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Scènes de la vie conjugale

15 avril 2019

Critique
| SCÈNE |
Élie Castiel

★★★★

L’INTIME ET L’IMMUABLE

Deuxième adaptation, en 2019, d’une œuvre de Bergman. Après le très remarqué Fanny et Alexandre, au TDP, Scènes de la vie conjugale (d’abord une télésérie, puis un film pour le grand écran) prend le risque de la scène au 4’sous, parmi les salles intimes théâtrales de la métropole. Un espace dramaturgique plus grand que nature qui s’impose comme si, quelle que soit la pièce montée, ne laisse jamais le spectateur sur sa faim. Suite

Ombre Eurydice parle

Critique
| SCÈNE |
Élie Castiel

★★★ ½

SEULS RESTENT LES MOTS

Au Québec, dans le domaine théâtral, le futur sera majoritairement femme si on en juge par l’ascension fulgurante des personnages et des auteures – oui, selon mes recherches, le féminin d’auteur sous cette appellation est accepté – féminines dans le domaine de la création. Encore du travail à faire, mais le vent ne cesser de tourner, et dans la bonne direction. Et c’est tant mieux!

Crédit photo : © Marie-Noël Pilon

D’autre part, les mythes grecs n’ont jamais étaient aussi présents qu’aujourd’hui, parce que classiques, éternels, puisant aux sources mêmes de l’humanité, de son devenir, de son rapport aux Dieux et aux individus. Dans l’écrit de l’Autrichienne Elfriede Jelinek, trois Eurydice, « celle qui fuit » (selon le programme), ou autrement dit interroge un présent empreint d’obstacles, de faux parcours, de retenues, tenant des paroles perçantes écrites par une plume qui déconstruit le système même de la pensée. Il y a aussi « celle qui écrit », alter ego sans doute de Jelinek. Et « celle qui arrache », s’adressant à un moment aux spectateurs et spectatrices pour recueillir finalement une réaction complice.

Trinité d’un même personnage-femme, trois générations qui se fondent en une, la femme. Et Orphée dans cette histoire? Un chanteur rock nourri des mythes fondateurs de sa profession. Quoi dire de plus? Puis une mise en scène signée Louis-Karl Tremblay, face à un texte puissant, abstrait, quasi surréaliste favorisant des situations proches de la chorégraphie, sommant les protagonistes à revoir les codes scéniques du comportement, de la gestuelle et de la voix. Le mythe grec et une descente aux enfers romantique, un amour déchu, une histoire quasi inventée pour dire l’affect dans le sens hellénique, car tout ne peut se dire ouvertement.\

Le décor, trois emplacements, et une porte en haut à la droite de la scène arrière comme lieu de concert d’Orphée, entrouverte. Le reste, une pièce qui résiste au courant traditionnel en transformant l’expérience théâtrale en quelque chose sorti de l’inconscient. Magnifiquement abstrait. Philosophique.

Et Orphée dans cette histoire? Un chanteur rock nourri des mythes fondateurs de sa profession. Quoi dire de plus?

Auteure : Elfriede Jelinek – Traduction : Sophie Andrée Herr, d’après Schatten (Eurydike sagt) – Mise en scène : Louis-Karl Tremblay – Assistance à la mise en scène : Mathieu Leroux –Éclairages / Vidéo : Robin Kittel-Ouimet Scénographie / Costumes : Karine Galarneau – Musique  : Steve Lalonde – Soutien chorégraphique : Marilyn Daoust – Distribution : Stéphanie Cardi, Macha Grenon, Louise Bédard, Pierre Kwenders – Prod. : Théâtre Point d’Orgue / Théâtre Prospero.

Durée
1 h 10

(Sans entracte)

Représentations
Jusqu’au 27 avril 2019
@ Théâtre Prospero
(Grande salle).

MISE AUX POINTS
★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Très Bon. ★★★ Bon.
★★ Moyen. Mauvais. 0 Nul.
½ [ Entre-deux-cotes ]

Kid Pivot

4 avril 2019

Critique
[ DANSE ]
Élie Castiel

★ ★ ★ ★

LA TYRANNIE DE LA PERFECTION

Il a été beaucoup question du vocable « tyrannie » dans la rencontre avec l’équipe à la suite du spectacle. L’excellente explication de Crystal Pite suffisait. La grande Dame de la danse moderne fut claire, précise, ne jouant pas avec les mots, situant la danse, quelle qu’elle soit, dans un registre savamment contrôlé qui se permet le plus souvent des élans de rapports de force. C’est ainsi que se créent les chorégraphies les plus électrisantes.

Soirée de Première inoubliable sous le signe de la création dans sa forme la plus absolue. Une anecdote sous l’Empire du tsar de Russie devient pièce de théâtre avec tout ce que cela implique. On ne vous ennuiera pas avec des détails afin que vous puissiez savourer ce spectacle haut en couleurs. Suite

Mon héros Oussama

3 avril 2019

CRITIQUE
| théâtre |
Élie Castiel

★★★

PERSONNAGES EN QUÊTE D’AUTEUR

De deux choses l’une, ou on adhère à cette proposition qui n’en est pas une, ou au contraire, on tente de s’immiscer dans la tête de ces cinq personnages en quête d’auteur. Ce qui ne les empêche pas de parler, trop parler, de se disputer pour tout et pour rien, de passer du coq à l’âne comme si de rien n’était, de ne pas hésiter à embrouiller les pistes. Bien entendu, le verbe est présent, trop présent, ne cessant d’envahir l’espace exigu de la salle intime du Prospero, un des hauts lieux de toutes les expérimentations théâtrales.

Oussama, inutile de vous rappeler ce nom. Danger, refuge du mal, précurseur d’un après 11 septembre insoutenable qui a changé la donne politique à jamais et créé une nouvelle phobie, l’islamophobie.

… le verbe est présent, trop présent, ne cessant d’envahir l’espace exigu de la salle intime du Prospero, un des hauts lieux de toutes les expérimentations théâtrales.

Pour Dennis Kelly, l’auteur de Osama the Hero, traduit ici textuellement par Jean-François Rochon, Mon héros Oussama, un cratère d’explosion, une idée sortie d’une féconde imagination qui ne demande qu’à s’exprimer. D’où des paroles tenant de l’absurde, du néant des situations, de perversités morbides entre la nourriture (ou sa préparation) et la torture, entre le désir de la chair et son refus, entre l’Homme et la Femme. Entre la politique et le quotidien.

Nous sommes tous des assassins et tous aussi en danger, semble dire calmement Kelly, ne reculant devant rien pour, justement, enfreindre les codes de la dramaturgie en soulignant à gros traits les enjeux de la provocation. On ne cesse de crier et les comédiens semblent improviser. Ils n’ont guère le choix devant un texte aussi hétéroclite, anti-écriture, anarchique, rebelle.

Crédit photo : © Cannelle Wiechert

Suite

Britannicus

30 mars 2019

CRITIQUE
| SCÈNE |

★★★★

L’ÉTRANGE FACULTÉ DE LA DYSTOPIE

Élie Castiel

Oser prendre des risques quitte à désorienter certains spectateurs peu habitués aux classiques, même si la mise en scène s’applique à moderniser le propos jusqu’à le rendre apparent. Autre défi de taille, aujourd’hui impensable : conserver la langue en vers, comme l’avais écrite Racine. Et comme dans toute tragédie qui se respecte, des amours impossibles, assassines, meurtrières. Regard sur notre présent? Peu importe puisque la mise en scène magistrale de Florent Siaud assure une (in)temporalité soumise aux caprices des Dieux et des Humains.

Evelyne Rompré (Junie) et Éric Robidoux (Britannicus) > Crédit photo : © Yves Renaud

Passé, présent et futurs obscurs se juxtaposent dans un jeu scénique hallucinant, un décor où le mur/rideau sur fond de scène en couleur or se transforme en une sorte de teinte neutre entre le gris et le blanc pâle. Non pas par hasard, mais grâce à un jeu d’éclairages qui explique les états d’âme d’un groupe d’individus pris entre la force du vrai amour et l’envie de posséder. Suite

Twenty-Seven

25 mars 2019

CRITIQUE
| ART LYRIQUE |

Élie Castiel

★★★★

EN TOUTE INTIMITÉ

Cette troublante et intègre nouvelle production de l’Atelier lyrique de l’Opéra de Montréal suscite l’intérêt et encore plus la curiosité par sa proposition inusitée. La relation entre Gertrude Stein et Alice B. Toklas a été peu relatée dans les arts de la représentation, et encore moins dans l’art lyrique. L’entreprise procure chez les spectateurs à la fois controverse, enchantement, surprise bien entendu et attention, toutes orientations sexuelles confondues.

Et le fait que le récit se passe vers le milieu du siècle dernier rend l’ensemble encore plus exaltant, voire même tonique et séduisant. Le livret de Royce Vavrek accumule jeux de mots et conversations banales, racontant des instants de vie de quelques artistes de l’époque. Stein, celle par qui le succès arrive aux autres (ou le contraire peut-être). Son physique (qu’on imagine), son visage, sa gouaille à décortiquer certaines vérités, son goût du bel art et de la musique sérieuse. Et puis sa conjointe (comme on dirait maintenant), Alice B. Toklas, elle aussi juive-américaine établie à Paris, capitale, à l’époque, des libertés individuelles, de la débauche mesurée considérée comme un des beaux-arts, mais second violon dans le couple. Elle s’occupe de tout tandis que Gertrude pense, réfléchit et se questionne sur le monde. Même lorsqu’elles échappent toutes deux aux nazis dans des conditions troubles.

Des amis comme Picasso, Scott Fitzgerald, Leo Stein, Matisse, Man Ray et Ernest Hemingway, sur qui elles ne partagent pas nécessairement la même sympathie pour l’un ou pour l’autre sont des habitués du salon. Absence de femmes, du moins dans cet opéra de chambre brillamment accompli au niveau de la voix. C’est une constatation dans les deux cas. Toutes moins poussées que dans les grandes salles, dans des opéras traditionnelles. Sur la petite scène du Centaur, tout cela est exquis.

Magnifique décors de Simon Guilbault où le minimalisme du salon des Stein-Toklas épouse les tableaux vierges de diverses dimensions où on devine le contenu, sauf vers la fin alors que le très beau Gertrude picassien les anime tous.

Rose Naggar-Tremblay (Gertude) et Andrea Núñez (Alice) – Crédit photo : © Yves Renaud

Côté-Toklas, rien à reprocher. Andrea Núñez demeure constamment touchante, parfois ludiquement et doucereusement perverse dans ses rapports à certains visiteurs et promet des mouvements sur scène tout à fait dignes. Et puis Rose Naggar-Tremblay, trop élégante, corps de mannequin, éloignée de la véritable Gertrude Stein; à tel point qu’il nous est impossible d’y croire. Mais elle conserve un jeu qu’elle maîtrise avec soin et assure avec doigté les diverses variations vocales. On s’y habitue à ces imperfections et on s’attache à son personnage, et aux autres il va s’en dire.

Un bémol. Le panneau des surtitres en français et en anglais, comme à l’Opéra, aurait dû être placé au fond de la scène, quitte à réduire la verticalité du décor mural. À la première rangée, on a simplement arrêté de lire, de peur d’engendrer des torticolis. C’est aussi vrai à la Salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts.

Petite salle du Centaur pleine à craquer ce dimanche après-midi et on comprend l’enthousiasme pour un tel sujet. Ce que de nos jours on s’évertue encore à appeler « normalité » n’attire plus autant les spectateurs. Le compositeur Ricky Ian Gordon, dont les airs de chambre amusent, sidèrent, enchantent et animent nos sens, et le librettiste Royce Vavrek ont conçu un couple lyrique intime, de salon (pour certains, de chambre), art de la représentation qu’ils ont agrémenté, en filigrane, au goût du jour.

Mais une chose est claire : il est important que le sens du vrai art revienne dans notre conscient collectif à une époque où le populisme mondial ambiant continue de plus belle à pulvériser sur son passage tout ce qui a fait les heures de gloire du bon goût, de la pureté et de la subtilité. Et surtout se dire que ce sont les spectateurs qui doivent s’intégrer aux bons artistes et à leurs créations et non pas le contraire. À tout entendeur, salut!

Magnifique décors de Simon Guilbault où le minimalisme du salon des Stein-Toklas épouse les tableaux vierges de diverses dimensions où on devine le contenu, sauf vers la fin alors que le très beau Gertrude picassien les anime tous.

OPÉRA EN UN PROLOGUE ET CINQ ACTES

ÉQUIPE DE CRÉATION

Musique
Ricky Ian Gordon

Livret
Royce Vavrek

Mise en scène
Oriol Thomas
assisté de Mélissa Campeau

Directrice musicale et pianiste
Marie-Ève Scarfone

Violoncelle
Stéphane Tétreault

Décors
Simon Guilbault

Éclairages
Martin Sirois

Vidéo
Félix Fradet-Faguy

Costumes
Oleksandra Lykova

Distribution 
[ représentations du 24 et 31 mars ]
Rose Naggar-Tremblay (Gertrude Stein)
Andrea Núñez (Alice B. Toklas)
Sebastian Haboczki (F. Scott Fitzgerald)
Nathan Keoughan (Leo Stein)
Pierre Rancourt (Matisse)
Scott Brooks (Man Ray)

Production
Atelier lyrique de l’Opéra de Montréal

Durée
2 h
(incluant 1 entracte)

Représentations
Mardi 26, jeudi 28 et samedi 30 – 19 h 30
Dimanche 31 mars – 14 h

Centaur
(Petite salle)

MISE AUX POINTS
★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Très Bon. ★★★ Bon.
★★ Moyen. Mauvais. 0 Nul.
½ [Entre-deux-cotes]

The Shoplifters

23 mars 2019

CRITIQUE
| SCÈNE |
Élie Castiel

★★ ½

EFFRACTIONS SANS CONSÉQUENCES

Le théâtre populaire peut avoir des moments de pure extase drolatique selon la qualité des dialogues servis, le plus souvent défiant le réalisme, mais c’est là un exercice de style que seuls des géants comme Ionesco ou des québécois comme Ducharme peuvent se permettre de créer, car marchant en terrains glissants.

L’ensemble des comédiens (Crédit photo : © Andrée Lanthier)

Suite

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