1er mai 2013
>> Aliénor Ballangé
Wadjda, de Haifaa Al-Mansour, est à voir au deuxième degré : c’est pour ainsi dire un film au carré. Il raconte une histoire qui renvoie directement à lui-même : le vélo de Wadjda, c’est le film d’Al-Mansour. Au-delà des ressemblances physiques qui existent entre la chaîne et la pellicule, entre les dérailleurs et les bobines, au-delà du fait que le cinéma comme le vélo visent à produire du mouvement, une ironie qui prend tout son sens dans un pays conservateur, réaliser un film c’est comme faire du vélo : interdit, tabou. Personne ne s’y risque : on respecte la règle, on l’intègre, on l’assimile. Il faut attendre l’effrontée, l’inadaptée, celle qui refuse le système – la jeune fille qui fait du vélo – comme son double réel qui réalise un film, indifférente à des règles qui ne sont et ne seront jamais les siennes.

25 avril 2013

COMÉDIE DRAMATIQUE / ACTION | Origine : États-Unis – Année : 2013 – Durée : 2 h 10 – Réal. : Michael Bay – Int. : Mark Wahlberg, Dwayne Johnson, Rebel Wilson, Anthony Mackie, Ed Harris, Tony Shalhoub – Dist. / Contact : Paramount | Horaires / Versions / Classement : Cineplex
Résumé
Un groupe d’hommes musclés, véritables bodybuilders, forment un groupe, le Sun Gym Gang. De décembre 1999 à janvier 2000, ils ont commis de multiples vols, des enlèvements et même des meurtres, défiant ainsi les autorités et devenant célèbres.
En quelques mots
★
Ne dérogeant pas de ses habitudes, le prolifique producteur-réalisateur, entre autres Armageddon (2003) et les trois Transformers (2007, 2009 et 2011), assume avec enthousiasme et délire son goût pour un certain humour discutable et pour les scènes d’action poussées à l’extrême. Mais il y a aussi une question de sous : très tôt, Bay a compris que tourner à Hollywood était simplement une question de profit. Sur ce point, il demeure fidèle à un code bien établi, suivant les règles avec une détermination déconcertante qui, justement, le rend aussi populaire. Ses films fonctionnent à merveille et pour les mauvaises raisons. Dans le cas de Pain and Gain, le menu est complet : le film est misogyne, raciste, sexiste, gratuitement violent, homophobe. Quant à la mise en scène, elle revendique son aspect bordélique et dévergondé, à l’image de ses personnages, tous se comportant à base d’une psychologie au premier degré, irrationnelle, impulsive. Muscles et testostérone se conjuguent sans compromis. >> Élie Castiel
MISE AUX POINTS
★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Remarquable. ★★★ Très bon. ★★ Bon. ★ Moyen. ☆ Mauvais. ☆☆ Nul … et aussi 1/2 — LES COTES REFLÈTENT UNIQUEMENT L’AVIS DES SIGNATAIRES.
6 mars 2013
Il incombe aux enfants victimes de violences, de sévices et de mutilations de vivre toute leur existence avec le fardeau des conséquences d’actes barbares perpétrés par des adultes obtus. Cette réflexion surgit inéluctablement à la suite du visionnement du troisième long métrage du jeune cinéaste québécois Martin Laroche [La logique du remords (2007) et Modernaire (2009)]. Les Manèges humains, tourné avec un microbudget subventionné, tente de mettre en perspective les aspects néfastes d’une mutilation génitale féminine (MGF), mieux connue sous le terme « générique » d’excision.
>> Patricia Robin

31 janvier 2013

« Beasts of the Southern Wild » de Benh Zeitlin — Film international le plus cité
25 janvier 2013
À tous ceux qui prétendent que les films de Michael Haneke sont ennuyeux, Séquences propose l’expérience qui fut la nôtre pour cet article, celle de revoir son entière filmographie en moins de dix jours. Cogitations, retours sur soi et insomnies garanties. Cauchemars en option.
>> Anne-christine Loranger
Deux Palmes d’Or. On dit cela et on a tout dit. Peu importe les cinquante et quelques prix internationaux qui couronnent l’œuvre de Michael Haneke (il vient d’ailleurs de triompher pour la troisième fois aux European Film Awards), avec ses deux Palmes, le réalisateur autrichien a rejoint le très sélect podium occupé jusqu’ici par Sjöberg, Coppola, August, Kusturica, Imamura et les frères Dardenne. Alors qu’Amour se prépare de toute évidence à prendre la route des Oscars, une analyse de l’œuvre hanekienne nous paraît pertinente.

9 novembre 2012
Quelle belle chose de constater, autant pour le public que pour les critiques, que certains cinéastes font leur « meilleur film » à chaque nouvelle proposition. C’est bien le cas de Jacques Audiard qui, après l’édifiant et magnifique Un prophète, surprend de mille et une façons avec De rouille et d’os. Film primaire, concret, où le corps est ominiprésent, filmé avec religiosité, emportement et totalité.
>> Élie Castiel

6 septembre 2012
Comme prémisse, une affaire de mœurs qui ressemble à tant d’autres. Michel Dumont, un livreur de dépanneur séparé et père de deux jeunes enfants, est accusé et condamné pour une agression sexuelle qu’il nie avoir commise. À partir de ce scénario on ne peut plus télévisuel et propice aux heures de grande écoute, de ce curieux équilibre entre le fait vécu et l’événement sensationnaliste, Podz a tiré un film original, bourré d’idées narratives et de propositions esthétiques malgré ses apparences de simplicité, touchant, d’une humanité à la fois déconcertante et conciliatrice.
>> Élie Castiel

12 juillet 2012
Largement étudié par de nombreux psychanalystes, dont Sigmund Freud, Carl Jung et Otto Rank, le concept du double fascine, certes, mais possède une part latente qui inquiète. L’œuvre cinématographique de Christopher Nolan regorge de figures du double, que nous survolerons, afin d’en découvrir les multiples facettes.
>> Maxime Labrecque
Il convient, tout d’abord, d’apporter certaines précisions quant au concept du double, car il se décline de multiples façons. Ainsi, « l’autre, celui qui est en trop, la douteuse compagnie, peut se manifester physiquement ou psychiquement (même si, dans la plupart des cas, il y a doute sur la réalité de la manifestation physique). Dans la première catégorie, on rangera la gémellité, l’autoscopie, les sosies, etc.; dans la seconde, les cas de personnalités multiples ou de possession. Nous proposons d’appeler les premiers doubles externes, les seconds doubles internes. » [1] C’est, somme toute, la même remarque que fait Ilana Shiloh dans son ouvrage The Double, the Labyrinth and the Locked Room, en soulignant : « When I have a double, I lose my uniqueness : I am no longer one of a kind and my very existence is shared by another being. Furthermore, doubling can result from two different processes: replication or splitting of the self » [2].

The Prestige
Prenons la première catégorie du double, soit le double externe. Ce type est possiblement le plus simple à identifier, car il est théoriquement possible de prendre le sujet et son double, de les mettre côte à côte et de constater qu’il ne s’agit pas de la même entité. Dans l’œuvre de Nolan, un film en particulier joue sur cette catégorie du double : The Prestige (2006). Deux magiciens, autrefois alliés, s’affrontent désormais dans une course au meilleur tour de magie. Comme le mentionne Pilar Andrade dans son article Cinema’s double, Their Meaning, and Literary Intertexts [3], ce film représente un exemple hybride du concept du double externe. En effet, les spectateurs doivent accepter une explication à la fois rationnelle et irrationnelle quant aux mécanismes derrière les impressionnants tours de magie. Dans le premier cas, celui d’Alfred (Christian Bale), l’utilisation d’un jumeau identique, inconnu de tous et gardé dans le plus grand secret, permet de créer l’illusion. Dans le second cas, celui de Robert (Hugh Jackman), la solution s’avère davantage complexe, et consiste en la création d’un clone, grâce à l’aide de Nikola Tesla (David Bowie) et de sa mystérieuse machine. Afin d’éviter que son tour ne soit découvert, Robert s’assure de tuer discrètement son clone à la fin de chaque représentation. Ce clone, ce double en tout point identique, représente, pour le magicien, une menace. Or, « éliminer purement et simplement le double revient en fait à éviter le conflit, l’épreuve que représente le double. Si l’on admet l’hypothèse que le double représente dans le sujet la partie exclue, non réalisée, celui qui fait disparaître le double veut se défaire à la fois de la vie et de la mort. » [4]
Les doubles externes, à notre avis, peuvent aussi être métaphoriques. Sans nécessairement se ressembler, ceux-ci partagent un lien; une symétrie les unit malgré eux. Dans de nombreux récits manichéens, le Bien s’oppose au Mal, et ces concepts sont incarnés par des protagonistes qui, inévitablement, finiront par s’affronter. Intrinsèquement liés, ces concepts perdent leur sens s’ils ne sont pas confrontés. Ainsi, le Bien « ne peut exister sans le Mal dont il affirme la présence dans sa propre définition, tout en prétendant par ailleurs en effacer les traces et en annuler les effets » [5]. En 2008, Nolan réalise The Dark Knight. Le Mal, incarné par le Joker, menace, corrompt et provoque le chaos partout où il passe, alors que le Bien, incarné par Batman, tente de rétablir l’ordre. Évidemment, cette polarisation est plutôt réductrice… Mais qu’advient-il lorsque le Joker est hors d’état de nuire ? Le Mal surgira de nouveau, cette fois-ci dans The Dark Knight Rises (2012), sous les traits de Bane, car le Bon n’existe jamais sans la Brute. Cela dit, dans ses films, Nolan parvient à éviter une représentation simpliste du héros salvateur traditionnel. Son Batman n’est pas aimé de tous les citoyens de Gotham City. Mystérieux, violent et ténébreux… Son image devient ambiguë davantage lorsqu’il endosse les crimes d’autres personnes, semant ainsi la confusion quant à ses intentions. Le Bien peut-il également incarner le Mal ?

Batman Begins
Le double, nous l’avons vu, peut aussi être interne et, par conséquent, autrement plus inquiétant. Pensons ici à tous les cas de possession, de troubles de la personnalité multiple, de bipolarité, de double identité… Largement exploité au cinéma, notamment dans The Black Swan (2011) et Fight Club (1999), ce concept est grandement présent dans l’œuvre de Nolan, mais jamais de la même façon. Nous faisons ici référence aux multiples superhéros possédant une double identité. Clark Joseph Kent/Superman, Peter Parker/Spiderman, Bruce Wayne/Batman, Robert Bruce Banner/Hulk; chacun à sa façon possède un double, qu’il le veuille ou non. L’équilibre précaire entre ces deux identités est parfois très difficile à conserver. Cette dichotomie est évidemment présente dans la trilogie Batman Begins (2005), The Dark Knight (2008) et The Dark Knight Rises (2012). Outre le personnage central de Batman, de nombreux protagonistes possèdent, eux aussi, un double interne. Ainsi, le personnage principal du récit « est-il confronté à son propre double, ou bien à un autre personnage dédoublé? Dans le premier cas, nous proposons de parler de double subjectif, dans le second de double objectif » [6]. Batman est confronté, d’une part, à son double subjectif interne, de l’autre, à des doubles objectifs, mais également internes.
Dans Batman Begins, l’antagoniste du héros est Scarecrow/Dr. Jonathan Crane. Il ne s’agit pas de deux personnages différents, mais bien de la même personne qui possède son propre double interne, qu’il convoque au besoin. En outre, il est intéressant de voir de quelle manière ces différents doubles se rencontrent et se confrontent. Bruce Wayne, en face du Dr Crane, par exemple, n’agit évidemment pas de la même façon que s’il s’agissait de son double, Batman, en présence de Scarecrow. Dans The Dark Knight, le double interne se manifeste d’une autre façon, en la personne d’Harvey Dent, qui, suite à un accident, devient littéralement Double-Face. Ce personnage incarne le concept du double interne d’une façon plutôt singulière. Deux identités, deux visages, simultanément présents, témoignent à la fois du Bien et du Mal, du Beau et du Laid, du Sublime et du Grotesque.

Un cas particulier attire notre attention : Inception (2010). Chaque personnage, lorsqu’il « rêve », active dans son esprit un double qui agit à sa place. Parfois même, le double lui-même se dédouble, ce qui crée un casse-tête exponentiel. Le même procédé permet à certains personnages, pourtant inexistants dans la réalité, d’avoir leur double dans le monde des rêves. Ainsi, Mal (Marion Cotillard), hante et menace Cobb (Leonardo DiCaprio) dès qu’il s’endort. La femme aimée, que l’on sait pourtant disparue, réapparaît. Mais « est-ce elle-même qui réapparaît ou quelqu’un d’autre ? S’agit-il d’un simple sosie ? D’une réincarnation ? » [7]. Ce double interne, cette projection mentale incontrôlable, fait partie de Cobb, au même titre que sa culpabilité, ce qui explique tout le mal qu’il a à s’en défaire.
Qu’en est-il de Memento (2000) ? Leonard Shelby, dont la mémoire à court terme se réinitialise constamment, tente d’enquêter sur le meurtre de sa femme. Sammy Jankis, un ancien client de Shelby, avait le même problème (double objectif et externe). Incapable de reconstituer sa propre identité, oubliant des détails importants, ne pouvant se fier aux gens qui l’entourent, Leonard Shelby est perdu et s’invente un système de repères. Mais ses notes, ses polaroids et ses tatouages ne suffisent pas. Son désir de vengeance, quoique déjà rassasié, constitue le moteur de son existence. Il s’invente alors un double (subjectif et interne), celui d’un détective en quête de justice. En fait, il y a deux Leonard Shelby : celui d’avant son accident, et celui d’après; personnage flou et déconstruit. En jouant ainsi avec la temporalité et les effets narratifs, Nolan parvient à revisiter le film de détective classique et à créer, pour reprendre le terme d’Ilana Shiloh [8], des « faux-doubles », qui viennent tromper le spectateur, qui croit en la bonne volonté du narrateur. Bref, l’œuvre de Nolan regorge de doubles, ajoutant une part « d’inquiétante étrangeté » à la plupart de ses personnages.
[1] Visages du double (Nathan, 1996), p. 92.
[2] The Double, the Labyrinth and the Locked Room (Peter Lang, 2011), p. 28.
[3] « Cinema’s Double, Their Meaning and Literary Intertexts », dans Comparative Literature and Culture, Volume 10, numéro 4 (décembre 2008), p. 4.
[4] Visages du double (Nathan, 1996), p. 115.
[5] « Théorie et figures du double : du réactif au réversible », dans Figures du double dans les littératures européennes (L’âge d’Homme 2001), p. 21.
[6] Visages du double (Nathan, 1996), p. 91-92.
[7] Visages du double (Nathan, 1996), p. 101.
[8] The Double, the Labyrinth and the Locked Room (Peter Lang, 2011), p. 84.
Dossier complet : Séquences (nº 279, p. 31-41)
15 mai 2012
La disparition injustement prématurée de Theo Angelopoulos il y a quelques mois nous interpelle. Lui consacrer un dossier nous a donc paru non seulement une marque d’affection envers un grand humaniste, mais aussi un devoir moral. En 1970, Theo Angelopoulos réalise La Reconstitution (Anaparastassi), un premier long métrage qui annonce déjà sa démarche esthétique particulière et qui se perpétuera tout au long de sa carrière. De tous les cinéastes grecs contemporains, Angelopoulos est celui qui a le plus énergiquement formulé la syntaxe filmique, notamment par le biais de l’utilisation du plan-séquence comme métaphore du mouvement perpétuel de l’Histoire et de la quête existentielle de l’individu. De cette proposition intellectuelle engagée émane un regard sur le monde et sur le cinéma en tant qu’outil de conscientisation à la fois sociale, politique et personnelle. Mais ce qui se dégage surtout de cette hypothèse, c’est que dans son ensemble, l’œuvre angelopoulosienne mêle la circularité des concepts fondamentaux du plan aux préoccupations sociopolitiques et existentielles issues de l’idiosyncrasie moralement assumée du cinéaste. Des collaborateurs d’ici et des correspondants à l’étranger ont gracieusement contribué à la réalisation de ce dossier. Nous leur sommes reconnaissants.
>> Dossier réuni par Élie Castiel
Le plan-séquence possède sa propre morale et se présente comme un plan obtenu en filmant toute une séquence en un seul plan ou, en d’autres mots, il s’agit d’un plan qui équivaut à une séquence. Les personnages, filmés en continuité comme dans un plan sans coupes, évoluent à l’intérieur du cadre (parfois même hors du cadre) jusqu’à ce que leurs actions expriment une signification, jusqu’à ce qu’un effet narratif cathartique de mise en scène opère.
16 mars 2012
Prix du meilleur scénario au Festival de Cannes 2011, le nouveau film de Joseph Cedar est le récit d’une confrontation intellectuelle entre un père et son fils, tous deux recherchistes à l’université. Pour le cinéma israélien de ces dernières années, il s’agit d’un film atypique puisqu’on ose, enfin, se détacher des sujets polémiques et géopolitiques maintes fois rebattus. Et au-delà d’un récit qui clame tout haut son amour des mots, Footnote se distingue par l’élégance et la limpidité de sa mise en scène.
>> Élie Castiel
De Joseph Cedar, nous connaissons le remarquable Beaufort (2007), véritable plaidoyer contre la guerre et aussi une profonde réflexion sur le rôle des images en mouvement dans le conflit au Moyen-Orient. Avec Footnote, le cinéaste israélien change de style, mais demeure aussi intime. Le film aborde avec verve, détermination et un sens lucide de la répartie l’affrontement entre un homme et son fils, chercheurs au prestigieux département d’études talmudiques de l’Université hébraïque de Jérusalem…

L’affrontement entre un homme et son fils
2009 © SÉQUENCES - La revue de cinéma