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Trahison

13 mai 2018

Critique SCÈNE
| Élie Castiel |

★★★ ½

AIMER À PERDRE LA RAISON

Durant sa jeunesse, l’auteur [Harold Pinter] a été confronté au chômage, à la misère, au racisme et à l’antisémitisme qui sévissaient au Royaume-Uni à l’aube de la Seconde Guerre mondiale (Wikipédia). Nul doute que cela laisse des traces sur lui, l’homme, l’écrivain, et alimente son combat pour le droit des hommes, le situant dans une double appartenance dans les milieux culturel, littéraire et politique qui, malgré certaines apparences, connaissent leur lot de médisances, toutes époques et lieux confondus.

Au Trahisons multiple d’Éric Kahane, pour la France, Maryse Warda lui enlève le caractère pluriel comme si le trio amoureux ne formait qu’une seule personne dans la pièce. Caractéristique qu’a très bien assimilée Frédéric Blanchette dans une mise en scène qui dépasse le minimalisme, nue, vierge, se prêtant au jeu de quelques déplacements d’objets et de lumières apaisantes et parfois obscures pour maintenir le propos.

Crédit photo : © David Ospina

La pyramide homme-femme-homme tient debout, mais s’effondre dans ce jeu de paroles banales, superflues, mais si honnêtes face à l’amour. Le vrai est faux, le faux est vrai. L’homme est cynique ? La femme souffre ? Que reste-t-il des sentiments amoureux ? On ment comme on respire, on dit vrai par estime de soi ou pour se faire ou faire plaisir. Se confier c’est pour ne pas être seul.

Harold Pinter, c’est aussi le théâtre de la noirceur,
de l’ambigu, de ce qu’on doit deviner parce qu’indicible ;
à partir de ce noyau narratif, Blanchette en soustrait
les mécanismes les plus brillants dans une
mise en
place et en situations
dénuée de toute artifice.

Il y a, dans ces mots prononcés, un rapport qui tient du temps. Des moments qui passent à une vitesse incontrôlable et que Blanchette anime avec un soin méticuleux de la litote, pour ne pas blesser, pour laisser le soin aux spectateurs de deviner et de rapprocher les sentiments vécus sur scène à leurs propres expériences. En tout, Trahison ne dure que 75 minutes, moments au cours desquels les enjeux de l’amour et de la rupture se conjuguent avec une fureur sourde et contenue. Car on n’a guère le choix.

Harold Pinter, c’est aussi le théâtre de la noirceur, de l’ambigu, de ce qu’on doit deviner parce qu’indicible ; à partir de ce noyau narratif, Blanchette en soustrait les mécanismes les plus brillants dans une mise en place et en situations dénuée de toute artifice. La scène est vide, comme si le Rideau-Vert se préparait, après la dernière représentation, à prendre un court congé estival avant d’entamer les répétitions de la nouvelle saison.

En attendant, les trois très bons comédiens mettent les habits du désordre amoureux et de l’inéluctable rapport éphémère à l’autre. En effet, aimer ou pas, et si c’est le cas, souvent à perdre la raison.

Texte : Harold Pinter
Traduction : Maryse Warda, à partir de Betrayal
Mise en scène : Frédéric Blanchette
Assistance à la mise en scène : Marie-Hélène Dufort
Décors : Pierre-Étienne Locas
Costumes : Mérédith Caron
Éclairages : André Rioux
Musique : Yves Morin
Vidéo : HUB Studio
Distribution : Julie Le Breton, François Létourneau, Steve Laplante
Production : Théâtre du Rideau Vert

Durée
1 h 15 (Sans entracte)

Représentations
Jusqu’au 9 juin 2018
TRV.

MISE AUX POINTS
★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Très Bon. ★★★ Bon. ★★ Moyen. Mauvais. ½ [Entre-deux-cotes]

 

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