Blogue

Une investigation cinématographique (8)

1er octobre 2011

>> Sylvain Lavallée

Hier et aujourd’hui

Je n’ai pas eu le choix, après avoir rencontré la semaine dernière cet homme indescriptiblement ordinaire, je devais retourner en arrière et relire tout ce que j’avais écrit à propos de cette investigation pour tenter de trouver ce qui se terrait derrière mes mots, pour voir s’il n’y avait pas quelque intention cachée, et je fus bien surpris de découvrir dans mes premiers textes une piètre tentative de me déresponsabiliser à travers un discours insistant constamment sur mon manque de volonté. Dans le premier article seulement, on trouve ces expressions : « mais la lettre m’avait trop secoué, j’étais déjà envoûté », « un mouvement que suivit machinalement mon regard », « sans que j’en prenne réellement conscience », « ce que je ne parvenais à faire que mécaniquement, par réflexe », « je me serais laissé porter avec le même abandon sur les sons qu’elle produisait », « je ne pouvais que suivre cet homme » et surtout cette phrase, qui m’octroie une veulerie indéfectible : « Mais le silence s’alourdissait autour de ma couardise, j’étais opprimé par son regard scrutateur, me sentant de plus en plus lamentable avec mon attitude fuyante, intimidée, et je commençai à être convaincu qu’elle allait subitement se lever et me quitter sans un mot, me laissant moisir dans mes regrets timorés. » Ça ne s’améliore pas par la suite, la semaine suivante j’écris avoir trouvé mon premier interlocuteur par hasard sur ma route, je justifie ma mollesse par une perte de confiance en la réalité et pendant tout ce temps je me représente attaché sur une chaise, prisonnier d’un sous-sol anonyme. Je ne m’en rendais pas compte alors, mais me décrire ainsi servait à cacher… bon, je m’y remets, reprenons du début.

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Une investigation cinématographique (7)

23 septembre 2011

>> Sylvain Lavallée

Le langage

Avant tout, il me faut revenir sur ce steak, celui qui traînait entre Cary Grant et Jean Arthur dans Only Angels Have Wings. Car à bien y penser, il y avait là, dans cette scène, tout le pouvoir du cinéma, une parfaite illustration de ce que le geek appelait une rencontre éthique : le steak sépare et oppose les personnages de Grant et d’Arthur, il est la réification de leur conflit. Mon texte de la semaine dernière relevait déjà implicitement ce point, mais j’ai depuis interrogé un nouveau « témoin », ou un « suspect » (je ne sais toujours pas comment nommer mes intervenants), et cette conversation que je m’apprête à retranscrire m’a permis de voir très exactement ce qu’il y a de si puissant dans ce morceau de viande : quel est le problème du steak? Grant n’y voit qu’un banal steak, semblable à tous les autres, alors qu’Arthur voit plutôt le steak de Joe, c’est-à-dire le dernier plat commandé par le collègue fraîchement décédé de Grant. En fait, tous les deux ont raison : il s’agit d’un steak parfaitement ordinaire, sans caractéristiques matérielles distinctes, et quiconque ignorant le contexte d’apparition de ce steak ne pourrait y voir autre chose que cela, une misérable pièce de viande trop cuite. Mais justement, ce steak à un contexte, et si visuellement il ne peut pas être distingué d’un autre steak, conceptuellement il s’agit bel et bien du steak de Joe. D’où provient le conflit entre Grant et Arthur? Ni l’un ni l’autre n’ont tort, mais leur perception respective du steak sont toutes deux trop partielle, vraies même si incomplètes (pas plus elle que lui ne voit quelque chose qui n’est pas là, ou qui serait invisible à l’autre, ils voient tous les deux le même steak et ils s’accorderaient probablement sur la description de celui-ci). Le problème, c’est surtout qu’ils ne parlent pas tout à fait du même steak.

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Une investigation cinématographique (6)

16 septembre 2011

>> Sylvain Lavallée

L’acteur

J’espère que vous ne m’avez pas cru. Si certains d’entre vous se mordent les ongles depuis un mois et demi, pris d’une angoisse folle à l’idée de me savoir enfermé dans un sombre cachot, veuillez m’excuser pour ces terreurs injustifiées, mais franchement vous deviez vous en douter un peu. Non, je n’ai pas passé les dernières semaines à lancer une balle contre les parois de ma cellule (quoiqu’il m’arrive parfois de souhaiter que cette captivité fictive soit réelle tant elle permettrait de mieux faire pardonner mon irresponsabilité), je me tiens plutôt dans une chambre d’hôtel, depuis laquelle je tente de rapiécer mon investigation – et du coup, mais avec beaucoup moins de réussite, ma vie familiale, disloquée il y a peu. Je ne voulais pas vous ennuyer avec mes problèmes personnels, il y a déjà bien assez de confidences sur le web, mais comme ceux-ci se mêlent maintenant avec mon investigation de façon beaucoup plus intime que mon histoire d’emprisonnement, je peux difficilement éviter ce retour vers le réel. En effet, Cary Grant m’est présentement des plus précieux : dans ma prison imaginaire, sa simple présence suffisait à briser mon isolement, mais à vrai dire il importait peu que je passe du temps avec Grant ou un autre être filmique, il s’intégrait à mon récit de façon assez arbitraire, alors que dans ma situation présente, certainement plus étouffante qu’une claustration sur laquelle on n’a aucun pouvoir, le personnage type de Grant me procure un réconfort des plus vital.

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Une investigation cinématographique (5)

9 septembre 2011

>> Sylvain Lavallée

Le jeu

Enfin! Vous me pardonnerez ces excès syntaxiques, mais comment exprimer autrement ma liberté reconquise? J’ai besoin de laisser paraître mon exultation et rien de mieux pour ce que les circonvolutions d’une phrase aussi spacieuse que primesautière, comme si mes débordements émotifs ne pouvaient être traduits que par des extravagances syntaxiques (par exemple, l’abondance de parenthèses (et d’autoréflexivité)), mais vous saurez reconnaître qu’il me faut célébrer d’une quelconque façon la fin de ma captivité (même si j’oserais dire qu’elle fut, jusqu’à un certain point, bénéfique), d’autant plus que ma libération doit tout à mes facultés de persuasion (laissez-moi don’ écrire mon apologie), à ma parole qui a su se montrer péremptoire, donc à un dialogue serré, art que j’ai pu développer au cours de cette investigation que je vais maintenant pouvoir conclure en toute liberté, que je dois poursuivre en fait, puisqu’il s’agit du prix de mon affranchissement, la promesse de continuer à publier sur ce site mes entretiens futurs, mes bourreaux ayant finalement compris que je ne suis pas en mesure de leur donner ce qu’ils cherchent, du moins pas encore, alors ils espèrent que je les mène au trésor (ils ne me croient pas, ou préfèrent m’ignorer, quand je leur dis qu’il n’existe pas) – mais, allez-vous me demander, comment avez-vous fait pour négocier alors que vous n’étiez même pas en mesure de leur adresser la parole? je vous répondrai qu’on s’en balance, qu’il vous suffit de savoir qu’ils m’ont entendu, qu’ils m’ont lu et qu’ils m’ont bien gentiment ouvert la porte afin que je puisse réintégrer ce monde que j’ai quitté trop longuement, et me voilà de retour sur les traces de Cary Grant!

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Une investigation cinématographique (4)

2 septembre 2011

>> Sylvain Lavallée

Le dialogue

Ouf… Voilà en une exclamation essoufflée ce qui résume ma semaine, un Grant-o-Thon intense m’ayant fait naviguer sur des émotions bien contradictoires : du plaisir, bien sûr, comment ne pas en ressentir en compagnie de ce grand séducteur facétieux au corps oblique, jusqu’au désespoir, ces visionnements me ramenant inlassablement vers les réflexions surgies de mes interrogatoires, me forçant à réévaluer tout ce que je croyais avoir compris, une remise en question qui aurait pu m’enthousiasmer si elle ne s’imposait pas aussi tardivement. Alors que l’objectif de mon investigation semble enfin se matérialiser, alors que je commence un peu mieux à saisir mon rôle dans cette affaire, je suis pris d’une angoisse nouvelle, celle de ne pas être apte à traduire adéquatement ces idées, à les laisser filer maladroitement entre les mailles d’une écriture trop approximative, une prose jusqu’ici trop insouciante. Pourquoi ai-je repoussé aussi longtemps ce qui aurait dû être mon point d’entrée dans cette enquête? Je croyais connaître Cary Grant, j’avais déjà vu la majorité de ses films importants, ceux qu’il a tournés avec Hitchcock, Hawks ou Cukor, j’avais donc une vague idée de son personnage type, mais je n’ai jamais tenté d’établir un lien entre ce que celui-ci représente et ce que je découvrais dans mes interrogatoires. Comme je l’ai écrit la semaine dernière, je considérais Grant comme arbitraire, ce qui est vrai dans la mesure où il importe peu que je retrouve ou non Cary Grant, ou ce que détient possiblement Cary Grant, l’essentiel c’est que je le cherche (que mes geôliers, ces obstinés de la Vérité, se le tiennent pour dit), mais si la nature du trésor s’avère accessoire par rapport à sa quête, il n’est pas insignifiant que je recherche celui-ci plutôt qu’un autre.

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Une investigation cinématographique (3)

26 août 2011

>> Sylvain Lavallée

Le monde et l’a…

J’aurais dû y songer plus tôt, j’étais probablement trop angoissé par mon enfermement, trop affairé à comprendre ce qui le justifie, à spéculer sur l’identité de mes geôliers et à élaborer la possibilité (maintenant rejetée) d’une évasion, mais maintenant que j’ai assumé ma réclusion forcée, j’ai enfin trouvé de quoi m’occuper. La communication avec mes geôliers est des plus limitée (pour ne pas dire inexistante), elle se résume à ceci : trois fois par jour, les lumières se ferment, me laissant quelques secondes dans une noirceur si étanche qu’elle en étouffe même les sons. Lorsque la pièce s’illumine à nouveau, je trouve immanquablement mon repas, déposé au seuil de la porte, accompagné parfois de nouvelles instructions ou d’encouragements (oui, des encouragements) dactylographiés. Si ce n’était de l’apparition triquotidienne de ma pitance et de ces notes, je pourrais me croire seul au monde, ce sont là les derniers indices me révélant (trop indirectement pour le sceptique en moi) l’existence des autres, un ermitage constituant le parfait revers de l’investigation qui m’y a conduit. Je me décidai donc cette semaine à me rassurer enfin sur cette possible présence humaine, aussi évanescente soit-elle, en osant prononcer quelques mots dans l’obscurité, espérant que mes paroles puissent la pénétrer et se rendre jusqu’à d’autres oreilles, m’hasardant même à formuler une requête, à quémander de quoi m’aider dans mon travail. Je n’eus aucune confirmation directe que quelqu’un m’avait entendu, si ce n’est la vague impression que l’obscurité se prolongeait inhabituellement, mais le lendemain, à mon réveil, de nouveaux objets s’étaient matérialisés dans la pièce : une télévision, un lecteur DVD et la filmographie complète de Cary Grant. Alors voilà, je brave maintenant la solitude en compagnie de ce fidèle Grant, mon remède contre le solipsisme.

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Une investigation cinématographique (2)

19 août 2011

>> Sylvain Lavallée

La représentation

Pour ceux qui s’inquièteraient, je ne suis pas maltraité, dans ma prison finalement assez luxueuse. J’ai même retrouvé une part de liberté : on m’a fort gentiment détaché de ma chaise, je peux donc marcher à loisir dans ce vaste sous-sol de béton anonyme, activité vitale dans les circonstances, même dans un décor résonnant d’une vacuité aussi aliénante, me permettant de respirer un peu au milieu de tous ces souvenirs étouffants que je dois coucher sur papier. Non pas que mon investigation fut si désagréable, bien au contraire, mais aujourd’hui encore, en repensant à tout ce qui m’a été dit, je continue de découvrir dans ces mots de nouveaux indices, de nouvelles pistes de réflexion, et je n’ai pas bientôt fini de démêler toutes ces conversations, denses au point d’en être étourdissantes. Transcrire ces aventures me permet de mettre un peu d’ordre dans ce capharnaüm d’idées qui m’est tombé sur la tête trop rapidement pour que je puisse y voir clairement, mais même cette entreprise de nettoyage et d’assimilation ne m’aidera pas à me rapprocher de mon objectif, ce Cary Grant prétendument disparu terrant avec lui ce trésor tant convoité par mes geôliers. Enfin, je doute fort que Grant possède réellement une quelconque gemme, mais je ne vois pas comment je pourrais interpréter autrement mon incarcération. Il faudra bien que mes matons se réveillent bientôt : je ne serai jamais en mesure de leur donner ce qu’ils cherchent, ni moi ni personne d’ailleurs, sauf peut-être Lauren Bacall, mais qui sait si elle se manifestera à nouveau (ou même si elle m’est vraiment apparue… parfois j’en doute encore).

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Une investigation cinématographique (1)

12 août 2011

>> Sylvain Lavallée

L’embauche

Mes vacances n’ont pas été de tout repos. Je reprends aujourd’hui la plume par nécessité et je vous assure que je n’y trouve aucun plaisir, je me serais bien passé de ce péril littéraire, mais qu’y puis-je? Ma vie ne tient plus qu’à ce blogue. Il ne s’agit pas d’une figure de style, je n’essaie pas de vous signifier un peu platement que l’écriture me sert d’exutoire, ou que je me suis si investi dans la toile virtuelle que je m’y suis englué au point d’en oublier (ou de ne plus pouvoir revenir vers) ma vie quotidienne. Non, ma vie dépend de mon écriture puisque je suis actuellement ligoté à une chaise inconfortable devant un ordinateur minable dans un cachot obscur, et que si j’ai bien compris ma libération dépend des mots qui suivent. Je ne sais pas ce que l’on attend de moi et d’ailleurs j’espère que ma franchise ne sera pas malvenue, de toute façon je ne saurais rien révéler sur mes geôliers puisque j’ignore totalement qui ils sont, où je suis, comment j’y suis parvenu, et je ne peux qu’entrevoir les raisons de mon enfermement. Je n’ai donc aucun contrôle sur la publication de ce texte, qui restera peut-être enfermé ici avec moi, ou qui pourrait bien être mis en ligne corrigé ou censuré [nous n’y avons pas touché; Note des geôliers], mais pour l’instant, je me contrefous que ces mots rejoignent ou non un quelconque auditoire, même si l’intérêt qu’ils suscitent chez mes cerbères me fait croire que mon verbiage n’est probablement pas sans importance – pourvu qu’on me sorte de ce trou!

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Pause…

15 juillet 2011

Le blogue prend un congé estival. De retour le 12 août! En attendant, pour se désennuyer, on n’oublie pas que commence dès maintenant la 15è édition du festival Fantasia, pour faire son plein de cinéma asiatique (sud-coréen en priorité), de gore international, d’humour absurde et irrévérencieux, d’esthétiques éclatées, bref pour célébrer un cinéma marginal, inventif et frondeur.

Aimer Michael Bay

8 juillet 2011

>> Sylvain Lavallée

Oui, oui, aimer Michael Bay, comme on se doit d’aimer Fritz Lang. Ils ont eu droit tous deux à leurs Criterion, non? C’est une vieille blague, avancer que Michael Bay est un auteur parce qu’on peut dénicher quelques traits particuliers dans son œuvre, Manohla Dargis déjà l’avait argumenté dans sa critique de Transformers : Revenge of the Fallen, et on s’y remet encore aujourd’hui à la sortie de son dernier film, par exemple ici, comme s’il suffisait, pour être un auteur, d’avoir un mouvement de caméra caractéristique qu’on réutilise de film en film, ou un « thème » aussi général que « overwhelming violent conquest ». Je ne sais pas trop à quoi rime cette blague, si elle sert à dévaloriser le concept d’auteur en l’appliquant à l’homme qui sert usuellement de bouc émissaire pour tout ce qu’il y a de pourri au royaume d’Hollywood (un non-sens puisque le concept d’auteur, du moins dans sa définition originelle, est une déclaration d’amour quasi-inconditionnelle à un cinéaste, il ne peut pas y avoir de mauvais auteur), ou s’il s’agit ainsi de vilipender encore plus Bay (si c’est possible), en insinuant que non seulement il fait des films de merde, mais en plus il les fait intentionnellement, ce qui est bien pire. Je ne pense pas que Bay soit un auteur, encore moins la pire calamité cinématographique contemporaine (je réserve ce titre à des types comme Ron Howard), mais je suis assez d’accord avec cette phrase d’Alex K, de Ruthless Reviews, dans une critique du dernier Transformers : « Michael Bay is one of the most talented directors working today, in that he knows precisely how to assemble atrocious bullshit. »

Transformers: Dark of the Moon

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