend des dictateurs en place.

Métaphore actuelle ? Peut-être, mais menée par la troupe du Théâtre de la Banquette arrière avec une extrême et jouissive impudeur. En prenant place, les spectateurs sont déjà confrontés à un décor d’antique festin romain, comme si l’Histoire avec un grand H arrêtait le temps, s’incrustant dans l’aujourd’hui pour autant le remettre en question que le sanctifier. Les gouvernants se succèdent, se font assassiner, se font remplacer. Les intrigues se multiplient, s’accélèrent à un rythme fou et se banalisent. Les premières minutes sont consacrées à Commode, qui se débarrassent de ceux qui le déçoivent comme s’il s’agissait d’affrontements, dans les arènes, de gladiateurs se battant pour leur survie.

Et il y a une écriture, fiévreuse, intransigeante, cruellement ludique, qui s’empare de l’actuel pour dénoncer une époque qui semble avoir perdu ses repères. Car il semblerait que pour mieux saisir la déchéance d’aujourd’hui, il faille retourner au passé, comme s’il s’agissait d’un cycle humain, d’une histoire qui ne cesse de se répéter de siècle en siècle. C’est la plume acerbe de Sébastien Dodge, tout d’abord comédien, mais aussi metteur en scène (La Guerre, La Genèse de la rage), qui refuse le français classique pour un accent actuel québécois, pour mieux identifier le moment, pour s’agripper au temps présent. Il y a là une correspondance entre les personnages sur scène et les spectateurs, comme si ces derniers étaient assis non pas sur des fauteuils, mais sur des gradins d’arène. L’humour macabre et manipulateur aidant, nous devenons les témoins passifs d’une société du spectacle hors-norme, mise en exergue, pour oublier sans doute que les coulisses abritent les tenants d’un nouvel ordre social et politique axé sur la domination.

Pièce politique, Damnatio Memoriae pèche parfois par ses excès démonstratifs. Certains spectateurs auraient voulu sans doute quelques moments de répit, pour mieux assimiler la proposition, certes fort louable, mais qui brise son confort et l’assujettit à participer, quel que soit son degré d’assimilation.

Si la mise en scène de Dogde est poussée à l’extrême, lorgnant du côté grand-guignolesque et parfois même renouant avec l’absurde, force est de souligner que les comédiens se jettent à corps perdu dans cet exercice peu banal qui leur donne la possibilité de s’éclater. Sur ce point, on croit à leurs jubilations, à leur jeu hors-norme, à leur emprise sur un sujet épidermique.

Satire, parodie, coup de poing, Damnatio Memoriae se termine par la mainmise de la chrétienté sur la société occidentale et dont la remise en question de la nature du Christ libérateur comme être mortel est soulevée, propulsant le spectateur à découvrir des pistes de réflexion insoupçonnées, mais vachement essentielles.

C’est théâtralement fellinien, spectaculaire, écervelé, bordélique, au diapason d’une société actuelle je-m’en-foutiste qui semble avoir perdu le sens fondamental de l’engagement politique au profit de celui de l’évasion, sans aucun doute pour simplement exister.

[ SATIRE POLITIQUE ]
Texte : Sébastien Dodge – Mise en scène : Sébastien Dodge – Scénographie : Max-Otto Fauteux – Costumes : Marc Senécal – Éclairages : Anne-Marie Rodrigue Lecours – Musique : Benoît Côté – Effets spéciaux : Olivier Proulx – Comédiens : Amélie Bonenfant, Jean-Moïse Martin, Lise Martin, Éric Paulhus, Simon Rousseau – Création : Le Théâtre de la Banquette arrière, en codiffusion avec Le Centre du Théâtre d’Aujourd’hui | Durée : 1 h 45 approx. (sans entracte)  – Représentations : Jusqu’au 30 novembre 2014 – Centre du Théâtre d’aujourd’hui (salle principale).

MISE AUX POINTS
★★★★★ (Exceptionnel) ★★★★ (Très Bon) ★★★ (Bon) ★★ (Passable) (Mauvais) 1/2 (Entre-cotes)

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