3 septembre 2010
– Sylvain Lavallée
J’ai déjà abordé auparavant les réactions critiques entourant l’annonce du récipiendaire de la palme d’or au dernier Festival de Cannes, Oncle Boonmee d’Apichatpong Weerasethakul. Il vaut la peine de revenir sur certains de ces enjeux, alors que le film sortait cette semaine en France en suscitant une critique divisée : le Figaro, l’Express et Ouest-France, entre autres, dans le camp des j’aime pas, et les Inrocks, Le Monde, Libération et les Cahiers du Cinéma (critiques non disponibles en ligne) dans le camp des j’aime. Je reviens sur le sujet aujourd’hui, car je ne pouvais m’empêcher de sourire en feuilletant numériquement ces critiques alors que je voyais pratiquement les mêmes expressions répétées d’un texte à l’autre, peu importe le jugement sur le film.

Oncle Boonmee
27 août 2010
– Sylvain Lavallée
Le film de guerre est probablement le genre le plus difficile à aborder, surtout lorsque la guerre représentée doit de plus être inscrite dans des enjeux politiques complexes. Le point de vue adopté en devient essentiel : comment présenter l’Autre, comment représenter l’ennemi si, comme dans la très grande majorité des films de guerre, on ne présente qu’un des côtés du conflit? Le récent Lebanon, de l’Israélien Samuel Maoz, primé à Venise et généralement très bien reçu par la critique, règle ces questions en proposant une perspective uniquement humaine, laissant de côté (presque) toutes considérations politiques, prétendant seulement montrer comment la guerre affecte un soldat, peu importe sa nationalité. Maoz utilise le point de vue le plus limité qui soit : tout le film, excepté le premier et le dernier plan, se déroule à l’intérieur d’un char d’assaut, le spectateur y est enfermé avec les quatre personnages, les quelques plans de l’extérieur étant vus par la lorgnette du tireur. Malheureusement, Maoz non plus n’arrive pas à sortir de son tank, il propose une vision du conflit si limité que le film devient vite idéologiquement dérangeant.

Lebanon
20 août 2010
– Sylvain Lavallée
Avec la sortie sur nos écrans de Scott Pilgrim vs The World vendredi dernier, nous avons vu paraître pour la deuxième fois cet été un phénomène plutôt rare, c’est-à-dire un film s’inspirant de l’univers des jeux vidéo sans en être une adaptation directe (Inception, encore et toujours, constitue la première de ces incursions cinématographiques dans le vidéoludique). On voit projeter chaque année un nombre considérable d’adaptations de jeux vidéo au cinéma, mais ces films se contentent en général de transférer un scénario d’un médium à un autre, sans prendre en compte la nature même du jeu – qu’un film se réclame de l’esthétique des jeux vidéo, de leur structure, plutôt que de leurs scénarios, de la même manière que le cinéma se nourrit depuis toujours du théâtre ou de la littérature, cela me semble un phénomène nouveau. Je profite donc de la sortie de ces deux films pour lancer quelques pistes de réflexion sur les rapprochements possibles entre ces deux médiums, à une heure où l’un des plus célèbres critiques de cinéma soulève encore (et un peu bêtement) la question de la légitimité des jeux vidéo comme médium artistique.

Scott Pilgrim vs The World
13 août 2010
– Sylvain Lavallée
Un article récent du Guardian s’interrogeait à savoir si les films biographiques se devaient de dire la vérité (« Is it acceptable for biopics to make things up – and even tell lies? »), question un peu idiote puisque par nature toute œuvre de fiction n’est pas en tout point conforme à la réalité qu’elle dépeint, il y a toujours une part de mensonge ou du moins d’interprétation dans une représentation de « fait vécu ». À partir du moment, par exemple, que l’on montre la naissance d’une personne célèbre durant une nuit fort orageuse, on tend à créer un lien de cause à effet, comme si cet orage venait souligner l’existence tumultueuse à venir. Les biographies sont emplies de ce type de causalités, nécessairement réductrices, dans lesquelles le moindre détail devient signifiant, le tout étant placé au service d’un point de vue sur un sujet qui ne peut en aucun cas englober la totalité d’un individu. On peut minimiser le mensonge, en restant le plus fidèle possible à la réalité, en demandant à un acteur de reproduire toutes les mimiques d’une personnalité, mais il n’est pas certain qu’un film comme Creation offre un portrait de Charles Darwin plus juste, avec tout son classicisme et son souci de la vérité, que I’m Not There en offre un de Bob Dylan, avec son éclatement narratif et ses séquences surréalistes (au-delà de la qualité respective de ces deux films).

I'm Not There
6 août 2010
– Sylvain Lavallée
J’écrivais la semaine dernière, au détour d’un paragraphe, que je préfère les critiques qui se veulent simplement analytiques, qui n’émettent pas de jugement de valeur de façon explicite. J’ai déjà parlé dans un autre article de la différenciation que fait David Bordwell entre les review et les critic, le premier correspondant à ce que l’on considère généralement comme une critique, c’est-à-dire une appréciation personnelle défendue en quelques lignes. Une critic porterait plus du côté de l’analyse, un essai critique où le point de vue personnel se fait toujours sentir, mais de manière beaucoup moins sentie que dans le review. L’analyse, quant à elle, se veut objective, elle ne porte aucun jugement de valeur, elle ne fait que déconstruire une œuvre (tel plan amène tel sens, sans porter de jugement sur ce sens). Je reviens sur cette question en pensant à la nouveauté québécoise de la semaine, ce Filière 13 qui a été pratiquement assassiné sur la place publique par les critiques, à juste titre d’ailleurs. Je me demande en fait : si j’avais à critiquer ce film, pourrais-je vraiment le faire en en restant au niveau analytique que j’ai défendu récemment? Comment rester « objectif » devant un film que nous avons détesté, qui nous apparaît aussi inepte qu’inutile?

Filière 13
30 juillet 2010
– Sylvain Lavallée
Comment éviter le sujet ces jours-ci? Pour ne pas être un illettré virtuel, il faut avoir vu Inception, sur lequel on a déjà accumulé une littérature imposante, surtout si l’on inclut ce qui s’est écrit sur le film avant même sa sortie en salles, alors que l’on spéculait sur la réaction des uns et des autres, à quoi s’ajoutent maintenant toutes ses conjectures sur l’interprétation exacte du film, qui doivent bien avoir déjà rejoint en deux semaines la quantité phénoménale de discussions amassées autour de Blade Runner en presque trente ans (Deckard n’est pas un robot, bien sûr, où est l’intérêt du film sinon?), mais au moins cette fois la folie interprétative n’est pas basée sur une erreur de scénario (voir le wiki du film, où l’on explique l’historique de ce débat, reposant sur une scène écrite mais jamais filmée, montrant le sort de ce fameux sixième androïde fugitif, qui n’est donc pas Deckard). Ainsi, dans la semaine précédant la sortie d’Inception, à mesure que les critiques sortaient les commentaires fusaient, d’abord pour accuser David Edelstein d’imbécile parce que le premier il a publié une critique négative, portant ainsi atteinte au pourcentage alors parfait du film sur Rotten Tomatoes, honneur qu’il a volée de près à Armond White, qui n’a pas tardé à recevoir aussi sa bordée d’insultes (mais lui il en a l’habitude). Étrangement, à ce moment personne hors quelques critiques n’avait vu le film, on s’insurgeait donc que quelqu’un n’ait pas aimé un film que l’on n’avait pas encore vu…

Inception
23 juillet 2010
— Sylvain Lavallée
- Ah! Bonjour, justement je vous cherchais! J’ai vu il y a peu Masculin Féminin de Godard, et je pensais à vous, alors que Jean-Pierre Léaud disait quelque chose comme, je cite de mémoire, « On allait souvent au cinéma. On frissonnait alors que l’écran s’allumait, mais souvent nous étions déçus, nous étions tristes. Ce n’était pas le film auquel on avait rêvé… »
- Vous voulez parler d’attentes déçues?
- Non, pas tout à fait : vous avez écrit des trucs comme « tout argument reposant sur l’émotion du spectateur est difficilement soutenable », vous semblez refuser l’expérience d’un film comme argument critique, comme si, je ne sais pas, le fait de pleurer durant un mélodrame ne lui garantissait pas au moins la qualité d’être efficace. Cette citation de Godard, je la trouve belle justement parce qu’elle fait part d’émotion, elle parle de frisson, de tristesse, de rêve, qui sont quand même des sensations que l’on recherche devant une œuvre d’art, non?

16 juillet 2010
– Sylvain Lavallée
Cyrus, le dernier film des frères Duplass, a attiré quelques discussions récemment autour de la question du zoom, cet effet optique si mal-aimé, que les Duplass utilisent selon certains de façon excessive. Dans sa critique du film, Karina Longworth écrit que « the classic Duplass anticipatory zooms take on a whole new quality of invasive creepiness », argument auquel s’attaque Glen Kenny sur son blogue Some Came Running : « Now the veracity/value of this statement rests in whether or not you buy the idea that the zooms that Cyrus is replete with are genuinely « anticipatory. » I don’t think they are. What I saw in the film were a lot of perfectly serviceable/banal medium shots and medium closeups that were almost constantly interrupted by a sudden, jerky, lunging-forward in perspective. » Qu’est-ce donc qu’un zoom anticipatoire et à quoi peut bien servir un tel effet visuel?

Cyrus
2 juillet 2010
– Sylvain Lavallée
On célèbre ces temps-ci le trente-cinquième anniversaire de Jaws, le troisième long métrage de Steven Spielberg, ce film tristement célèbre pour avoir amorcé le règne du blockbuster à Hollywood : ouvert dans 409 salles simultanément le 20 juin 1975, le film remporte 7 millions de dollars le premier week-end et avant la fin de l’été devient le premier film à franchir le cap des 100 millions en revenus domestiques. Les studios avaient auparavant l’habitude d’ouvrir leurs films dans une ou deux salles à New York et Los Angeles afin de prendre le pouls du public avant de lancer leurs productions à la grandeur de l’Amérique du Nord, question d’économiser sur le coût des copies de projection. Avec Jaws, Hollywood découvre qu’une campagne de promotion efficace peut être beaucoup plus productive que leur stratégie habituelle, trop frileuse. Jaws est non seulement lancé sur un nombre record d’écrans, il est aussi l’un des premiers films dont la date de sortie a été planifiée en fonction d’une période de l’année spécifique : en effet, le grand requin blanc de Spielberg vient terroriser ses spectateurs au début de l’été, moment propice puisque commence les vacances et que l’on se dirige tranquillement vers les plages, ce qui implique aussi que l’on vise un public assez précis, c’est-à-dire ces jeunes adultes qui profitent généralement le plus de cette plage, ceux-là même dont le requin se fait un festin.

Jaws
2009 © SÉQUENCES - La revue de cinéma