AccèsCulture

Les Hardings

13 avril 2018

Critique SCÈNE
| Élie Castiel |

★★★ ½

L’assureur, l’écrivain et le cheminot

Le décor est digne d’une tragédie grecque (qui, soit dit en passant, semble plus ou moins genre tabou depuis des années au Québec, voire Montréal), simple, grandiose, ouvert à toutes les possibilités, intemporel et en même temps épousant des formes qui se rapportent aux temps d’aujourd’hui, entre leur simplicité et leurs incertitudes, accessibles et en même temps inquiétants.

Et puis un texte d’Alexia Bürger, senti, diffuseur, mais abstrait malgré la simplicité des mots. L’idée : réunir sur un même décor scénique trois personnages aux parcours sociétal et personnel que tout oppose; dans un sens, populisme gagnant, c’est ce qui arrive en ce moment dans nos sociétés occidentales. Pour la dramaturge, un défi.

Crédit photo : © Valérie Remise

Car Les Hardings, ce n’est pas une pièce dont on fait la critique comme c’est le cas pour un classique de la dramaturgie mondiale. Cet exercice va plus loin : essayer de décortiquer des mots aussi simples que « bonjour » en leur donnant un sens profond, ou du moins significatif, en lui ôtant son aura de banalité. Et pourtant, force est de réaliser qu’au cours de la soirée (de Première média), notre concentration erre par fractions de furtives secondes.

Une fois de retour nos yeux rivés sur la scène, on essaie de comprendre le pourquoi de cette création. L’assureur n’est pas nouveau, il est à l’image de tous ses collègues depuis que les compagnies d’assurance existent; en ce monde cruel, la tragédie n’échappe personne, même lorsqu’on est écrivain; et puis, le conducteur du train (cheminot peut-être?), le plus intéressant du groupe, incident Lac-Mégantic oblige, car c’est à travers son histoire que nous essayons de saisir les règles de la responsabilité, de la formation des experts, de l’indifférence des grosses compagnies, d’un système capitaliste qui carbure uniquement au $, signe diabolique qui ne cesse d’empirer.

Mais Les Hardings, c’est aussi un défi pour les critiques, un moyen volontairement subtil et détourné de la part de Bürger à leur égard. Dans un sens, cette dramaturge qui ne manque guère d’imagination et rédige admirablement et sournoisement bien, saura prendre le pouls des recenseurs de sa pièce qui ressemble plus à une « pièce à conviction », métaphore du fromage suisse à l’appui (je n’en dis pas plus), magnifique image d’une humanité repliée sur elle-même et qui se laisse guider par tout profiteur aguerri, un monde soit-disant civilisé où la prise de conscience est affaire oubliée. Tiens, l’assureur devient ainsi un personnage important.

Mais Les Hardings, c’est aussi un défi pour les critiques,
un moyen volontairement subtil et détourné de la part de
Bürger à leur égard. Dans un sens, cette dramaturge qui
ne manque guère d’imagination et rédige admirablement
et sournoisement bien, saura prendre le pouls des recenseurs
de sa pièce qui ressemble plus à une « pièce à conviction »…

Un point de plus pour Bürger. Ou comme l’auteur de romans qui ne sent plus son travail depuis la disparition de son fils, pris entre culpabilité, abandon des siens, et un égocentrisme démesuré, Entre l’art et la vie, lequel est le plus important? Un troisième point de plus pour Bürger. Finalement, elle aura eu raison de son projet triptyque.

Et trois comédiens, Martin Drainville (le meilleur, théâtralement parlant), Patrice Dubois et Bruno Marcil, deux sortes de Goliath, physiquement parlant qui font face au petit David avec, parfois, du ressentiment. Mais le plus petit, ne se posant pas trop de questions, sort gagnant. Ou l’est-ce vraiment?

Et comme si on était au cinéma, qu’est-il arrivé de ces trois individus après nous avoir raconté chacun leur histoire? La réponse est donnée, ouverte, sans ambages, plaçant le commun des mortels dans une expérience théâtrale hors du commun. Et qui nous ressemble, mais prend garde de ne pas nous rassembler, parce que le message est sévère.

Mon avis tout de suite après le spectacle était différent. Force est pourtant de souligner qu’à bien y penser, la nuit portant conseil, on change d’avis, pas comme on change de chemise, mais en prenant pour acquis que le verbe réfléchir fait encore partie du dictionnaire. C’est de bonne foi… chose rare de nos jours.

Un bémol : dommage que les partitions musicales de Nicolas Basque et Philippe Brault passent inaperçues, car de façon adroite, mais furtive, ces clins d’œil magnifiques et variés donnent aux trois personnages anglophones la quintessence mythique du rêve américain perdu. C’est, je crois, de cela que parle aussi Les Hardings.

Texte : Alexia Bürger – mise en scène : Alexia Bürger – Assistance à la mise en scène : Stéphanie Capistran-Lalonde – scénographie : Simon Guilbault – éclairages/vidéo : Mathieu Roy – musique : Nicolas Basque Philippe Brault – costumes : Elen Ewing – comédiens : Martin Drainville, Patrice Dubois, Bruno Marcil – création : Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.

Durée
1 h 30 (sans entracte)

Représentations
Jusqu’au 5 mai 2018
CTD’A
(Salle principale)

Classement
Aucune limite d’âge précisée

MISE AUX POINTS
★★★★★ Exceptionnel  ★★★★ Très Bon  ★★★ Bon  ★★ Moyen  Mauvais ½ [Entre-deux-cotes]

2018 © SÉQUENCES - La revue de cinéma - Tous droits réservés.