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Agostino Ferrente

25 mars 2014

LES COSE BELLE D’UN DOCUMENTARISTE ITALIEN

Giovanni Princigalli
Cinéaste et chargé de cours en documentaire italien (École des Médias de l’UQÀM)

En Italie, il est presque impossible de côtoyer un cinéphile, un programmateur de festival ou un critique de cinéma qui n’ait pas entendu parler d’Agostino Ferrente. Né en 1971, Ferrente est parmi les documentaristes italiens les plus primés, diffusés et respectés. Habitué depuis quelques années aux festivals les plus importants comme Locarno et Venise, Turin et Annecy, les programmateurs de ces événements cinématographiques ont vu dans ses films qu’ils représentaient comme une sorte de renaissance du documentaire italien. En fait, Ferrente y a contribué fortement, non seulement avec ses films, mais également en fondant avec d’autres cinéastes, l’Association des documentaristes italiens, qui, en Europe, est l’une des plus actives pour la défense et la promotion du documentaire. Le réalisateur a également contribué à la redécouverte du cinéma des films du cinéaste Vittorio De Seta (primé dans les années 50 et 60 à Cannes et à Venise) : « Un anthropologue qui s’exprimait avec la voix de la poésie » comme l’a affirmé Martin Scorsese. Ferrente a collaboré avec plusieurs artistes, parmi lesquels Jacopo Quadri, monteur de certains films de Bernardo Bertolucci et de Gianfranco Rosi, le premier documentariste ayant gagné un Lion d’or à Venise en 2013.

Grâce aussi à Ferrente, aujourd’hui,  en Italie, le documentaire est finalement perçu non plus comme le frère mineur du cinéma de fiction ou comme un outil d’information didactique, mais comme du véritable cinéma. Malgré les faibles ressources financières, le documentaire italien se distingue par le regard et l’esprit libre que manifestent leurs réalisateurs. Il suffit de penser aux musiciens immigrants de L’orchestra di Piazza Vittorio (présenté à Locarno en 2006). Ferrente est l’un des protagonistes du film, et son rôle est celui d’aller à la découverte d’immigrants avec un talent musical pour leur demander de donner vie au premier orchestre multiethnique de Rome.

Souvent le cinéma documentaire a tendance à dévoiler des univers parallèles, des mondes en disparition, en marge de la culture dominante. Ce film, par contre, grâce à une caméra interventionniste et au regard posé par le cinéaste, arrive à produire une réalité qui n’existait jusque là, mais qui prend vie grâce au cinéma. Ce film si vif, coloré, musical et ironique (dans lequel on cite Pier Paolo Pasolini et Voleur de bicyclettes de Vittorio De Sica) est une réponse de plus à la montée du racisme.

Le premier documentaire de Ferrente, Intervista a mia madre, coréalisé en 2000 avec son inséparable ami et collègue Giovanni Piperno (un autre talent du nouveau documentaire italien) a été tourné dans un quartier défavorisé de Naples ; le film nous parle du quotidien difficile vécu par des adolescents, mais aussi de leurs rêves d’avoir un jour un meilleur avenir. En 2013, onze ans plus tard, Ferrente et Piperno sont retournés à Naples pour retrouver leurs protagonistes, devenus des jeunes hommes et des jeunes femmes. Le résultat est un film poétique et d’une émotion intense, Le cose belle (2013), présenté à la Mostra del cinema di Venezia. Les cinéastes nous plongent dans un monde où l’intime et le collectif s’enchevêtrent l’un à l’autre et, comme par magie, brusquement, on atteint l’âge adulte et il n’est donc plus possible de rêver une vie faite de Cose belle. Ferrente et Piperno ont eux aussi atteint une certaine maturité, ce qui confirme le raffinement dans le style employé.

La première fois que j’ai entendu parler de Ferrente, c’était en 2002, au moment où j’étais en train de terminer le montage de mon premier documentaire Japigia Gagi. Paradoxalement, à l’époque, j’en savais très peu sur le documentaire, car son imposition sur la scène italienne était juste en train de débuter. Ce fut mon monteur qui m’avait appris qu’à la télé publique italienne, on allait diffuser ce soir-là, Film du Mario, d’un certain nouveau cinéaste. Ce film fut tourné à Bari, dans ma ville natale, juste une année avant mon arrivée au Québec. Comme moi, Ferrente vient de la région Puglia, qu’il a dû quitter lui aussi, en premier pour l’Australie et ensuite pour le nord d’Italie. C’est là qu’il étudia le cinéma  à l’Université de Bologne et ensuite, suivit le laboratoire « Ipotesi cinema » du cinéaste italien Ermanno Olmi à Bardonecchia. Depuis ce moment,  la contribution au documentaire italien d’Agostino Ferrente s’est fait de plus en plus importante, et nous, documentaristes de sa génération, on a envers lui une dette de reconnaissance. La première fois que j’ai entendu parler de lui, je ne savais pas encore qu’un jour j’aurais écris des cose belle sur son cinéma.

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