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Threshold (Seuil)

12 avril 2018

Critique DANSE
| Élie Castiel |

★★ 

LA CULTURE DE MASSE DANS L’ART DE LA CHORÉGRAPHIE

Quatre danseurs. Une danseuse. Ce qui n’empêche pas la grâce dans les mouvements, et c’est bel et bien le port des patins qui les aide dans cette aventure risquée, même si la concentration pour éviter les erreurs se voit dans les visages des cinq interprètes. Corps sveltes, d’une jeunesse inaccessible, mouvements perpétuels, et très souvent répétitifs bercés par une musique stridente, post-moderne, signée Jasmin Boivin, un des performants.

En effet, puisqu’il s’agit d’une performance, évènement de la saison Danse Danse visant à attirer un public moins averti aux vertus de la danse contemporaine. Entrée en matière d’autant plus efficace qu’elle a suscité l’enthousiasme d’une salle d’Aréna populaire affichant complet. Le résultat, une chorégraphie hybride de tous les membres de la troupe qui, selon le programme de la soirée, « propose un nouvel art qui réinvente complètement le spectacle sur glace… ».

Photo © Rolline Laporte. Patineurs : Jasmin Boivin, Alexandre Hamel, Samory Ba, Pascale Jodoin, Taylor Dilley.

Pour ceux habitués aux expérimentations habituelles que nous offrent Danse Danse depuis toujours, une déception, notamment due à cette tendance à démystifier l’art chorégraphique. En le démocratisant, il perd de sa valeur inaccessible, de son pouvoir de séduction, de ce qu’il cache comme mystères, nuances, effets de persuasion, personnalité propre. De la volonté et de la sincérité chez les quatre patineurs, il y en a certes; même si parfois, on constate dans les visages comme une sorte de distanciation, refusant la frontalité, séduit sans doute par ce parterre de glace, cette piste glacée, marquant leur territoire, espace qu’ils défendent avec acharnement.

L’athlétisme est de rigueur chez les membres de cette jeune compagnie. Elle joint pour ainsi dire les milléniaux, un groupe d’âge pour qui la danse n’est pas seulement un art, mais un moyen de correspondre avec son propre corps et le monde. La signification de leur chorégraphie, bien qu’expliquée dans le prospectus, nous échappe, la poésie se glisse par moment, la liberté se confirme par des postures ou des réflexes anodins, comme se laissant expressément glisser par terre comme s’il s’agissait d’une erreur. Cette prise de position est politiquement sociale. Atteindre coûte que coûte le plus grand nombre de spectateurs, acceptant pour ainsi dire le droit au faux pas.

Face à un public de plus en plus restreint dans le
domaine de l’art qui affiche sa différence, les organisateurs
de spectacles se doivent de proposer des programmes
populaires à l’intérieur de leur programmation.

Le spectacle a lieu des côtés gauche et droit de la piste, dont on a privilégié deux petites sections pour les spectateurs. Nous avons droit à des couvertures pour nous réchauffer, qu’il faut remettre  à la fin, bien entendu. C’est du jamais vu, donc original. Mais ça confirme en tout cas l’état de la culture à notre époque, du moins ici, au Québec, et plus précisément à Montréal. Face à un public de plus en plus restreint dans le domaine de l’art qui affiche sa différence, les organisateurs de spectacles se doivent de proposer des programmes populaires à l’intérieur de leur programmation. L’opéra et le théâtre le font aussi avec un même but : attirer le plus de spectateurs possibles. Sur ce point, ces arts de la représentation ne font que suivre ce que le cinéma a toujours fait depuis son invention. Nous avons atteint aujourd’hui un niveau de résonance culturelle où il semble humainement impossible de défier son époque. Le Breaking, le Break Dancing, le Hip Hop, le Dancehall, le Street Dance et autres dérivés issus de la rue imposent leurs quatre volontés. C’est bien s’ils s’adaptent également aux variations chorégraphiques plus étudiées.

THRESHOLD (SEUIL)
Chorégraphie : Le Patin Libre – dramaturgie : Ruth Little – Musique : Jasmin Boivin – direction technique et sonore : David Babin – costumes : Pascale Jodoin –– patineurs : Alexandre Hamel, Pascale Jodoin, Samory Ba, Jasmin Boivin, Taylor Dilley – production : Danse Danse, en collaboration avec Dance Umbrella, Centre national des Arts, Théâtre de la Ville de Paris, Nuits de Fourvière de Lyon – diffusion : Danse Danse.

Représentations
Jusqu’au 22 avril 2018
Horaires variées
Aréna Saint-Louis

Durée
1 h 15 (incl. entracte)

MISE AUX POINTS
★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Très Bon. ★★★ Bon. ★★ Moyen. Mauvais.. ½ [Entre-deux-cotes]

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