Recensions

Turkish Cinema: Identity, Distance and Belonging

11 mars 2011

Les images en mouvement discursives de l’Anatolie

Texte : Élie Castiel

Spécialiste des cinémas de l’Asie centrale et du Moyen-Orient, dont Women, Islam and Cinema (voir Séquences, nº 237, p. 22), Cinemas of the Other: A Personal Journey with Filmmakers from the Middle East and Central Asia (nº 245, p.15), ainsi que The Cinema of North Africa and the Middle East (nº 259, p. 7), dont elle a assuré l’édition éditoriale, Gönül Dönmez-Colin réalise finalement un projet qui lui tenait à cœur depuis très longtemps, le cinéma turc (voir, entre autres, Séquences, nos 260, pp. 32-33/34-35 et 267, pp. 31-37).

Tâche d’autant plus complexe qu’elle est elle-même d’origine turque et que cela impliquait de nombreuses embûches qu’elle réussit à éviter : proximité avec le sujet, notamment face au culte des personnalités marquantes de ce cinéma, dogmatisme résolu devant toutes conventions cinématographiques émanant de la Turquie, et finalement, la question de l’abandon  face aux œuvres abordées.

Le résulat est d’autant plus probant que cet essai imaginatif sur un cinéma qui commence à peine à être connu, particulièrement dans le monde de la critique et de la cinéphilie, se classe parmi les écrits sur une cinématographie nationale les plus intellectuellement probants et aboutis  de ces dernières années.

Dönmez-Colin a choisi la voie interventionniste plutôt que descriptive, optant pour l’analyse au détriment (et nous sommes d’autant plus heureux) de la synthèse expéditive. Le travail de l’auteure passe avant tout par la recherche (archives gouvernementales, Internet, revues spécialisées, ouvrages sur des sujets connexes) et par l’investissement personnel (entrevues, présence dans divers festivals turcs et étrangers), ce qui ne l’empêche pas de conceptualiser les propos pour donner à l’ensemble une lecture plus suggestive et aérée…

Dönmez-Colin aborde une thématique complexe englobant des sujets aussi délicats que l’exil, les différentes formes de déplacements (intérieurs et extérieurs), la sexualité (hétérosexuelle et homosexuelle), les codes d’éthique, en constante gestation et l’implication intellectuelle des cinéastes face à leur métier. Ellle finira son livre en entamant un discours sur la délicate question de la modernité et notamment dans la façon dont les cinéastes turcs l’abordent, conscients de leurs double appartenance géographique, cet espace culturel entre l’Orient et l’Occident.

Sur ce point, l’auteur évite (et c’est dommage) de se lancer dans la polémique actuelle de l’ascension de la Turquie à l’Union Européenne dans une tentative d’affirmer sa modernité. Si elle l’évoque, c’est avec prudence, préférant ne pas trop s’impliquer —  … some of the reforms that the EU [European Union] demands from Turkey for its acceptance are related to the multiple identities living on its land, the identities that the Republic has ignored in its efforts to assume a European identity (p. 14). Mais elle abordera avec acuité l’épineuse question kurde – The Kurdish issue and the war in the south-east have been thorny subjects for Turkish cinema, which, until the 1990s, showed the Kurds as Turks. The Kurds were the pooor illiterate easterners from the mountains. They were identified as their black shalvar (loose pants), their poverty and their lack of proper discourse in the official language (p. 91). C’est notamment dans le chapitre « Denied Identities » qu’elle insistera sur cette question, se prêtant au jeu de la polémique, lançant le débat avec rigueur intellectuelle, sens de la répartie et une simplicité tout à fait réjouissante.

Six chapitres forment l’ensemble de cet essai qui suit la logique chronologique pour mieux comprendre le parcours d’un cinéma qui ne cesse de se remettre en question, parcourant les différentes périodes historiques, questionnant les multiples transformations sociales et politiques.

Le livre date de 2008 et depuis ce temps, le cinéma turc est de plus en plus connu en Occident, notamment par la voie du circuit festivalier. Il s’agit d’un cinéma qui, si l’on se fie à ce remarquable livre (et à nos quelques observations au cours de manifestations cinématographiques), étonne, se permet de jongler avec les formes narratives et esthétiques actuelles, remet en question son Histoire, avec un grand H, et  finalement se présente comme le reflet d’une société en pleine transformation, naviguant dans les eaux troubles, mais fascinantes, entre l’Europe et l’Asie.

Et comme tous les ouvrages précédents de l’auteure, le livre est écrit dans un style à la fois alerte et cohérent et se dote d’une filmographie sélective par ordre alphabétique comprenant le générique de chaque film, de références, d’une bibliographie et d’un index.

À quand un cours sur le cinéma turc dans nos salles universitaires?

>> Turkish Cinema : Identity, Distance and Belonging | Gönül Dönmez-Colin | Londres : Reaktion Books, 2008 | 268 pages

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