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Une investigation cinématographique (10)

13 octobre 2011

>> Sylvain Lavallée

10. Épilogue

Je ne pensais pas écrire une conclusion officielle à cette investigation, tenter d’en résumer la teneur, puisque, comme je l’ai déjà noté, les résultats de l’enquête importent moins que l’enquête elle-même, mais m’y voici tout de même, ces derniers mots se sont imposés sans que je les aie médités; ainsi, si je devais écrire un rapport officiel, il se terminerait ainsi… Finalement, dans toute cette histoire, il y avait bel et bien un cadavre, présumé du moins, celui du cinéma bien sûr. Car à bien y penser, Lauren Bacall ne m’a pas simplement demandé de retrouver Cary Grant, elle voulait avant tout s’assurer que le cinéma respire toujours, d’où la nature particulièrement pessimiste de notre première discussion : il fallait partir de ce sentiment de perte pour en arriver à définir ce qu’elle et moi croyions évaporé, ou, pour le dire autrement, pour annoncer la mort du cinéma, il fallait d’abord déterminer quels critères dénotent son existence, une entreprise plus complexe que de mesurer le pouls d’un homme puisqu’il n’existe pas de critère objectif et prédéterminé nous permettant de distinguer ce qui est du cinéma de ce qui n’en est pas. Le travail de détective que Bacall m’a confié ne consistait donc pas qu’à trouver qui a commis le crime, il fallait avant tout déterminer qu’est-ce qu’un crime, comme si Philip Marlowe devait définir ce qu’est le meurtre ou l’extorsion avant d’entamer ses investigations, mais contrairement à Marlowe, je n’ai pas à accuser qui que ce soit, je peux me contenter d’affirmer ou de nier qu’il y a bel et bien un cadavre, je peux me retirer de la scène du crime (ou du non-crime) et laisser la suite de l’enquête, s’il y a lieu, à un autre. Déterminer les critères nous permettant de définir un objet, d’établir son existence, nous ne sommes pas trop loin ici de Wittgenstein, lui qui s’attardait en quelque sorte sur les critères nous permettant de dire ce que nous disons. Que ce philosophe était par ailleurs amateur de romans de détective, de leur variante américaine en particulier (il préférait l’intuition d’un Marlowe à la logique d’un Holmes), et qu’il aimait bien le cinéma populaire américain, nous rattache aussi à lui, de manière plus anecdotique peut-être, mais non moins pertinente.

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Une investigation cinématographique (9)

7 octobre 2011

>> Sylvain Lavallée

La star

Dans Bringing up Baby, Cary Grant joue un paléontologue rigide apprenant à vivre en dehors des conventions sociales dans lesquelles il s’enfermait auparavant, au point d’embrasser une sorte d’irresponsabilité totale. Dans Monkey Business, il joue un scientifique rigide régressant, grâce à une potion, au stade d’adolescent puis d’enfant, mais cette fois il revient grandi (c’est le cas de le dire) à sa forme adulte, embrassant les responsabilités qu’elle implique. En paléontologue et en scientifique, Grant se tient le dos bien droit, il exagère sa raideur, montrant ainsi comment son expression est restreinte par les conventions, son corps retrouvant sa souplesse dès qu’il s’éloigne de celles-ci; il s’agit aussi des deux seuls rôles pour lesquels il porte des lunettes, cachant en partie son visage normalement fort expressif, des lunettes qui deviennent d’ailleurs inutiles dès que son personnage se délie. Les films d’Howard Hawks avec Grant jouent toujours sur cette question de l’expression personnelle au travers des règles astreignantes constituant le jeu de la vie en société, un jeu qui a tendance à nier l’individu, en tout cas à réguler son expression pour qu’elle se conforme au système en vigueur. I Was a Male War Bride, par exemple, présente l’absurdité du système administratif américain, une sorte de maison de fous dans lequel l’individu Cary Grant n’arrive pas à trouver sa place parce qu’il est trop hors-norme, il est obligé de dormir dehors, seul, parce qu’aucune institution ne peut accepter sa singularité. De là l’ironie de la dernière scène : Grant s’enferme dans une prison sur un bateau avec sa nouvelle femme, il jette la clé de sa cellule par-dessus bord (le personnage type de Grant n’hésiterait pas à décrire le mariage, cette convention pour signifier son amour, comme un emprisonnement volontaire) alors que l’on voit la statue de la Liberté au travers d’un hublot. Quelle liberté, doit-on se demander, celle d’être soi-même mais de ne pas être reconnu par ses pairs?

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Une investigation cinématographique (6)

16 septembre 2011

>> Sylvain Lavallée

L’acteur

J’espère que vous ne m’avez pas cru. Si certains d’entre vous se mordent les ongles depuis un mois et demi, pris d’une angoisse folle à l’idée de me savoir enfermé dans un sombre cachot, veuillez m’excuser pour ces terreurs injustifiées, mais franchement vous deviez vous en douter un peu. Non, je n’ai pas passé les dernières semaines à lancer une balle contre les parois de ma cellule (quoiqu’il m’arrive parfois de souhaiter que cette captivité fictive soit réelle tant elle permettrait de mieux faire pardonner mon irresponsabilité), je me tiens plutôt dans une chambre d’hôtel, depuis laquelle je tente de rapiécer mon investigation – et du coup, mais avec beaucoup moins de réussite, ma vie familiale, disloquée il y a peu. Je ne voulais pas vous ennuyer avec mes problèmes personnels, il y a déjà bien assez de confidences sur le web, mais comme ceux-ci se mêlent maintenant avec mon investigation de façon beaucoup plus intime que mon histoire d’emprisonnement, je peux difficilement éviter ce retour vers le réel. En effet, Cary Grant m’est présentement des plus précieux : dans ma prison imaginaire, sa simple présence suffisait à briser mon isolement, mais à vrai dire il importait peu que je passe du temps avec Grant ou un autre être filmique, il s’intégrait à mon récit de façon assez arbitraire, alors que dans ma situation présente, certainement plus étouffante qu’une claustration sur laquelle on n’a aucun pouvoir, le personnage type de Grant me procure un réconfort des plus vital.

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Une investigation cinématographique (5)

9 septembre 2011

>> Sylvain Lavallée

Le jeu

Enfin! Vous me pardonnerez ces excès syntaxiques, mais comment exprimer autrement ma liberté reconquise? J’ai besoin de laisser paraître mon exultation et rien de mieux pour ce que les circonvolutions d’une phrase aussi spacieuse que primesautière, comme si mes débordements émotifs ne pouvaient être traduits que par des extravagances syntaxiques (par exemple, l’abondance de parenthèses (et d’autoréflexivité)), mais vous saurez reconnaître qu’il me faut célébrer d’une quelconque façon la fin de ma captivité (même si j’oserais dire qu’elle fut, jusqu’à un certain point, bénéfique), d’autant plus que ma libération doit tout à mes facultés de persuasion (laissez-moi don’ écrire mon apologie), à ma parole qui a su se montrer péremptoire, donc à un dialogue serré, art que j’ai pu développer au cours de cette investigation que je vais maintenant pouvoir conclure en toute liberté, que je dois poursuivre en fait, puisqu’il s’agit du prix de mon affranchissement, la promesse de continuer à publier sur ce site mes entretiens futurs, mes bourreaux ayant finalement compris que je ne suis pas en mesure de leur donner ce qu’ils cherchent, du moins pas encore, alors ils espèrent que je les mène au trésor (ils ne me croient pas, ou préfèrent m’ignorer, quand je leur dis qu’il n’existe pas) – mais, allez-vous me demander, comment avez-vous fait pour négocier alors que vous n’étiez même pas en mesure de leur adresser la parole? je vous répondrai qu’on s’en balance, qu’il vous suffit de savoir qu’ils m’ont entendu, qu’ils m’ont lu et qu’ils m’ont bien gentiment ouvert la porte afin que je puisse réintégrer ce monde que j’ai quitté trop longuement, et me voilà de retour sur les traces de Cary Grant!

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Une investigation cinématographique (3)

26 août 2011

>> Sylvain Lavallée

Le monde et l’a…

J’aurais dû y songer plus tôt, j’étais probablement trop angoissé par mon enfermement, trop affairé à comprendre ce qui le justifie, à spéculer sur l’identité de mes geôliers et à élaborer la possibilité (maintenant rejetée) d’une évasion, mais maintenant que j’ai assumé ma réclusion forcée, j’ai enfin trouvé de quoi m’occuper. La communication avec mes geôliers est des plus limitée (pour ne pas dire inexistante), elle se résume à ceci : trois fois par jour, les lumières se ferment, me laissant quelques secondes dans une noirceur si étanche qu’elle en étouffe même les sons. Lorsque la pièce s’illumine à nouveau, je trouve immanquablement mon repas, déposé au seuil de la porte, accompagné parfois de nouvelles instructions ou d’encouragements (oui, des encouragements) dactylographiés. Si ce n’était de l’apparition triquotidienne de ma pitance et de ces notes, je pourrais me croire seul au monde, ce sont là les derniers indices me révélant (trop indirectement pour le sceptique en moi) l’existence des autres, un ermitage constituant le parfait revers de l’investigation qui m’y a conduit. Je me décidai donc cette semaine à me rassurer enfin sur cette possible présence humaine, aussi évanescente soit-elle, en osant prononcer quelques mots dans l’obscurité, espérant que mes paroles puissent la pénétrer et se rendre jusqu’à d’autres oreilles, m’hasardant même à formuler une requête, à quémander de quoi m’aider dans mon travail. Je n’eus aucune confirmation directe que quelqu’un m’avait entendu, si ce n’est la vague impression que l’obscurité se prolongeait inhabituellement, mais le lendemain, à mon réveil, de nouveaux objets s’étaient matérialisés dans la pièce : une télévision, un lecteur DVD et la filmographie complète de Cary Grant. Alors voilà, je brave maintenant la solitude en compagnie de ce fidèle Grant, mon remède contre le solipsisme.

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Aimer Michael Bay

8 juillet 2011

>> Sylvain Lavallée

Oui, oui, aimer Michael Bay, comme on se doit d’aimer Fritz Lang. Ils ont eu droit tous deux à leurs Criterion, non? C’est une vieille blague, avancer que Michael Bay est un auteur parce qu’on peut dénicher quelques traits particuliers dans son œuvre, Manohla Dargis déjà l’avait argumenté dans sa critique de Transformers : Revenge of the Fallen, et on s’y remet encore aujourd’hui à la sortie de son dernier film, par exemple ici, comme s’il suffisait, pour être un auteur, d’avoir un mouvement de caméra caractéristique qu’on réutilise de film en film, ou un « thème » aussi général que « overwhelming violent conquest ». Je ne sais pas trop à quoi rime cette blague, si elle sert à dévaloriser le concept d’auteur en l’appliquant à l’homme qui sert usuellement de bouc émissaire pour tout ce qu’il y a de pourri au royaume d’Hollywood (un non-sens puisque le concept d’auteur, du moins dans sa définition originelle, est une déclaration d’amour quasi-inconditionnelle à un cinéaste, il ne peut pas y avoir de mauvais auteur), ou s’il s’agit ainsi de vilipender encore plus Bay (si c’est possible), en insinuant que non seulement il fait des films de merde, mais en plus il les fait intentionnellement, ce qui est bien pire. Je ne pense pas que Bay soit un auteur, encore moins la pire calamité cinématographique contemporaine (je réserve ce titre à des types comme Ron Howard), mais je suis assez d’accord avec cette phrase d’Alex K, de Ruthless Reviews, dans une critique du dernier Transformers : « Michael Bay is one of the most talented directors working today, in that he knows precisely how to assemble atrocious bullshit. »

Transformers: Dark of the Moon

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Monologue critique

1er juillet 2011

>> Sylvain Lavallée

–       Vous vous rappelez cette discussion d’il y a presque un an?

–       …

–       Eh ben moi oui : on se demandait alors quelle place on doit accorder à l’émotion dans une critique d’une œuvre d’art, s’il n’est pas contradictoire de pleurer devant un mélodrame que l’on trouve pourtant médiocre, à quel point notre appréciation d’une œuvre est liée à notre expérience de celle-ci, etc.

–       …

–       Bon, peu importe, je voulais seulement dire que je ne peux plus aujourd’hui tenir le même dialogue : l’an dernier, ça reflétait ce qui me passait par la tête, ça faisait part d’un doute, d’un questionnement que je n’arrivais pas à résoudre, et voilà que maintenant je veux revenir sur le sujet en me disant que je pourrais réutiliser la même forme, mais je me rends compte que ça ne marche pas, que je devrais inventer un faux contradicteur qui ne serait qu’un faire-valoir, alors à quoi bon?

–       …?

–       Certitude, je n’irais pas jusque-là, le mot est un peu fort (est-ce que je suis certain de quoi que ce soit?), mais ce n’est pas si exagéré non plus, alors si j’avais à faire part de ma certitude, je la formulerais ainsi : dans le fond, on s’en crisse-tu?

–       …?

William James

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Critique culinaire

24 juin 2011

>> Sylvain Lavallée

Faisons comme si nous n’avons pas un monument sous les yeux et tentons de voir ce qu’il peut y avoir autour, ou comment contourner The Tree of Life pour ne pas en parler toutes les semaines : essayons en commençant par un article tournant autour dudit film, mais ne l’abordant pas spécifiquement. Richard Brody du New Yorker rapportait cette semaine une critique de David Thomson sur The Tree of Life dans laquelle Thomson s’inquiète que le film « will mystify large audiences and leave a greater gap between popular cinema and the art house. » Drôle de reproche : le grand public, que l’on imagine attiré instinctivement (et uniquement) vers le film à cause de la lumière irradiée par sa star, Brad Pitt, serait comme berné par cette fausse promesse, s’y brûlerait les ailes, se disant « ah non, je croyais voir du cinéma populaire, mais me voilà devant du cinéma de répertoire, hermétique de surcroît, je m’ennuie tant de Legends of the Fall! » Je ne comprends pas comment on peut réprouver un film selon la présomption qu’il ne charmera pas le public que l’on suppose qu’il tente de rejoindre, pire encore, selon la présupposition qu’il aliènera des spectateurs qui ne demandaient rien de plus qu’à être bêtement divertis. Ça fait beaucoup de préjugés et de conjectures en peu de mots.

The Tree of Life ou Solaris? Un film d'auteur lent en tout cas

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L’expérience du deuil

17 juin 2011

>> Sylvain Lavallée

Comment aborder adéquatement The Tree of Life, le dernier film de Terrence Malick? Par l’émotion, je crois, qui prime dans son cinéma, la réflexion émergeant grâce à elle, au travers d’elle. Étrange, dira-ton, puisque depuis Badlands, ce que l’on reproche principalement à Malick, c’est de pratiquer un cinéma froid et distant. Un peu difficile de blâmer autrui pour ne pas ressentir la même chose que soi, mais qu’à cela ne tienne, je suis prêt à arracher sa badge de cinéphile à quiconque reste impassible devant un film de Malick; autant désavouer le cinéma. Son œuvre repose sur l’émotion, sur la sensation, l’atmosphère, l’expérience, enfin, peu importe le terme, il suffit de dire qu’elle s’adresse avant tout aux sens. Sans l’émotion, tout s’efface, et, coïncidence, ceux qui se plaignent de la froideur de son cinéma sont aussi ceux qui le déclarent incompréhensible (des exemples : ici , ici ou ici) Pour certains, qu’une partie du film demeure hermétique ne semble pas poser problème; pour d’autres, c’est impardonnable. Je ne sais pas ce que je préfère : celui qui dit franchement que le film l’a emmerdé et qu’il n’a rien compris, ou celui qui admire de loin, qui dit avoir aimé le film, mais qui n’ose pas s’engager envers celui-ci.

The Tree of Life

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Ces jeux qui font leur cinéma (2)

3 juin 2011

>> Sylvain Lavallée

Donc, la suite de nos écarts vidéoludiques: il y a deux semaines sortait le jeu L.A. Noire, une tentative de transposer l’esthétique du film noir dans un contexte vidéoludique, une expérience assez différente d’Heavy Rain (discuté la semaine dernière), mais qui tient elle aussi beaucoup plus du cinéma que du jeu. Il suffit de faire un tour sur la page de metacritic et de lire les extraits de critique de L.A. Noire pour constater l’importance de son aspect cinématographique. Ces remarques du Guardian, par exemple : « Ever since it first worked out how to assemble pixels so that they resembled something more recognisable than aliens, the games industry has dreamed of creating one thing above all else – a game that is indistinguishable from a film, except that you can control the lead character. With LA Noire, it just might, finally, have found the embodiment of that particular holy grail. » Je doute fortement que tous les créateurs de jeux vidéo soient d’accord avec cette définition du Graal, tout comme je doute que L.A. Noire soit l’aboutissement de cette quête du jeu parfaitement cinématographique, mais je doute surtout de la pertinence de développer un jeu qui serait indistinct d’un film. Car, s’il s’agit bien de l’objectif visé, ne serait-il pas plus à propos de simplement réaliser un film?

L.A. Noire

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